La souveraineté profonde est l'enjeu de ce siècle.

Laurent Ozon est essayiste et le dirigeant de Strargum.
Cet entretien a été publié le 16 septembre 2022.

1/ Que genre de mouvement l’Histoire du monde connaît-elle actuellement ?

Mouvement dites-vous ? Je dirais que notre Terre est un système énergétiquement ouvert, tournant sur des cycles de 365 jours dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, autour d’une étoile qui est sa source d’énergie principale et qui elle-même tourne autour d’un trou noir supermasssif situé au centre de la Voie Lactée sur un cycle de 220 millions d’années. Sur cette terre existe quelque-chose qui semble rare et peut-être même unique : la vie. Enfin rare pour le moment, puisque que la vie cherche, par les moyens de quelques primates anxieux et calculateurs, à s’implanter sur d’autres cailloux stellaires. La Vie présente trois amusantes caractéristiques et c’est à ça qu’on la reconnaît, si je puis dire. D’abord elle cherche à maintenir son homéostase (sa stabilité face aux discontinuités qui la menacent). Ensuite elle est capable d’apprentissage. C’est un « apprentissage par la mort » selon la loi de la sélection naturelle, bien que nous ayons établis des processus d’apprentissages différents par la culture. Enfin, la Vie cherche à se reproduire et à s’étendre. La vie est donc une structure créatrice d’ordre (de diversité organisée), dissipant de l’énergie dite « libre » (facilement accessible) qui apprend, se reproduit et préserve sa stabilité. Bon, j’imagine que vous n’attendiez pas cette réponse. Mais j’y arrive.

La vie, en s’organisant, procède à des recompositions permanentes qui augmentent sa diversité organisée et la multiplication de ses formes et caractéristiques, malgré la pression permanente du principe inverse, que nous appellerons si vous le voulez bien le mal ou plus prosaïquement le deuxième principe de la thermodynamique. Celui qui homogénéise, désorganise, déconstruit, réduit à l’élémentaire et qui cherche à faire toutes ces saloperies, plus vite que la Vie ne fait l’inverse. L’Histoire du monde est donc une course de vitesse entre la vie qui fabrique des formes, des espèces, des processus, des paysages, des communautés, des écosystèmes, et ce mal qui cherche à restituer à notre caillou stellaire, l’aspect qu’il avait il y a quatre milliards d’années : une sphère à la croute surchauffée et stérile. Si le mal entropique triomphe un jour, personne n’entendra la vie crier en s’éteignant dans les infinités intersidérales.

Alors quel mouvement de l’histoire du monde vivons-nous ? Une forme de vie qui existe depuis peu a pris l’ascendant et réaménage la biosphère pour ses besoins ou l’idée qu’elle s’en fait. Certains de ces aménagements sont clairement entropiques. Pour comprendre pourquoi, il faut s’intéresser à la façon dont les êtres humain ont progressivement substitué à la façon dont la vie apprend (la vie apprend par la mort en éliminant ses formes inadaptées), un apprentissage au sein de sphères culturelles communautaires d’échange de signes, de sens et de pratiques. Ces sphères coopératives produisent un récit sur ce qu’est le monde et la place de chaque chose dans celui-ci. Ces sphères de culture permettent aux humains d’habiter le monde.

Les Lumières avaient cette ambition : permettre de faire une mise à jour du système d’apprentissage traditionnel des êtres humains.

Dans ces sphères qui nous permettent d’habiter le monde, une forme de sélection naturelle se poursuit mais dans des conditions modifiées. Des caractéristiques qui étaient avantageuses pendant des millénaires (comme par exemple celle d’avoir un corps économe en énergie et capable de stocker facilement ses calories) deviennent des freins à la reproduction (obésité), mais surtout, dans ces sphères de culture, les hommes se sélectionnent entre-eux par des biais culturels, comportementaux. Un peu trop certains de pouvoir ignorer ce qui se passe dans le monde vivant autour de nous, nous fonctionnons en vase de plus en plus clos tandis que nous transformons le monde. Notre culture veut tellement ignorer la nature voire parfois se construire contre elle, que des traits culturels peuvent êtres avantageux en milieu culturel tout en étant totalement contre-sélectifs sur le plan biologique pour ses porteurs. Notre « bruit » culturel pris dans un mouvement autoréférentiel permanent étouffe les acquis des expériences culturelles dites traditionnelles qui facilitaient la transmission de la vie. Certains appellent cela « une culture de mort ». C’est peut-être d’ailleurs ce qui caractérise la modernité. Ce moment où le bruit des signes culturels échappent à toute tradition (la culture qui avait appris lentement à vivre avec les impératifs de la biologie) pour estimer qu’il peut ignorer les lois du vivant grâce à une nouvelle forme d’apprentissage, non par la tradition, mais par la raison calculante, l’expérimentation et l’éducation, mais en raccourcissant les processus de feed-back correctifs. Les Lumières avaient cette ambition : permettre de faire une mise à jour du système d’apprentissage traditionnel des êtres humains (l’apprentissage par la culture traditionnelle) en le débarrassant de ses biais, en le rationalisant. Les vecteurs de l’idéologie des Lumières avaient l’ambition de porter un logiciel plus efficace et puissant que l’apprentissage par la sphère de culture et surtout, capable d’être étendu à des foules toujours plus nombreuses rendues coopérantes par l’idéologie, la technique et l’argent.

Mais c’était mal connaître le singe anxieux. Comme la plupart des espèces sociales, nos dispositions naturelles à l’anxiété, notre inaptitude fondamentale à satisfaire nos besoins sociaux dans des structures sociales gigantesques et anonymes, notre tendance bien naturelle à déborder sur nos voisins et réciproquement, ont engagé des processus face auxquels les rêves aristocratiques des Lumières ne pesaient pas lourd. Entrainés par des sirènes hurlantes de la peur et de la démographie, les rêves de raisons, de méthode, de dialogue et de calcul se sont fracassés. Il n’est resté des Lumières que l’explosion de créativité techno-scientifique libérée du contrôle sociale culturel, greffée sur une économie déchaînée et une mystique humaniste (l’humain, sommet de la création se libérant des déterminismes par la raison. Une fois évaporées les utopies il n’est resté de l’idéal aristocratique des Lumières que des foules paniquées, privées progressivement de leurs sphères d’habitation, de sens, de forme et exposées au froid glacial de la raison, aux humiliations coperniciennes et darwiniennes, au nihilisme et au saccage du sens qui leur donnait une situation dans le cosmos, dans l’ordre du monde et sa temporalité.

