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Laurent Leloup est fondateur & CEO de QASR™ ·
Cet entretien a été publié le jeudi 4 juin 2026.
1/ Vous avez écrit La révolution de la confiance en célébrant une cryptographie qui abolit le tiers de confiance. Le quantique fragilise aujourd'hui ces mêmes fondations. Qu'avez-vous appris sur la nature de la confiance entre ces deux moments ?
La confiance n'est pas un état statique, c'est une architecture en mouvement perpétuel. Lorsque j'ai écrit sur la révolution de la confiance, l'élimination du tiers de confiance par la cryptographie asymétrique et la blockchain apparaissait comme l'aboutissement logique d'une quête d'autonomie numérique, une désintermédiation libératrice où les mathématiques devenaient le garant absolu de nos échanges.
Le quantique nous rappelle aujourd'hui à l'ordre de manière presque brutale : ce que les mathématiques d'un temps ont scellé, la physique d'un autre temps peut le briser. J'ai appris au cours de cette transition que la confiance ne peut jamais s'endormir sur des certitudes purement logicielles. La confiance authentique n'est pas l'absence de risque, ce qui relèverait d'une illusion technique, mais la capacité d'anticipation, de résilience et d'adaptation systémique. Passer de la confiance distribuée à la résilience quantique, c'est comprendre que la sécurité absolue n'existe pas. C'est accepter que notre liberté numérique dépend de notre crypto-agilité, c'est-à-dire de notre aptitude à faire pivoter nos infrastructures avant que les fondations mêmes de nos certitudes passées ne s'effondrent.
2/ « Harvest Now, Decrypt Later » suppose un présent déjà jugé par un futur qui n'a pas eu lieu. Comment vivez-vous le fait de porter un récit aussi vertigineux sans verser dans la dramatisation ?
Le risque HNDL (Harvest Now, Decrypt Later) introduit effectivement une forme de rétrocausalité numérique qui a de quoi donner le vertige. Nos données les plus sensibles, capturées aujourd'hui dans le silence des centres de données par des puissances étrangères, sont déjà condamnées par une technologie en cours de finalisation ailleurs. C'est un présent mis en sursis par un futur invisible. Je ne vis pas ce récit comme une fatalité dramatique ou anxiogène, mais comme une urgence froide, un appel à la lucidité stratégique. Paniquer est inutile, anticiper est vital. Porter ce message au quotidien, c'est refuser la politique de l'autruche face aux fissures qui apparaissent dans les fondations cryptographiques de nos infrastructures critiques. Mon rôle n'est pas de scénariser une apocalypse numérique, mais de transformer cette vulnérabilité invisible en une feuille de route opérationnelle pour les décideurs. La dramatisation paralyse, alors que la prise de conscience géopolitique doit pousser à l'exécution. L'immunité à long terme de nos nations et de nos entreprises se joue dans les arbitrages que nous menons ici et maintenant, pas en 2030 lorsque la rupture sera publique.
3/ Le récit national reste bien souvent celui du retard et de la dépossession : la France inventerait des briques que d'autres capitalisent. Partagez-vous ce diagnostic dans le domaine quantique, ou le trouvez-vous paresseux ? Enfin, qu'est-ce qui, cette fois, pourrait nous faire échapper à ce schéma ?
Ce diagnostic est malheureusement lucide lorsque l'on examine notre histoire industrielle récente, mais il devient paresseux s'il nous sert de posture culturelle pour capituler d'avance. En France et en Europe, nous disposons d'un écosystème académique, de chercheurs et de start-ups deep-tech de premier ordre dans le domaine quantique. Ce qui nous manque chroniquement, ce n'est jamais le génie de l'invention, c'est l'audace du déploiement à grande échelle, la rapidité d'exécution et le capital patient pour soutenir cette croissance. Pour échapper à ce schéma de dépossession cette fois-ci, nous devons impérativement lier l'innovation technologique à une véritable diplomatie quantique et à une doctrine de souveraineté industrielle offensive. Nous ne devons plus nous contenter d'être de brillants fournisseurs de composants pour des écosystèmes tiers. Il faut imposer nos propres standards, protéger nos pépites du rachat précoce, et surtout créer des débouchés commerciaux immédiats et obligatoires au sein de nos propres infrastructures étatiques, bancaires et industrielles. L'État et les grands donneurs d'ordres doivent être les premiers acheteurs de notre propre résilience.
4/ Dans une semaine, avec le Q-day Summit, vous réunissez l'État, des cryptologues, des banques et des industriels au même endroit. Quelle est la seule chose que vous espérez voir se produire le 9 juin et qui ne pourrait avoir lieu nulle part ailleurs ?
