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En fait, nous sommes les locataires des GAFAM ! chaque mois, chaque année qui passe, nous louons leurs services, sans chercher nous-mêmes à devenir propriétaires des terrains qu’ils nous offrent.

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Thomas Fauré est le fondateur et CEO de la plateforme sociale et collaborative sécurisée Whaller. Cet entretien a été publié le 10 juin 2022.

1/ Qu’est-ce qui distingue foncièrement l’architecture de Whaller de celle de ses homologues ?

Whaller est une plateforme qui a été pensée dès le départ — il y a presque 10 ans — comme un réseau social organisé sous formes de « sphères » sociales, toutes étanches, qui par construction protègent l’utilisateur d’une exposition involontaire de ses communications sur Internet.

Durant ces années de développement, nous avons enrichi considérablement le simple « réseau social » initial qui est devenu aujourd’hui une véritable plateforme multi fonctionnelle et collaborative. Mais nous avons toujours conservé ce principe des sphères étanches, et rien dans Whaller ne peut s’échanger en dehors d’une sphère.

Ce design simple a guidé toute l’évolution de notre plateforme et même s’il peut paraître simpliste, il fait la valeur première de notre solution.

Là où beaucoup de plateformes ont évolué vers des « multi-produits », nous avons su chez Whaller conserver cette unité qui nous caractérise.

Et cela produit une « expérience utilisateur » bien différente, quelques exemples : tous les échanges sont toujours contextualisés à un sujet (celui de la sphère), y compris les échanges privés ; une conversation, un fichier, ou autre n’est visible que par les membres d’une sphère (le système protège « by design »), les sphères peuvent être paramétrées tout à fait différemment les unes des autres leur conférant des usages finaux radicalement complémentaires, etc. 

2/ Il vous arrive de parler de valeurs pour caractériser la technologie européenne. N’est-ce pas un peu le Vieux monde, ça ?

C’est le Vieux monde oui ! Et comme il y fait bon vivre ! J’ai vécu quelques temps en Afrique, au Mali, et là-bas, le mot « vieux » n’était pas du tout péjoratif comme ici. Les vieux sont ceux qui possèdent la sagesse… et l’expérience ! Alors oui il y a quelque chose de délicieux à vouloir conserver ce Vieux monde. Quant aux « valeurs », je parlerais plutôt de culture. Les valeurs fluctuent — comme en Bourse — mais la culture s’enrichit et surtout détermine nos modes de fonctionnement, la façon dont nous agissons, en un mot ce qui régit nos sociétés. Ce n’est pas tellement ces valeurs, ou cette culture qui devraient caractériser cette technologie européenne, mais le contraire : faire de la technologie en Europe, c’est en Europe faire de la technologie.

Ce socle culturel est non seulement ce qui nous caractérise, mais c’est aussi et surtout notre force pour bâtir cette « 3ème voie du numérique », un numérique qui respecte les données des utilisateurs, un numérique cyber-sécurisé, un numérique attaché aux libertés fondamentales, un numérique non pas guidé par les seuls modèles mercantiles de nos amis américains, mais par une idée de technologies qui servent les citoyens sans les asservir, sans les surveiller à outrance. Un numérique qui préserve enfin les espaces de vies privées.

3/ On critique le fait que les plateformes US peuvent avoir accès à nos données et échanges. N’est-ce pas exactement la même chose sur les plateformes françaises avec les services de renseignements ?

Certes il y a des règles, des lois et principes qui s’appliquent en France et qui permettent aux enquêteurs d’accéder à des données, mais toujours dans le cadre de requêtes judiciaires claires et encadrées. Il y a deux différences majeures cependant avec les principes américains :

Nous ne sommes soumis à aucun Patriot Act qui prévoit, pour les états-uniens, l’obligation « patriote » de faire remonter tout ce qui pourrait contrevenir à leurs intérêts. En France, aucune obligation en ce sens ! Ce qui permet de proposer des plateformes vraiment respectueuses des utilisateurs.

Et puis, la deuxième différence c’est surtout l’extraterritorialité des règlements américains qui permettent d’appliquer leurs lois sur notre territoire. Donc le vrai sujet est celui de l’espionnage et de l’incapacité réelle à savoir qui accède aux données de nos entreprises et nos industries qui choisissent les clouds américains. 