De cet effroi qui naît de la destruction des sphères culturelles, naît l’absurde. Celui qui rend passif. Nous sommes nombreux à rester silencieux devant l’hallucinante absurdité du sens dans nombre de domaines de la vie collective. Et s’il est une raison pratique au nom de laquelle on pourrait juger de l’entreprise de reconstruction rationaliste engagée au XXème siècle dans le domaine du langage, de l’art, du corps, des marqueurs sociaux, c’est bien l’apathie qu’elle génère. Jérôme Ducros, dans une conférence mémorable au Collège de France sur l’atonalisme et la déconstruction du langage musical, s’était ingénié à jouer faux et à dénaturer des partitions de musique atonales célébrissimes sans que personne ne puisse le détecter. Simultanément, il démontrait qu’une erreur sur une partition dans une composition de musique tonale, pourtant nouvelle car composée pour l’occasion, était instantanément perçue à l’oreille. Il nous avertissait : « On ne peut défigurer sans conséquence, que ce qui n’a pas de sens pour le spectateur ». Cet énoncé résumait très clairement la situation dans laquelle nous-nous trouvons collectivement. La disparition des cultures fabrique le désespoir et au bout, la passivité devant la cheptelisation des populations.

Cette toute puissance du verbe et des idées sur la vie s’est particulièrement matérialisée au XXe siècle quand des personnalités schizoïdes (qui s’intéressent plus à la carte qu’au territoire) ont compris que l’on pouvait fabriquer des coopérations de crise grâce à la puissance de la propagande et provoquer ainsi des signaux de récompense chimique à des millions de singes anxieux pour les rendre plus agressifs, efficaces, coopératifs et prêts au sacrifice, que d’autres. Que l’issue de la guerre ne dépendait pas seulement du nombre et de la technique mais de la capacité à produire des stress vitaux capables de créer des paniques coopératives à l’échelle industrielle (des « radios des milles collines »). Le plus grave, c’est que les gagnants gagnaient aussi le droit de raconter le monde et l’histoire à leur façon. Car perdre c’est aussi perdre son droit à faire entendre aux oreilles des siens et du monde son propre récit. Perdre c’est laisser votre adversaire raconter pourquoi vous vous battiez, viviez et qui vous étiez à votre place. Voilà pourquoi nous n’aimons pas beaucoup perdre.

Mais bref ! Au moment de la révolution industrielle donc, les Etats-nations étaient les usines les plus efficaces pour transformer un héritage bioculturel d’une richesse inouïe, en bio-machineries expansionnistes mobilisatrices et transformatrices en ressources. Il y avait bien des modèles vaguement alternatifs comme les empires depuis des siècles, mais les Etats-Nations c’était autre-chose ! C’était, grâce à la langue, le niveau parfait de mobilisation efficace des signaux de récompenses chimiques. La langue commune était un moyen puissant pour activer des stress sociaux unificateurs, des synchronisations par la culture, les rites et les récits, des coopérations étendues et efficaces renforcées par la technique, la monnaie et la puissance du nombre. Les Etats-Nations étaient plus efficaces que les empires car ils pouvaient aligner des armées plus unies par les mêmes récits et les mêmes stress, plus cohérentes face à des empires hétérogènes et aux coopérations plus lâches et étendues souvent composées de nations ethniques qui se regardaient en chien de faïences. Certaines de ces nations, limitées par la puissance de leurs voisins se sont trouvées de nouveaux territoires à annexer par delà les océans. Ce fut le début de la colonisation. Face à eux, des Etats fragiles ou des populations peu nombreuses ne purent pas opposer de résistance à la puissance de mobilisation des Etats-Nations européens. Plusieurs nations européennes devinrent des empires transcontinentaux qui produisirent des oligarchies transcontinentales. La langue, la monnaie, la technique et la religion qui facilitent toutes les quatre les coopérations étendues, faisaient office de bicarbonates pour faciliter la digestion de nouveaux territoires et de nouvelles populations.

Les élites occidentales administrent les nations en les estimant déjà obsolètes et s’occupent de transformer les Etats-Nations européens en länders d’un empire nord-atlantique en construction.

L’Empire français et l’Empire espagnol, l’Empire anglais et l’Empire portugais, l’Empire belge et l’Empire néérlandais, l’empire italien et l’empire allemand redevinrent des nations européennes après avoir conquis à elles-toutes la plus grande partie du monde et s’êtres entretuées dans des guerres transcontinentales. A la fin de la dernière guerre mondiale, effarées par la violence, la dévaluation de toutes leurs normes, les nations européennes se retrouvèrent côte à côte dans leurs frontières métropolitaines, progressivement privées de leurs colonies, prises en étau entre deux empires qu’elles avaient enfantés, avec une idéologie impériale dans des corps d’Etat-nation. Une mise à jour du logiciel devenait indispensable. Certains, comme Charles de Gaulle comprirent que cela voulait dire qu’il fallait restaurer des moyens de puissance, d’autonomie et de coopérations réalistes entre peuples européens sur des bases souverainistes et qu’un nouvel ordre du monde était né. A côté, chez nous, chez elles, les élites internationalisées, enrichies par la période coloniale européenne, commencèrent à construire un monde post-national et même post-culturel, uni par la monnaie, la technique et un messianisme à forte tonalité religieuse. La globalisation engendrée par la technique, la monnaie et l’accès à des sources d’énergies libres et accessibles (les fameuses énergies fossiles) a rencontré l’utopie des Européens déprimés par les boucheries du XXème siècle. Et sur cette mondialisation, comme le fait dire Tolkien à Saroumane, du haut de la tour d’Orthanc : « Un nouveau pouvoir s’élève ». Les élites occidentales administrent les nations en les estimant déjà obsolètes et s’occupent de transformer les Etats-Nations européens en landers d’un empire nord-atlantique en construction. Les rouages institutionnels des Etats nationaux en Europe se chargent de traduire les objectifs des oligarchies transnationales qui ont court-circuité les processus démocratiques « du, par et pour le peuple » en modifiant le peuple par l’immigration de masse et en captant la narration collective via les médias. Les Etats-Nations jouent l’air du One World, de la dette, de l’ouverture, de l’urgence écologique mondiale, à leurs populations en vendant les bijoux de famille alors que les gens du peuple en attendent surtout des sphères d’inclusion, de sens, de protection et d’organisation efficace. Un quiproquo qui pourrait mal se terminer d’ici peu.

