Dépendre haut et court : Cette idée qu'ils se font de notre souveraineté.

 

La souveraineté ? Figurez-vous qu'elle serait "la capacité de choisir ses dépendances" ! La formule publicitaire circule, satisfaite d'elle-même, dans les tribunes, les colloques et les livres blancs. Elle possède le ton du réalisme adulte qui sourit des Don Quichotte courant après une illusoire autonomie. Elle emprunte surtout l'élégance discrète de toutes les capitulations déguisées en sagesse.

Le tour de passe-passe est joli : On définit une notion par son contraire, et l'on espère que personne ne s'en apercerva parce qu'on l'a dit avec assurance. Tentons l'exercice ailleurs. La liberté serait la capacité de choisir ses chaînes ; la santé, l'art de choisir ses affections ; la paix, le talent de bien sélectionner ses ennemis. La richesse deviendrait la faculté de choisir ses créanciers, et la fidélité, celle d'élire ses maîtresses avec discrétion. On voit le procédé : il ne définit pas la chose, il en organise le deuil avec de bonnes manières.

Car choisir sa dépendance, c'est encore dépendre. Serait-ce là ce que les auteurs de ce syntagme savant aux confins de l'oxymore n'avaient pas vu ? Épictète l'avait réglé en une phrase : ton maître est celui qui peut te donner ou t'ôter ce dont tu ne peux te passer. Choisir son maître ne fait pas de vous un homme libre ; cela fait de vous un esclave qui connaît ses préférences. Et La Boétie nous avait prévenus que la pire des servitudes est précisément la volontaire, celle que l'on embrasse, que l'on rationalise, et dont on finit par vanter le confort. Bodin, le célèbre jurisconsulte (peu mentionnent à son sujet qu'il était aussi démonologue) lui, posait la souveraineté comme puissance qui ne relève que d'elle-même. Non pas le menu des allégeances, mais la faculté de n'en devoir aucune.

Le critère réel n'a jamais été : « ai-je choisi ? » Il a toujours été : « puis-je partir ? puis-je m'en passer ? Et comment ? » La réversibilité, pas la sélection. Le prisonnier à qui l'on offre de choisir la couleur de sa cellule a effectué un choix ; il n'est pas pour autant sorti. Toute la rhétorique de la « dépendance choisie » consiste à confondre la décoration de la geôle avec la clé.

Reste la question que ces définitions évitent soigneusement : à qui profite le glissement ? Or il se trouve, par un hasard touchant, que ceux qui célèbrent le plus volontiers la souveraineté comme « choix de ses dépendances » sont aussi ceux qui les vendent. C'est la définition du marchand : confortable pour le dépendant, lucrative pour le fournisseur. On comprend qu'on tienne à la diffuser ; on comprend moins qu'on accepte de la croire.

Qu'on nous entende bien : nul ne réclame l'autarcie, cette autre niaiserie. Dépendre est l'exacte condition de tout ce qui vit, et l'interdépendance assumée entre égaux est même le contraire de la sujétion. Cela s'appelle la société, ou le commerce, ce qui est la même chose quand il est humain. Mais il y a un monde entre négocier debout et choisir agenouillé la main qui nous tient.

Un peuple souverain n'est pas celui qui a sélectionné ses chaînes avec discernement. C'est celui qui veut et peut les rompre. Le reste relève du raisonnement captieux : juste assez vrai pour qu'on l'avale, juste assez faux pour qu'on s'y perde.

Ceux qui en vivent savent exactement où placer la nuance.

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