Pour des éditeurs de plateformes comme Whaller, il y a un réel enjeu à maîtriser les briques technologiques sous-jacentes aux services qu’ils rendent. Et ce n’est pas une mince affaire, car par définition, on ne connaît pas bien les backdoors qui pourraient être implémentées dans des équipements techniques ou des logiciels. Cependant, on est en capacité de surveiller et de verrouiller les flux qui entrent et sortent des infrastructures physiques. 

J’invite à ce propos vos lecteurs à aller regarder la solution que propose une très belle entreprise française que j’ai découverte il y a peu de temps : Serenicity et qui propose une « box » physique qui bloque automatiquement l’ensemble des « flux toxiques » en entrée/sortie d’un réseau informatique.

Le choix des fournisseurs de solutions de sécurité et d’infrastructures est fondamental. On ne peut pas aujourd’hui bâtir de solutions sans recours à aucune solution extra-européenne, mais.. cela évolue et finira par pouvoir se faire.

4/ L’exhortation Choose France s’adresse aux entreprises étrangères priées de bien vouloir investir en France. Les pouvoirs publics vous donnent-ils vraiment l’impression eux-mêmes de “choisir” leurs propres champions nationaux ?

Nous pouvons en douter ! Et la liste des démissions que vous aviez produite ne fait que le confirmer. Il y a ceux qui exhortent, et puis ceux qui choisissent et décident. Il y a le discours et l’action. Et nous pouvons l’affirmer : les décideurs publics ont bien du mal à s’accorder.

Cependant, ce qui devrait nous choquer n’est pas le simple manque de cohérence, mais la naïveté, et même l’abandon de ce que pourrait et devrait être notre politique industrielle technologique : une politique qui se traduirait en actes et en stratégie de reconquête de notre souveraineté. Face à cela, nous subissons bien souvent une tendance solutionniste court-termiste. En fait, nous sommes les locataires des GAFAM ! Chaque mois, chaque année qui passe, nous louons leurs services, sans chercher nous-mêmes à devenir propriétaires des terrains qu’ils nous offrent ; sans chercher encore moins à bâtir nos propres bâtiments industriels.

Le « solutionnisme », c’est aller au plus efficace, au plus rapide. On a vu cet argument revenir régulièrement : « Après une analyse effectuée par Capgemini, seule la solution Microsoft est en capacité de répondre aux besoins techniques de mise en œuvre du Health Data Hub » disait Cédric O devant les sénateurs qui l’interrogeaient en février 2022. 

Sans remettre en cause cette analyse, la véritable question qu’il faudrait se poser c’est le choix de « perdre » du temps en nous dotant de technologies capables, alors que les décideurs font le contraire. 

Cette acceptation de perte de temps me paraît pourtant fondamentale. Nous devrions nous permettre de rebâtir les systèmes que nous ne maîtrisons pas suffisamment et qui rendent notre pays si dépendant de technologies étrangères. Bien entendu, accepter de rebâtir, de laisser plus de temps à la création technologique demande du courage politique. Et nous en manquons probablement.

Et puis enfin, nous ne sommes pas si nuls ! Quelle estime de nos propres forces avons-nous encore ? Ces choix malheureux sont avant tout un aveu de faiblesse.

5/ Voyez-vous la portabilité prévue par les règles communautaires comme une opportunité ou comme une menace ?

Les mécanismes de portabilité ont une intention initiale plutôt bonnes. Cependant c’est pour moi une chimère. Ce que la portabilité, si elle est imposée, produira c’est une uniformisation des plateformes. En ce sens, c’est selon moi une fausse bonne idée qui ne profitera qu’à ceux qui sont déjà en place, les GAFAM.

Prenons l’exemple des réseaux sociaux. Donner la possibilité à un utilisateur de transférer l’ensemble de ses données d’un réseau social à un autre suppose en effet que la structure des réseaux sociaux soit strictement la même, pour faire simple : un profil, un mur de publications, des messages privés. Prenons l’exemple de Whaller : un utilisateur n’a pas de mur, mais participe à plusieurs sphères, un utilisateur ne dispose pas d’un profil, mais de plusieurs profils qu’il peut faire varier d’une sphère à l’autre, quant aux messages privés ils sont aussi contextualisés aux sphères… Et bien Whaller est structurellement incompatible avec les réseaux sociaux Facebook, Linkedin ou Twitter. Or, ce qui nous distingue, ce qui est innovant c’est précisément ce système de sphères que nous avons inventé. Si la portabilité devenait obligatoire, elle ne pourrait être appliquée. Elle ne profiterait ainsi qu’à ceux qui ont déjà imposé leur modèle et qui dominent le marché.