2/ Les personnes qui vous suivent savent que vous êtes féru d’éthologie. L’heure du réveil du « gros animal » aurait-elle sonné ?

Le gros animal collectif se réveille toujours lorsque les individus sont confrontés à des stress vitaux. C’est très intéressant à observer dans toutes les structures de coopération sociale dans la nature. Par exemple, lorsqu’ils se sentent menacés, les rennes s’engagent dans un fascinant mouvement cyclonique. Ils se mettent à tourner collectivement autour d’un point invisible, pendant des heures, parfois des jours, jusqu’à ce que la perception de la menace disparaisse. Le mouvement suivi par la harde produit plusieurs effets. D’abord, les rennes placent les plus fragiles d’entre eux au centre du tourbillon. Ensuite, ce mouvement circulaire instinctif rapproche les rennes et les sécurise, en rendant presque impossible pour un prédateur, de cibler un individu en particulier. C’est ainsi que ces rennes engagent eux aussi une sorte de processus d’auto-renforcement sous stress qui produit la mise à distance de ceux qui ne font pas partie du groupe ou le menacent. Il s’agit là de la maitrise défensive et temporaire d’un territoire, de la protection de sa progéniture (l’avenir génétique du groupe) et surtout d’un transfert des fonctions de défense de l’individu vers le groupe, dissuadant les comportements défensifs ou les stratégies de survie (purement) individuelles.

Dans un essai publié en 2005 sous le titre Maximal-Stress-Cooperation, le philosophe allemand Heiner Muhlmann a proposé une thèse expliquant les liens entre la formation des groupes culturels et les stress de survie. Il expliquait en synthèse que, soumis à un enjeu de survie, les individus se regroupent par instinct et nécessité et s’engagent dans un processus d’approfondissement et d’intensification des modalités de leur fonctionnement collectif pour créer un collectif de survie. On assiste alors à l’apparition de communautés de culture solidement unifiées sous l’effet de stress vitaux. Un processus que la psychologie nomme « autorenforcement » . Pour Muhlmann, ce processus constituerait l’événement fondateur des communautés culturelles dans l’histoire. En clair, ceux qui coopèrent, se protègent, communiquent, s’entraident, produisent des récits consensuels sur la réalité qu’ils vivent, et vont renforcer ce processus coopératif à très grande vitesse, jusqu’à ce qu’apparaisse une sorte de fusion sociale. Cette fusion sociale va produire des formes de coopération intensive, une augmentation de l’allopathie (partage de la souffrance), d’alignement des représentations de la réalité entre les membres (homogénéisation idéologique) et la synchronisation intense de ses membres à mesure de l’urgence de la menace perçue.

La communauté de survie en formation ne tolère pas les « dissonances » d’interprétation, les écarts de stratégie, les individus ou petits groupes qui ne lient pas leur sort à celui de la communauté en formation.

Dans ces phases de crise, de peurs collectives, ceux qui ne participent pas à ces mouvements coopératifs, soit parce qu’ils n’accordent pas au reste du groupe sur la nature de la menace, soit parce qu’ils n’acceptent pas le narratif de crise qui s’installe dans le groupe, sont progressivement bannis. Ils deviennent même souvent eux-mêmes des « menaces » pour le groupe en phase de construction sous stress maximal. C’est la raison pour laquelle ces périodes sont propices aux épurations et exclusions. Sous l’effet de la peur et de l’impératif d’unité fonctionnelle provoqué par l’enjeu de vie ou de mort, le stress provoque une réaction immunitaire collective qui va pousser les membres du groupe à s’attaquer aux éléments qui ne participent pas à la mobilisation. La communauté de survie en formation ne tolère pas les « dissonances » d’interprétation, les écarts de stratégie, les individus ou petits groupes qui ne lient pas leur sort à celui de la communauté en formation. C’est évidemment durant les phases de stress critiques, que les groupes de coopération sont sujets à une forme de paranoïa collective (maximisation de la menace sous l’effet du stress) qui aboutissent notamment à des représentations paranoïdes de l’adversaire. La représentation « paranoïde » de l’adversaire consiste à considérer comme problématique, voire comme menaçant, tout élément extérieur ou intérieur neutre ou incertain, ou encore à attribuer aux « stresseurs » des capacités de nuisance exagérées. C’est aussi cette paranoïa et l’attribution de ces marqueurs immunitaires qui favorise les relations à l’intérieur du groupe au détriment de l’extérieur. Il est important de comprendre que ce n’est pas du fait de son caractère maléfique qu’une communauté engagée pour sa survie cherche instinctivement à établir son unité interne et sa cohésion parfois par la violence. Ces phases sont des modalités de la recherche urgente d’une synchronisation fonctionnelle et affective optimale pour la survie. Inutile de vous dire que les Etats ont bien pigé et depuis longtemps, comment utiliser ces dispositions coopératives sous stress face à un enjeu vital. Le « forçage coopératif » est dans l’ADN des Etats depuis longtemps et les Etats-Nations sont passés maîtres dans l’art d’utiliser ou de fabriquer les stress de mobilisation totale dans leurs populations pour assurer la survie du collectif.