J'espère voir s'effondrer définitivement les silos de la complaisance technique, financière et réglementaire. Le Q-Day Summit™ n'a pas été conçu pour être une énième conférence académique où l'on observe la science de loin ; c'est une plateforme d'alignement stratégique et de confrontation avec le réel. La seule chose que j'attends de cette journée du 9 juin, c'est le déclic de l'action collective : le moment précis où un décideur bancaire, un officier de sécurité étatique et un architecte logiciel comprennent qu'ils font face à la même faille systémique et qu'aucun d'eux ne pourra la résoudre seul. Je veux voir naître des alliances opérationnelles immédiates, fondées sur le constat que la gestion passive des risques est obsolète. Faire converger ces mondes qui se parlent trop peu pour acter que la migration vers la PQC et la sécurisation du matériel doivent être lancées de front, c'est l'ambition exclusive et l'DNA de ce sommet.
5/ Deux écoles de pensée s'affrontent : la cryptographie post-quantique (PQC, post-quantum cryptography), purement mathématique et logicielle, et la distribution quantique de clés (QKD, quantum key distribution), qui adosse la sécurité aux lois de la physique. La première parie sur la difficulté d'un problème, la seconde sur l'impossibilité physique d'un acte. De quel côté penche votre intuition, et pourquoi ?
Mon intuition refuse de se laisser enfermer dans ce dualisme, car opposer la PQC et la QKD est un faux débat doctrinal qui ralentit notre résilience collective sur le terrain. La PQC est absolument indispensable en raison de sa flexibilité logicielle, de son coût maîtrisé et de sa capacité à s'intégrer rapidement dans les couches applicatives de nos réseaux mondiaux actuels. Mais elle reste un pari intellectuel, fondé sur la conjecture qu'aucun nouvel algorithme, classique ou quantique, ne viendra à bout de ses équations de réseaux euclidiens. À l'inverse, la QKD offre une certitude absolue, inviolable, car elle est protégée par les principes mêmes de la mécanique quantique. Cependant, ses contraintes de déploiement sur les infrastructures physiques, la fibre optique et les liaisons satellites limitent son agilité. La véritable sécurité souveraine ne choisira pas son camp. Elle naîtra d'une hybridation symbiotique : une architecture multicouche où la rigueur de la physique de la QKD sécurisera le cœur névralgique de nos réseaux et de nos interconnexions critiques, tandis que la flexibilité mathématique de la PQC protégéra la périphérie et les points d'accès mobiles.
6/ Faut-il selon vous cesser de penser le secret comme une forteresse pour le concevoir comme une denrée périssable ?
Absolument. Concevoir le secret comme une forteresse de pierre, immuable et éternelle, est une erreur de doctrine majeure héritée de l'histoire militaire classique. À l'ère de l'intelligence artificielle de rupture et de l'informatique quantique, toute donnée stockée de manière permanente est une cible qui finira inévitablement par être capturée, analysée et compromise. Le paradigme du coffre-fort est mort. Le secret moderne doit être pensé comme une denrée hautement périssable, une information à cycle de vie ultra-court. C'est tout le sens du concept de couche zéro et de calcul éphémère que nous mettons en avant : la donnée sensible doit être générée, utilisée pour son runtime applicatif, puis vaporisée instantanément du silicium en une fraction de milliseconde. Si l'empreinte physique de l'information disparaît de la mémoire volatile immédiatement après son traitement, la fenêtre de tir de l'attaquant est réduite à néant. La résilience de demain ne consistera plus à fortifier des bases de données massives, mais à maîtriser l'art de la disparition native des données en cours d'utilisation. On ne peut pas pirater ce qui n'existe plus.
7/ Vous attendez-vous à ce qu'avec l'avènement de la physique quantique, notre esprit si cartésien perde définitivement pied ou au contraire vive comme un sacre ?
Je suis convaincu que notre esprit cartésien va vivre cette transition comme une métamorphose salvatrice plutôt que comme une défaite. Il est vrai que la physique quantique, avec ses concepts d'intrication, de superposition et de non-localité, heurte de plein fouet notre logique linéaire, binaire et purement déterministe. Pour un esprit cartésien rigide qui cherche à réduire le monde à des mécaniques simples, le quantique est une perte de repères absolue, un gouffre d'incertitudes. Mais pour un cartésianisme élargi et fidèle à ses origines, c'est un sacre extraordinaire. René Descartes nous a appris à utiliser le doute méthodique comme un outil pour atteindre la vérité. La physique quantique pousse cette logique à son paroxysme en nous forçant à formaliser l'incertitude elle-même et à l'intégrer rigoureusement dans nos équations et nos modèles de pensée. Ce n'est pas la fin de la rigueur ou de la raison ; c'est l'avènement d'une rationalité supérieure, capable de penser la complexité, la simultanéité et les paradoxes inhérents à la nature. Apprivoiser cette pensée non linéaire est précisément le grand défi intellectuel de notre génération de dirigeants.