6/ Quel avenir prédisez-vous à l’écrit dans un monde cerné par la visio, le podcast et bientôt le métavers ?

L’écrit est selon moi le premiers des Arts de l’humanité, il est un tel vecteur de transmission qu’il n’est pas près de disparaître. Votre question invite cependant à le mettre en perspective ces multimédias que sont l’image, le son… et comme vous dites, bientôt l’immersion dans les métavers. Nous sommes cernés par l’immédiateté, l’emprise de l’urgence, et l’écrit est une porte de sortie « low tech » puisque contrairement aux autres vecteurs, un livre n’a pas besoin d’outillage, pas besoin d’électricité ou de réseau internet.

On pourrait aussi beaucoup écrire à propos de la modification de nos rapports au temps et à l’espace depuis l’avènement des technologies (d’abord les moyens de transport physique, puis désormais le transport de l’information). L’écrit permet de couper avec cette course au rétrécissement de l’espace, du temps et … de nos cerveaux ! Me concernant, j’ai voulu écrire ce second ouvrage (Après Facebook, Rebâtir) d’abord pour prendre le temps de consigner quelques réflexions, quelques instants. Écrire c’est d’abord « inscrire ». Ou graver. Un tweet passe, un livre reste et permet de transmettre.

7/ De quelle évolution technologique probable pouvez-vous affirmer aujourd’hui que vous ne l’épouserez jamais ?

J’ai déjà divorcé d’un grand nombre de technologies captives ! Et en premier lieu celles de Facebook ! Pour le reste, d’autres s’essayent à la futurologie, pas moi. Je préfère agir et bâtir que discourir à propos d’un monde modelé par d’autres. 

8/ Il faut avoir déambulé dans les allées du salon intranet, pardon, “Digital Workplace” a-hum !, pour prendre conscience de l’atomisation du marché du logiciel collaboratif. Comment imaginez-vous une nécessaire consolidation ?

Je ne vois pas la diversité des acteurs français du « collaboratif » comme un problème en soi, au contraire ! Je pense que la consolidation doit passer par la compétition, certains produits finiront par se démarquer, d’autres disparaîtront. Et si la consolidation doit advenir, elle passera à mon sens par des fusions ou acquisitions d’entreprises et de solutions complémentaires et pas nécessairement concurrentes. Du moins, si l’ambition de chacun, vivement ressentie et à juste titre aujourd’hui, perdure !

Il ne faut pas avoir peur de la compétition, de la concurrence ! Au contraire, cette diversité témoigne d’une vitalité importante en France. Nous devons nous en réjouir.

9/ Notre époque veut faire coder tout le monde. Et si on mettait aussi des classiques dans les mains de certains développeurs ? Dit autrement, qu’est-ce que les Humanités pourraient selon vous apporter à la culture et à la pratique de la programmation ?

On finira bien par comprendre que tout le monde n’est pas programmé pour coder ! Cette effervescence autour de l’apprentissage du code a cependant le mérite de poser la question de la maîtrise des technologies. Comprendre en faisant c’est toujours intéressant ! Quant aux Humanités — et je souscris pleinement à ce terme ! — elles sont comme hier plus nécessaires que jamais : ne perdons pas de vue que le code, et son écriture, n’est qu’un moyen de réaliser un ensemble de services nouveaux. Si les concepteurs des technologies oublient ce qu’est l’Homme, dans son anthropologie profonde, alors ils ne feront que tourner en rond autour d’un tabou insaisissable. Les démiurges de la Silicon Valley sont des experts de l’anthropologie et sont parfois même comparés à des nouveaux gourous. Ne soyons pas naïfs, l’innovation avance outre-Atlantique dans un sens qui nous échappe. 

10/ Nous avons un ministre de la souveraineté numérique, mais nous ne connaissons pas la définition que le ministre en donne. Vous prenez sa place demain, quelle définition proposez-vous ?

D’abord celle d’une feuille de route politique ! L’heure des dissertations doit cesser, et donner place à l’action politique, pour un recouvrement de notre autonomie stratégique.

Mais si j’étais à cette place, pour répondre tout de même à votre question, je ferais d’abord rimer la souveraineté numérique avec la confiance dans l’entreprise française. Et toute sorte d’entreprise. De l’école aux industries.

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