C’est d’ailleurs ce que leurs reproches les élites du One World tout en manipulant elles-mêmes des stress collectifs pour obtenir un alignement légitimiste des populations et un acceptation des lois d’exception. Bref. Les partisans de la fin des « nations-dangereuses », sont contraints de réactiver des stress de dénonciation/mobilisation exactement dans les mêmes conditions que les Etats-Nations du 19 et du 20 ème siècles alors qu’ils se construisent précisément sur le rejet des Etats-Nations présumés bellicistes et expansionnistes. Pendant ce temps les héritiers de Karl Popper, mais aussi Muhlmann, ou Harari, se creusent la tête pour savoir comment déminer le potentiel explosif des communautés nationales en pratiquant une forme d’ingénierie sociale fragmentaire et déconstructive, ce que Bazon-Brock appelle « civiliser la culture ». De ce point de vue, la guerre sociétale de déconstruction s’apparente à une thérapie immunosuppressive semblable à celle que l’on administre à la suite d’une greffe pour empêcher le corps de rejeter le greffon. Le problème c’est que tout cela n’est pas fait très intelligemment puisque tandis que l’on administre des immunosuppresseurs idéologiques à forte dose pour neutraliser les réaction immunitaires collectives, on stresse les populations en s’attaquant aux murs porteurs de la culture populaire, à la cohésion ethno-culturelle et normative des populations. En clair, on fait le constat que les collectifs de culture s’engagent dans des processus dangereux lorsqu’ils se sentent menacés et on prétend désamorcer ces processus tout en exposant les populations à des stress vitaux (démographiques, économiques, etc.) en tentant de domestiquer, de civiliser les communautés de culture. En clair : « Tu vas mourir, soit cool ! »

L’Occident ne produit plus de populations vigoureuses et combattantes mais des individus domestiqués ou révoltés, dépressifs et mentalement éloignés des conditions du sacrifice au profit de la collectivité.

Sur les territoires qu’elle administre, l’oligarchie occidentale produit ainsi des populations divisées, trahies, faibles et coupées de leurs élites. L’Occident ne produit plus de populations vigoureuses et combattantes mais des individus domestiqués ou révoltés, dépressifs et mentalement éloignés des conditions du sacrifice au profit de la collectivité. L’Occident est un très mauvais éleveur de peuples et doit donc utiliser ses marges géographiques mais aussi idéologiques, les « radicalisés » que sa politique destructrice fabrique à la pelle, pour réussir à trouver des populations à engager contre ses adversaires. Une double bonne affaire pour les élites libérales occidentales, qui se débarrassent de leurs individus radicalisés et risqués en les mobilisant contre leurs adversaires géopolitiques.

3/ La technologie et sa fascination pour le pur calcul semblent avoir pris le pas sur le souci des ressources de la maison, propre à l’économie. Quel type de danger cela fait-il courir sur les occupants de notre maison commune ?

L’économie est l’ensemble des activités de production, de distribution et de consommation des humains, pratiquées en vue de la satisfaction de leurs besoins. Et sans doute faut-il s’être sérieusement intéressé à la question du « besoin » et de sa « valeur » pour parler sérieusement d’économie. La constitution de l’économie en sphère d’activité autonome, inassignable, et disembedded (desinsérée) comme le disait Karl Polanyi) est un processus décrit dans le détail depuis 20 ans par Serge Latouche et d’autres auteurs qui ont fréquentés le MAUSS (Mouvement anti-utilitariste dans les Sciences Sociales). L’économie n’est plus insérée, dévolue à des fins extérieures à elle-mêmes (la religion, la culture, la politique ou plus fondamentalement la loi naturelle (la loi de la bonne conservation du collectif qui l’exerce) mais a prétendu un temps, s’émanciper des besoins politiques et sociaux pour définir elle-même ses propres fins. C’était en fait un faux débat. L’économie n’a jamais constituée une sphère d’activité autonome. Plus personne ne croit que si chaque « acteur économique » poursuit la recherche de son meilleur intérêt, il contribue de fait, à la satisfaction de l’intérêt collectif. Non. L’économie a été réorganisée et mise au service d’autres forces humaines. Elle est régulée plus que jamais mais ne l’est plus par des communautés politiques souveraines, mais par une oligarchie financiaro-bancaire qui multiplie les braquages après avoir pris le contrôle des banques centrales, de la dette et de la production monétaire dans l’ensemble du monde occidental. De ce point de vue, derrière les conflits désormais ouverts de la multipolarité se profilent une question fondamentale : la libération des peuples des chaînes de l’usure.

4/ Comment expliquer que les contempteurs du « repli sur soi » soient souvent, simultanément, les adeptes de l’ostracisation ? N’est-ce pas délicieusement contradictoire ?

L’injonction à refuser le « repli sur soi » est une injonction à l’ouverture et un leitmotiv fondamentalement entropique donc morbide. On cherche à expliquer à des peuples que ça leur fera moins mal s’ils ne résistent pas à leur désappropriation culturelle, écologique, économique, patrimoniale, etc. Derrière ce matraquage, il a toujours une variante du discours qui consiste à persuader une personne qui se sent menacée, que c’est sa résistance qui créé le problème. C’est aussi pour les adeptes du terrorisme intellectuel une petite astuce réthorique et bon marché, pour continuer à dominer les échanges. Il faut être un peu idiot ou innocent pour se laisser encore terroriser par ces crétins. Il me revient souvent en mémoire le premier acte de protestations des Gilets Jaunes : s’emparer des ronds-points aux portes de leur ville pour filtrer, décider de ce qui entre et sort de chez soi. C’était inconscient bien-sûr, mais on avait là un geste vital et symbolique très révélateur.

Nous devons nous protéger et privilégier les échanges et coopérations internes mais ne devons évidemment pas tomber dans le piège d’une version caricaturale du « Sakoku ».

Sinon, évidemment, nous vivons dans un système ouvert. Nous tirons notre énergie du soleil et l’enveloppe d’une cellule est certes une frontière de protection mais c’est aussi une zone de contact, de prélèvement, de captation de ressource, etc. Nous devons nous protéger et privilégier les échanges et coopérations internes mais ne devons évidemment pas tomber dans le piège d’une version caricaturale du Sakoku. D’autant que cette expérience politique et économique a des choses à nous apprendre. Le Sakoku désigne la politique d’isolement relatif (on parle de « politique des quatre portes » aussi) qui fût menée par le Japon à l’initiative du shogun Tokugawa par une série de décrets entre 1633 et 1639 et qui perdurera jusqu’en 1853. Le bilan de cette ère de « contrôle maitrisé » de ses relations avec le monde (qualifiée donc abusivement de « fermeture » : Sakoku) est pourtant intéressant à méditer à l’ère des contractions dangereuses de la globalisation. En voici quelques caractéristiques : Dévalorisation de la fonction marchande et valorisation des fonctions productives ; protection contre la colonisation religieuse occidentale ; grande stabilité sociale (shi-no-ko-sho) et approfondissement des « voix » intérieures ; disparition des guerres intérieures (Pax Tokugawa) ; quelques famines mais aucune épidémie notable qui réapparaitront immédiatement après la « réouverture » forcée du Japon ; augmentation rapide de l’alphabétisation, atteinte d’un optimum démographique suivi d’une stabilisation durable ; essor de l’innovation et de la production artisanale mais stagnation dans certains secteurs industriels qui mettront le Japon en position de fragilité dans la seconde moitié du 19ème. Certaines de ces faiblesses constitueront aussi des atouts durant l’ère Meji. Une innovation politique à méditer et peut-être aussi, actualiser, sans perdre de vue que cela se termina par une réédition face aux navires de guerre américains, qui forcèrent le Japon à s’ouvrir au commerce sous la contrainte. Notre enjeu aujourd’hui est moins d’assurer l’autonomie totale, que de maîtriser les éléments vitaux de l’équilibre social (les trois premiers étages de la pyramide de Maslow) et pour le reste, de veiller à avoir prise sur ce qui a prise sur nous. L’immigration par exemple n’est pas seulement une affaire de ressource, de coexistence ou de culture, mais de souveraineté anthropologique (Pierre-Yves Rougeyron). Nous ne sommes pas du bétail et nous devrions pouvoir envisager la question de l’implantation massive de populations dans nos sanctuaires historiques, du point de vue de ce que nous voulons choisir collectivement de devenir ou de ne pas devenir.

