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Vendredi 21 février 2025
Nous sommes heureux de publier aujourd'hui un entretien avec Fabrice Epelboin, qui est entrepreneur et enseignant.
1/ Après avoir placé le mot en quarantaine, tout le monde ne parle plus aujourd'hui que de souveraineté, comment expliquez-vous ce phénomène ?
En un mot : Trump. Ceux qui hier tenaient le haut du pavé en prônant une corégulation des “Big Tech” ont abandonné tout espoir, et se rabattent sur la seule alternative viable, en s’improvisant fort maladroitement en défenseurs de la souveraineté numérique. C’est assez cocasse de voir que ceux qui hier fermaient les yeux sur l’affaire du Health Data Hub découvrir la lune avec effarement. J’attends avec impatience le moment où ils vont s’apercevoir de ce qui se cache derrière le cloud de confiance. J’ai bien plus d’espoir du côté des entreprises, qui sont désormais dans l’impérieuse nécessité d’y voir clair en matière de souveraineté numérique, ce qui va pousser les Comex à écouter autre chose que McKinsey.
2/ En matière technologique plus qu'ailleurs, on peut avoir l'impression que le débat se résume à un champ de bataille entre les gentils et les méchants. Pourquoi une telle panne de courant au pays des « Lumières » ?
Je suis né peu après mai 68 dans un milieu universitaire très politisé et très à gauche, et j’ai commencé très tôt à m’engager politiquement, mais je ne l’ai fait sous un angle “technologique” que tard, à l’occasion de loi comme la LCEN ou Hadopi, puis en dénonçant régulièrement les technologies de surveillance de masse et de contrôle social, les fameuses manipulations de l’opinion publique sur les réseaux sociaux, sur lesquelles je me penche depuis bientôt quinze ans.
Aujourd’hui le débat a évolué, je n’ai plus vraiment l’impression d’un camp du bien contre un camp du mal, je distingue plutôt trois camps : les idéalistes qui n’ont pas renoncé à perpétuer des valeurs humaniste dans le XXIe siècle et qui se sont attelé, avec plus ou moins de succès, à leur “transformation numérique”, les platistes, qui ne comprennent rien aux technologies, qui souvent ont une finalité similaire mais procèdent à une transposition numérique ridicule et souvent absurde de ces mêmes valeurs humanistes, et les opportunistes, qui ne sont guidés que par leurs intérêts. C’est dans le dernier groupe qu’on serait tenté de voir “les méchants”, mais honnêtement, ils sont souvent bien plus cupides que méchants.Les frontières entre ces camps sont poreuses, et il règne en France une grande confusion quant aux technologies et leur impact sur le monde.
De l’autre côté de l’Atlantique on voit arriver avec fracas une droite-techno dont Musk est le fer de lance, qu’on aime à classer dans le groupe des fachos alors qu’ils sont porteurs de valeurs fort différentes (et tout aussi flippantes). Là où les fascistes prônent un Etat fort et dirigiste, ces techno-libertariens veulent un Etat réduit à sa portion congrue, et là où les fascistes affirment la suprématie de la race blanche ou de l’une de ses sous-parties, cette droite-techno américaine nous mène vers le transhumanisme, où la technologie créera de toutes pièce une race supérieure, inclusive, certes, il y en aura de toutes les couleurs, mais je ne suis pas sûr qu’on puisse y voir un progrès.
3/ Vous n'avez pas quitté X. N'avez-vous pas honte ? : )
Pas le moins du monde. Mais je comprends tout à fait qu’au vu de la brutalité croissante du monde, les plus fragiles se réfugient dans un safe space, il n’y a rien de mal à cela. Il aurait été plus sincère ceci dit de poser le débat sur la liberté d’expression de façon claire, plutôt que de battre en retraite face à la fin d’un régime de censure.
4/ Vous échappez depuis quelques temps à toute classification et êtes parvenu à vous faire apprécier de personnes de chapelles très différentes. Est-ce si difficile que ça, la liberté d'esprit, pour que vous ayez si peu d'homologues ?
J’ai peur qu’avec l’âge arrive l’inévitable moment où l’on découvre son côté conservateur, d’où un succès tardif auprès de publics qui n’auraient auparavant pas prêté attention aux élucubrations de quelqu’un très marqué à gauche. La lutte contre la surveillance de masse, la censure et d’une façon plus large le contrôle social à travers les technologies a toujours été mon truc, c’est pour ces raisons que je me suis porté au secours de me petits camarade de l’autre côté de la Méditerranée lors du Printemps arabe, et encore aujourd’hui, je reste persuadé qu’un régime politique qui censure la parole de ses citoyens de façon insidieuse et sans rendre de compte à qui que ce soit n’est pas digne d’être qualifié de démocratie, ce qui, apparemment, est de nos jours une opinion de droite.
5/ On entend beaucoup (trop) parler de techno-politique, qui, soit dit en passant, a vu le jour avec la découverte du silex. Que pensez-vous de l'impact des avancées technologiques en matière de tech-noétique, c'est à dire sur notre perception du réel ? L'industrie de la simulation va t-elle nous "confondre" ?
Les fondements de la transcription du réel sont en train de s’effondrer, nous sommes à un point de rupture.
L’image ne fait plus foi.