8/ Le si beau mot de « souverain » devient hélas un argument commercial, y compris pour des acteurs étrangers. À quel signe reconnaissez-vous une souveraineté réelle d'un simple label ?
Le mot "souverain" subit aujourd'hui un piratage sémantique agressif. Un label commercial ou une certification de façade ne sont souvent que des paravents juridiques ou marketing appliqués sur des infrastructures logicielles et matérielles conçues à l'étranger, et par conséquent intrinsèquement soumises à des lois extraterritoriales comme le Cloud Act. La souveraineté authentique ne s'achète pas sur étagère et ne se délègue pas par un contrat de licence.
On la reconnaît à deux signes intangibles : l'autonomie absolue de contrôle de la couche d'exécution matérielle et l'indépendance juridictionnelle totale de l'infrastructure. Elle se vérifie au niveau du silicium, de la maîtrise exclusive de la génération des clés cryptographiques, de la transparence vérifiable des codes sources, et de l'immunité légale réelle des entités qui exploitent ces réseaux face aux pressions géopolitiques extérieures.
Être souverain, ce n'est pas arborer un drapeau sur une brochure commerciale ; c'est avoir la capacité technique, physique et légale de dire non à une injonction étrangère et de maintenir son intégrité opérationnelle au pire moment d'une crise internationale.
9/ Une civilisation qui doit tout chiffrer pour faire confiance n'est-elle pas déjà une civilisation de la défiance ? Que reste-t-il de la confiance proprement humaine ?
C'est un paradoxe philosophique fascinant qui touche au cœur de notre modernité technologique. L'obligation de tout chiffrer est la conséquence directe d'un monde hyper-connecté où la distance géographique et la dématérialisation ont aboli les garanties naturelles de la relation de proximité et de l'interconnaissance. Le chiffrement n'est pas le symptôme d'une civilisation de la défiance, mais plutôt un outil de protection indispensable face à l'asymétrie radicale de l'information et à la prolifération des menaces invisibles. La confiance proprement humaine, quant à elle, ne disparaît pas : elle se déplace là où les algorithmes et les machines s'arrêtent. La technologie sécurise les tuyaux, valide l'intégrité des données et pose le bouclier, mais elle est totalement incapable de créer du sens, de la vision ou du projet commun. Ce qui reste de purement humain, et qui devient encore plus précieux dans ce monde mathématisé, c'est l'arbitrage politique, l'intuition stratégique, la diplomatie, et le choix délibéré et courageux de construire des alliances de confiance entre des nations, des entreprises et des individus. Le chiffrement protège la structure, mais seul l'engagement humain définit la direction.
10/ Cinq minutes seul face au Président, au lendemain d'un Q-Day survenu plus tôt que prévu. Que lui dites-vous d'abord : ce qu'il faut sauver, et la seule décision qu'il ne pourra pas déléguer ?
Monsieur le Président, l'heure est au calme stratégique et à la fermeté de l'État. La panique de nos administrations ou des marchés serait notre pire ennemie. Dans les prochaines minutes, il faut imposer une stricte hiérarchie du sauvetage opérationnel. Nous ne devons pas perdre d'énergie à tenter de restaurer des services secondaires. Ce qu'il faut sanctuariser en priorité absolue, c'est l'intégrité de la chaîne de commandement militaire, la résilience de notre dissuasion, la stabilité des réseaux de distribution d'énergie, et la continuité des systèmes de paiement de notre banque centrale pour éviter l'effondrement économique. Il y a une décision, et une seule, que vous ne pourrez déléguer à aucun ministre ni à aucun expert : vous devez déclarer immédiatement l'état d'urgence cryptographique national. Par décret présidentiel immédiat, vous devez imposer la bascule obligatoire de toutes nos infrastructures d'importance vitale (OIV) vers les architectures hybrides et matérielles résiliantes que nous avons développées. Je lui rappellerais enfin qu'en tant que chef de l'État, il est l'assureur en dernier ressort de la souveraineté et de la survie de la nation, et que face à la rupture technologique, la souveraineté ne négocie pas son calendrier avec les marchés : elle s'impose par un acte vertical de volonté politique pure.