5/ Comment comprenez-vous la manière dont l’Union européenne entend la notion de puissance et celle de concurrence ? On a l’impression qu’elle s’interdit d’être puissante, et qu’elle rechigne à prendre toute sa place dans le jeu de la concurrence en préférant jouer les arbitres. 

L’UE c’est un truc compliqué. Il y a en son sein des tendances contradictoires. Elle veut exercer sa puissance à la façon d’une vieille personne cherchant à terroriser sa famille par un mélange de chantage à l’héritage, à la réputation et de menaces d’exclusion des récalcitrants aux diners de familles dominicaux. La concurrence intéresse l’UE quand elle lui permet de déconstruire les Etats-Nations en sapant les bases de leur autosuffisance et en facilitant la transnationalisation de leurs infrastructures. L’UE est une vieille personne riche, tyrannique et toxique avec les siens. l’Europe comme civilisation s’effondre à mesure que l’UE renforce son emprise c’est un fait. Ce qui est fascinant, c’est que nous avons atteint un niveau de finesse et de compréhension qui nous permettraient de progresser dans tous les domaines et que nous voyons pourtant nos sociétés saturées par la médiocrité, les passions basses et l’incompétence. Nos élites célèbrent l’entropie comme si elle était devenue la religion souterraine du monde occidental. Cette absurdité alimente un sentiment de trahison qui porte en germe des révoltes extrêmement violentes. Ceci-dit, on aurait tort de limiter la question souverainiste au pompage des Etats-Nations européens par la technostructure bruxelloise.

La question de la souveraineté, si l’on veut bien la considérer plus profondément, est une affaire bien plus complète et l’Etat-National en tant que courroie de distribution de l’idéologie néo-impériale nord-atlantique, fait lui-aussi partie du champs des problèmes.

La question de la souveraineté, si l’on veut bien la considérer plus profondément, est une affaire bien plus complète et l’Etat-National en tant que courroie de distribution de l’idéologie néo-impériale nord-atlantique, fait lui-aussi partie du champs des problèmes. Nous perdons notre souveraineté à tous les niveaux de l’existence. Après nous avoir persuadé qu’on ne pouvait naître sans assistance hospitalière, vivre en bonne santé sans médicaments, faire pousser des plantes sans intrants chimiques, faire fonctionner une économie sans immigration massive, être libre sans journalisme, éduquer ses gosses sans éducation Nationale, vivre en sécurité sans flics et assurances, etc. On finira par nous persuader qu’on ne peut pas faire de gosses sans FIV, se déplacer sans pass, régler ses problèmes sans assistance psychologique, etc. La souveraineté profonde est l’enjeu de ce siècle.

6/ Quasiment tous les corps intermédiaires sont à terre. Reste encore la famille « traditionnelle », qui est elle-même en cours de liquidation. L’atomisation générale qui laisse l’individu seul face à l’Etat ou aux grandes entreprises pourrait-elle susciter un mouvement de re-constitution de communautés ?

La famille on s’en fait une idée un peu fantasmée et largement déformée par la représentation qu’en avait la bourgeoisie. Dans le peuple on a toujours été un peu plus pragmatique avec l’institution familiale. Je crois qu’au sujet de la famille, le plus inquiétant et peut-être d’ailleurs le plus lourd dans ses effets sociaux et démographique, c’est l’éparpillement intergénérationnel. La famille traditionnelle populaire n’est pas constituée d’un papa, une maman et des enfants, qui se retrouve le soir après l’école ou le travail et le week-end chez les grands-parents. Les familles c’étaient des communautés de vie, de travail et de défense durables. La charge des enfants était répartie sur la soeur qui n’en avait pas ou la grand-mère. On travaillait en famille, etc.. La famille traditionnelle est mal en point peut-être aussi parce que nous cherchons à préserver une forme d’organisation non viable de la famille. Cette véritable famille traditionnelle, à savoir, la communauté génétique transgénérationnelle de vie, de travail et d’éducation, retrouvera probablement sa place au fur et à mesure de la perte d’emprise de l’économie officielle sur la satisfaction des besoins des gens via l’extension des zones d’exclusion-réclusion sociaux-économiques.

7/ On présente souvent la technologie comme un moyen de « disruption ». Comment pourrait-elle être utilisée à des fins de perpétuation voire de « résurrection » ?

La technologie est une optimisation fonctionnelle artificielle. Elle devrait donc faire l’objet d’une évaluation sur ces valeurs ajoutées là avant toute diffusion : optimisation, fonction, interaction, maîtrise ou souveraineté. Si c’était fait, on pourrait alors parler de technologies appropriées qui pourraient par exemple être détaxées en fonction de leur utilité sociale (si du moins ce ne sont pas quelques technocrates hors-sol qui évaluent cette utilité. La notation d’utilité sociale des produits et technologies pourrait intégrer des critères supplémentaires comme par exemple le principe de la détaxation de la proximité afin de favoriser la compétitivité des produits locaux. C’est une idée que j’ai formulée voici une quinzaine d’année et qui fait son chemin. Mais pour faire ce boulot, il faudrait traduire ces grands principes pour les politiques. Autant dire que c’est mal barré. Un think tank souverainiste pourrait contribuer à alimenter cette réflexion dans des élites souverainistes et la faire avancer pour recréer de la typicité et de la résilience dans les sphères culturelles humaines et résoudre les crises de la mondialisation. Il semblerait que la pression adaptative soit, comme en écologie des populations, le facteur principal d’innovation fonctionnelle. La peur, non le conflit est mère de toutes choses. Du coup, comme je ne vois pas trop le stress populaire descendre ces prochaines années, je dirais que nous sommes à l’heure des introspections colériques.