L’image, fixe ou animée, qui depuis les frères Lumière témoigne de la réalité d’un fait à travers un dispositif technique, est remise en question à travers l’IA générative. Certes Photoshop avait déjà entamé la crédibilité qu’on accordait à l’image, mais avec les deepfakes, on arrive à un changement radical.
Ajoutez à cela un effondrement sans précédent de la crédibilité des médias mainstream, accéléré par la crise Covid, et l’arrivée au pouvoir de Trump et de Musk, dont les premiers pas ont consisté à démanteler l’appareil de soft power américain, révélant de multiples ingérences à travers le monde et déversant une tonne d’informations gênantes que les médias sont bien en peine d’expliquer et on du mal à cacher…
Tout cela nous mène à un véritable chaos, qui est sans doute le prix à payer pour se débarrasser de cet ancien monde qui a mené le pays à la ruine. La fin du Truman Show européen, comme aiment à le dire les conservateurs américains. Il ne reste plus qu’à espérer que les dirigeants européens ne voient pas en la guerre la seule issue qui pourrait leur permettre de survivre.
6/ Le courant américain des "Network States" envisage la fondation de nouvelles communautés nées d’une sécession, fondées sur la communauté de valeurs, la blockchain, l'IA et le réseau, perçu comme le troisième Léviathan, après Dieu et l'État. Voyez-vous cela comme une menace ou comme une opportunité ?
Je doute fort que les Etats-Unis éclatent et que les Etats prennent leur indépendance, c’est plus un souci pour l’UE, et j’ai du mal à voir quels dirigeants, sur le continent européen, seraient capables d’articuler un projet basé sur l’IA et la blockchain. Pour suivre quelques projets sociétaux à base de Distributed Autonomous Organisations sur une blockchain, j’ai de gros doutes quant au passage à l’échelle. Nous avons un long chemin devant nous avant d’en arriver là, et pas mal d’expérimentations à mener d’ici là.
Ceci étant dit, il me semble évident que la transparence et l’inaltérabilité des données apportée par la blockchain combinée à l’IA sont une base sur laquelle on pourrait imaginer faire tourner une communauté d’Etats. Mais à ce stade, c’est très utopique, et la transition m'apparaît très compliquée.
7/ Quel regard portez-vous sur l'intégrité ou le caractère sacré de la personne et de son corps ? Jusqu'où iriez-vous, vous même dans l'adjonction de prothèses ou dans l'hybridation permises par la science ? Dit autrement, est-ce que le transhumanisme vous fait rêver ?
À titre personnel, et sans que cela passe par quelque notion de sacré que ce soit, je suis athée et issu d’une famille athée, je touche du doigt avec le transhumanisme les limites de mon penchant pour les technologies.
J’ai du mal à m’imaginer céder à cette hybridation tout en étant très conscient que cet avenir est inévitable. Avec un peu de chance je serai proche de la mort le jour où ce choix sera imposé à la population. Tant mieux.
8/ Le vieux monde vous semble t-il définitivement enfoui sous les tombereaux de progrès techniques du nouveau ? Ou percevez-vous à travers ces dernières des traces encore bien vivifiantes de ce premier ?
Je suis sans doute de parti pris, mais j’ai la sensation qu’en France la classe dirigeante est restée au XXe siècle. La startup nation française est en grande partie construite sur ces principes issus de l’ancien monde : un capitalisme de connivence, dominé par des entrepreneurs issus de nos meilleures écoles de commerce. L’ingénieur, celui qui fait, celui qui entretient avec la technologie une relation d’intimité, est relégué au second rang.
9/ La puissance vous paraît-elle une question d'échelle ? Et si non, que répondez-vous aux personnes qui affirment que rien de grand ou de puissant ne pourra se faire autrement qu'à l'échelle de l'Union européenne ?
Bien sûr que la puissance est une question d’échelle. Trump n’aurait pas dans l’idée d’annexer le Groenland et le Canada si ce n’était pas le cas, pas plus que Poutine n’aurait songé à annexer l’Ukraine. Le problème de l’UE, c’est qu’elle a institutionnalisé son impuissance.
10/ Quand nous avons lancé Souveraine Tech, vous avez immédiatement crié à l'opération de "com pol" sous-marine du gouvernement. Cinq ans plus tard, comment percevez-vous la chose ?
Remettons un peu de contexte, à l’époque, la souveraineté numérique n'intéressait personne, et seul un petit quarteron de dinosaures de l’internet dont je faisais partie tentait d’alerter sur les dangers qu’il y avait à faire reposer le numérique en France sur des infrastructures étrangères. Nous nous attendions tous à ce qu’une initiative vienne perturber ce que nous tentions de faire, et il faut bien avouer que nous avons été paranoïaques.
Ceci dit, il y avait de bonnes raisons d’être paranos, en pratique la contre offensive est arrivée un peu plus tard sous la forme d’une synthèse habile entre une crainte partagée du pouvoir des “Big Tech” - une sémantique introduite à l’occasion avec un plan média impressionnant - combinée, faute de souveraineté, avec le désir d’une cogestion réglementaire faite entre l’UE et les USA. Ça n'a pas duré bien longtemps, et les porteurs de cette contre-offensive ont disparu avec l’élection de Trump, pour réapparaître en ordre dispersé comme défenseurs d’une souveraineté numérique dont ils découvrent les contours, ce qui est pour le moins risible.