8/ Pouvez-vous nous parler de votre entreprise, Strargum ?

Strargum aide des décideurs à disposer des compétences nécessaires à la prise de décision dans l’urgence. Nous faisons de la recherche, de la collecte et de l’analyse de données techniques et scientifiques, des argumentaires pour l’aide à la décision et la négociations sur des questions que le temps ne vous laisse pas le temps d’approfondir. Prenons un exemple : vous êtes avocat et devez accepter ou refuser un dossier important dans un secteur d’activité dont vous ignorez tout et pour un litige impliquant des évaluations mathématiques ou techno-scientifiques pointues. C’est là que nous intervenons. Autre exemple ? Vous êtes un politique et vous devez trancher un dossier dans l’intérêt de vos administrés. Vous avez l’impression de n’avoir pas le recul et que les seuls spécialistes à votre disposition ne sont pas neutres. Vous nous contactez à ce moment-là.

9/ A la lecture des oeuvres d’anticipation, on peut rapidement se demander si l’humanité ne s’ingénie pas à donner vie à ce qu’elle redoutait. Qu’en pensez-vous ?

Dans le cadre de votre question, ce qui semble évident, c’est qu’il y a des gens qui espèrent quelque-chose que l’immense majorité de la population craint. « Un rêve pour certains, un cauchemar pour d’autres » disait Merlin l’enchanteur dans Excalibur de John Boorman ! Lorsqu’une situation paraît absurde ou insoluble, nous devons partir du principe que c’est parce que nous posons mal le problème et dans la mesure où nous en avons le temps, chercher à regarder les choses avec l’oeil de ceux qui veulent ce que nous craignions ou craignent ce que nous voulons. Comprendre mieux son adversaire c’est se donner les moyens d’une action plus juste et, ce qui ne gâche rien, d’emporter la victoire.

10/ Que vous inspire la belle devise de la Comédie Française : Simul & Singulis, qu’il est d’usage de traduire par : être ensemble et être soi-même.

Je ne connaissais pas cette devise. Je connaissais pourtant un peu cette institution puisque j’ai effectué quelques gardes à la Comédie Française lorsque j’étais jeune pompier militaire. A ce sujet et pour répondre un peu en crabe à votre question, j’ai une anecdote. Je me souviens de ma première garde à la Comédie Française. J’étais arrivé et pris mon poste en coulisse, au-dessus de la scène avec vue sur le jeu des acteurs, les coulisses et une partie du public. On jouait ce jour-là La Serva Amorosa de Goldoni. L’histoire d’un vieil homme qui par épuisement et afin d’éviter tout souci, se fait mener par le bout du nez par une intrigante. Bref. Les décors faits de vieux et beaux meubles de l’Académie étaient attachés à des filins qui les montaient et les descendaient d’une scène à l’autre et les gardaient suspendus pendant le jeu des acteurs sur scène. Arrivant à ma position de surveillance, je constatais au bout de quelques minutes, que l’un des tiroirs d’un secrétaire suspendu au dessus de la scène glissait doucement. Ce secrétaire se balançait au dessus de la tête des acteurs en contrebas et le tiroir devait bien faire quelques kilos. Je me précipitais auprès du régisseur pour lui demander quoi faire et celui-ci me répondit « c’est vous le pompiers, c’est à vous de savoir quoi décider ». Après avoir vérifié une nouvelle fois que le secrétaire se balançait et que le tiroir glissait lentement, je courrais aux machines voir si quelqu’un pouvait me dire si ce tiroir était fixé d’une façon ou d’une autre au secrétaire et susceptible d’être bloqué pour ne pas tomber sur la tête des acteurs. Je tombais sur les deux chefs mécanistes, ivres et hilares qui ne comprenaient rien à mes demandes d’explication. J’avais 25 ans et je me disais, « c’est ta première garde et tu vas devoir décider d’interrompre une représentation à la Comédie Française sans certitude de danger réel et devant une salle comble ». Je décidais finalement de briefer les acteurs jusqu’à l’entracte en leur signalant le danger et en les poussant à déplacer leur jeu de scène pour ne pas se trouver sous le tiroir en cas de chute. Ce qui me permit de laisser la pièce se poursuivre et de vérifier plus tard que le tiroir n’était pas fixé au secrétaire… Un enseignement possible à cette histoire ? Un danger imprévu engage une augmentation des interactions dans le groupe et dans ces cas, les personnes préposées au fonctionnement habituel ne sont pas toujours qualifiées pour une réaction adaptée et créative. Ils font parfois partie du problème.




3 questions à Pierre-Marie de Berny, fondateur et dirigeant du Cabinet Vélite

Pierre-Marie de Berny est le fondateur et dirigeant du Cabinet Vélite, qui édite chaque année un Palmarès de la souveraineté économique. Ces 3 questions ont été publiées le 13 septembre 2022.

1/ Comment apprécier la performance de nos entreprises en matière de souveraineté économique ?

Rappelons les fondamentaux : la responsabilité d’assurer la souveraineté du pays revient à l’Etat. Or en matière de souveraineté économique, l’Etat ne peut rien édifier sans l’engagement des entreprises privées. Et par définition – dans une économie de marché – les entreprises sont libres de s’engager ou non au service de cette cause collective. Le patriotisme de leurs dirigeants joue donc ici un rôle majeur qui a des conséquences concrètes en matière de contribution à la souveraineté de la France. Cette contribution peut être mesurée sur trois terrains : d’abord le champ offensif (innovation technologique, conquête de marchés extérieurs, acquisitions d’entreprises étrangères, image de la France véhiculée à l’international…), ensuite le champ défensif (géographie de la détention du capital, capacité de résistance aux OPA, localisation des activités critiques, stockage des données sensibles, nationalité du top management…) et enfin « contributif » (création d’emplois en France, solidarité avec le tissu de PME tricolores, ou même encore action sociale)

2/ Pourquoi les commentateurs font-il selon vous la part belle à la posture défensive de nos fleurons plus qu’à l’esprit de conquête qui les anime et les distingue ?

Cela vient souvent d’une compréhension trop partielle de ce qui constitue la souveraineté économique. La dimension défensive est effectivement cruciale en matière de souveraineté, comme le rappelle notre étude. Encore faut-il avoir quelque-chose à défendre. La souveraineté n’a pas pour ambition le repli sur l’économie intérieure ou l’autosuffisance. Elle consiste essentiellement à se rendre indispensable dans les chaînes de valeur économiques mondiales. Et dans cette rude compétition, il est impossible de marquer des points si l’on ne joue qu’en défense. Plus fondamentalement, cela reflète à mon sens un état d’esprit qui imprègne la mentalité française depuis quelques décennies. C’est comme si nous avions collectivement adopté une mentalité de rentiers, vivant sur un capital accumulé par les générations précédentes. Il me semble que cet embourgeoisement étouffe l’esprit de conquête économique qui est la base de toute prospérité. Que dire d’une balance commerciale comme celle de la France, toujours plus déficitaire depuis le début des années 2000, sachant que le seul frein à cette chute abyssale est le tourisme ? Faute de sursaut d’un esprit d’entreprise résolument tourné vers les marchés extérieurs, notre pays n’aura pour seule issue que de se muer à moyen terme en éco-musée pour touristes américains ou chinois… La culture de la gestion d’actifs ne doit pas prendre le pas sur la culture de la création d’actifs. Pour cela, il me semble que les entreprises comme les écoles ou les universités doivent redonner leurs lettres de noblesse aux métiers commerciaux, trop délaissés à ce jour au profit des fonctions financières.

3/ Pouvez-vous nommer quelques « prises de guerre » américaines ou chinoises qui soient dernièrement passées « sous pavillon français », ou en passe de s’y trouver ?

Cette année a été marquée par un fort appétit des grands groupes tricolores pour les acquisitions stratégiques à l’international. Sanofi s’est illustré avec un total d’acquisitions s’élevant à 3,2 milliards de dollars. Parmi ses principales acquisitions on trouve Kadmon, biotech américaine spécialiste des maladies auto-immunes et fibrotiques et de l’immuno-oncologie (1,7 milliard d’euros); Kymab, biotech britannique spécialisée dans le développement clinique d’anticorps (965 millions d’euros); Kiadis, biotech néerlandaise spécialisée dans le développement de médicaments innovants (341 millions d’euros); Tidal, biotech britannique spécialisée dans la technologie ARNm (130 millions d’euros); Translate Bio, biotech américaine également spécialisée sur l’ARNm (13 millions d’euros); Origimm, biotech autrichienne spécialisée sur les maladies de peau (55 millions d’euros). On pourrait aussi citer Schneider Electric qui, via sa filiale Aveva, a racheté pour 4,5 milliards d’euros OSIsoft, société américaine spécialisée dans l’historisation et la structuration des datas produites dans les usines. A noter également l’acquisition d’une participation majoritaire dans ETAP (leader mondial des solutions de gestion et d’ingénierie énergétiques) pour 216 millions d’euros et une prise d’intérêt minoritaire stratégique dans Uplight Inc (partenaire technologique des fournisseurs d’énergie) pour 378 millions d’euros. L’année a enfin été marquée par la finalisation du rachat historique du Canadien Bombardier par Alstom. Dans ce cas, comme pour toutes les acquisitions importantes, le défi est de « digérer » la cible. Si l’acquisition d’une entreprise étrangère se solde par une perte de contrôle du groupe par la partie française, cela s’avèrerait contre-productif du point de vue de la souveraineté.

 




Notre interview par Devoteam Revolve

La sécurité dans les nuages : l’interview de Souveraine Tech




Beaucoup de gens en Allemagne sont préoccupés par la dépendance croissante vis-à-vis du cloud et des entreprises informatiques américaines. 

Frank Karlitschek est le fondateur de Nextcloud

1/ Was inspiriert Sie der weltweite Aufschwung der freien Software?

Open Source und Freie Software sind essenziell für unsere Zukunft. Freie Software ermöglicht sichere IT und gibt den Benutzern mehr Privatsphäre. Ausserdem wird durch freie Software mehr Innovation möglich da jeder auf den Erfindungen und der Arbeit anderer aufbauen kann. Zusätzlich ermöglicht Freie Software eine bessere IT Ausbildung da jeder der will sich die Software anderer ansehen kann, lernen kann und selbst weiterentwickeln kann.

1/ Qu’est-ce que l’essor mondial des logiciels libres vous inspire ?

L’open source et les logiciels libres sont essentiels pour notre avenir. Les logiciels libres permettent de sécuriser l’informatique et de donner plus d’intimité aux utilisateurs. De plus, les logiciels libres permettent d’innover davantage, car chacun peut s’appuyer sur les inventions et le travail des autres. Par ailleurs, le logiciel libre permet une meilleure formation en informatique, car tous ceux qui le souhaitent peuvent regarder les logiciels des autres, apprendre et développer eux-mêmes.

2/ Wie sehen Sie die Beziehung zwischen Deutschland und Frankreich auf technologischer Ebene?

Ich denke dass Frankreich und Deutschland sehr viel verbindet. Beiden Länder sind die Menschenrechte, der Datenschutz und der Schutz der Privatsphäre sehr wichtig. Ausserdem sorgen sich beide Länder um die Digitale Souveränität und die Zukunftsfähigkeit der Europäischen IT Wirtschaft. Daher macht es viel Sinn und ist sehr wichtig, intensiv zusammen zu arbeiten.

2/ Comment voyez-vous la relation entre la France et l’Allemagne sur le plan technologique ?

Je pense que la France et l’Allemagne ont beaucoup en commun. Les deux pays sont très attachés aux droits de l’homme, à la protection des données et de la vie privée. En outre, les deux pays se soucient de la souveraineté numérique et de la pérennité de l’économie informatique européenne. Il est donc logique et très important de travailler ensemble de manière intensive.

3/ Wie wird der Begriff der souveränen Technologie in Deutschland wahrgenommen?

Viele Menschen in Deutschland sind aufgrund der zunehmenden Abhängigkeit von amerikanischen Cloud und IT Unternehmen besorgt. Immer mehr unserer Daten werden in Rechenzentren und von Unternehmen gespeichert und verarbeitet die ausserhalb Europas sind. Das ist langfristig für unsere europäischen Werte und unsere Wirtschaftskraft nicht gut. Es ist wichtig gute europäische Alternativen zu haben. Die wachsende Diskussion rund um Digitale Souveränität ist hierfür ein gutes Zeichen.

3/ Comment la notion de technologie souveraine est-elle perçue en Allemagne ?

Beaucoup de gens en Allemagne sont préoccupés par la dépendance croissante vis-à-vis du cloud et des entreprises informatiques américaines. De plus en plus de nos données sont stockées et traitées dans des centres de données et par des entreprises qui sont hors d’Europe. Ce n’est pas bon à long terme pour nos valeurs européennes et notre puissance économique. Il est important d’avoir de bonnes alternatives européennes. Le débat croissant autour de la souveraineté numérique est un bon signe à cet égard.

4/ Gibt es in Deutschland wie in Frankreich die gleiche Faszination, um nicht zu sagen den gleichen Minderwertigkeitskomplex gegenüber den USA?

Ich denke nicht dass es ein Minderwertigkeitskomplex ist. Europa hat eine sehr grosse Innovationskraft und ist die Heimat vieler führender IT Unternehmen und Open Source Projekten. Aber es stimmt natürlich dass die grossen neuen IT Konzerne der letzten Jahrzehnte vermehrt in den USA entstanden sind. Das liegt an den besseren Rahmenbedingungen wie zum Beispiel eine leichtere Finanzierung von Startups. Wir in Europa holen hier aber auf und sind gut für die Herausforderungen der Zukunft gerüstet wenn wir die richtigen Weichen stellen.

4/ Y a-t-il en Allemagne et en France la même fascination, pour ne pas dire le même complexe d’infériorité vis-à-vis des États-Unis ?

Je ne pense pas qu’il s’agisse d’un complexe d’infériorité. L’Europe a une très grande force d’innovation et abrite de nombreuses entreprises informatiques et projets open source de premier plan. Mais il est vrai que les nouveaux grands groupes informatiques de ces dernières décennies sont de plus en plus souvent nés aux Etats-Unis. Cela est dû à de meilleures conditions-cadres, comme par exemple un financement plus facile des start-ups. Mais nous, en Europe, nous rattrapons notre retard et sommes bien équipés pour relever les défis de l’avenir si nous posons les bons jalons.

5/ Wie könnte man sich vorstellen, dass europäische Technologieprojekte an Fahrt gewinnen? Von oben oder von unten?

Beides. Wir brauchen ein weiter wachsendes Ökosystem von Startups und Open Source / Freie Software Projekten. Hier ist wichtig dass der Staat die entsprechenden Rahmenbedingungen setzt. Zum Beispiel sind Qualitätssiegel angelehnt an eine Verkehrsampel denkbar. Rot -> Proprietäre Software mit unklaren Sicherheitsstandards die ausserhalb des Europäischen Rechtsraums betrieben wird. Gelb -> Software die zentralistisch betrieben wird aber zumindest europäischer Rechtssprechung unterliegt und die sich an gewisse Standards hält. Grün -> Freie Software die dezentral betrieben wird und wo der Benutzer die volle Kontrolle über die Daten behält.

5/ Comment pourrait-on imaginer que les projets technologiques européens prennent de l’ampleur ? Par le haut ou par le bas ?

Les deux. Nous avons besoin d’un écosystème de startups et de projets open source/logiciels libres en pleine expansion. Il est important que l’État mette en place les conditions-cadres correspondantes. On pourrait par exemple imaginer des labels de qualité inspirés des feux de signalisation. Rouge -> Logiciels propriétaires avec des normes de sécurité peu claires et exploités en dehors de l’espace juridique européen. Jaune -> Logiciel exploité de manière centralisée mais soumis au moins à la juridiction européenne et respectant certaines normes. Vert -> Logiciel libre exploité de manière décentralisée et où l’utilisateur garde le contrôle total des données.

6/ Auf welchen « philosophischen » Prinzipien sollte eine kollaborative Plattform beruhen? Herrschaft des Silos, Spiegel der IRL, Holakratie?

Kollaborative Plattformen sollen das Leben der Benutzer verbessern und erleichtern. Die Benutzer sollen besser kommunizieren und mit anderen zusammenarbeiten können. Eine Ergänzung und ein Verstärker für den menschliche Geist. Deshalb ist auch besonders wichtig dass diesem ‘Verstärker’ des Gehirns vertraut werden kann. Wenn dieser Verstärker aber die Interessen anderer, wie zum Beispiel den grossen Tech Konzerne, verfolgt bekommen wir als Gesellschaft ein grossen Problem

6/ Sur quels principes « philosophiques » devrait se baser une plateforme collaborative ? Règne du silo, miroir des IRL, holacratie ?

Les plateformes collaboratives doivent améliorer et faciliter la vie des utilisateurs. Les utilisateurs doivent pouvoir mieux communiquer et collaborer avec les autres. Un complément et un amplificateur de l’esprit humain. C’est pourquoi il est particulièrement important de pouvoir faire confiance à cet ‘amplificateur’ du cerveau. Mais si cet amplificateur sert les intérêts d’autres personnes, comme par exemple les grands groupes technologiques, nous aurons un gros problème en tant que société.

7/ Gibt es in Frankreich Ansätze oder Unternehmen, die Sie als nachahmenswerte Beispiele bewerten?

Ja, die gibt es. Ich möchte hier keine Namen nennen, aber es gibt in Frankreich ein aktives und schnell wachsenden Ecosystem von Unternehmen die Freie Software basierte Geschäftsmodell verfolgen. Das ist sehr eindrucksvoll. Viele Unternehmen sind aber leider weniger bekannt als die amerikanischen Riesen. Da kann man sicherlich noch etwas verbessern.

7/ Y a-t-il en France des approches ou des entreprises que vous considérez comme des exemples à suivre ?

Oui, il y en a. Je ne veux pas citer de noms, mais il y a en France un écosystème actif et en pleine croissance d’entreprises qui suivent un modèle économique basé sur le logiciel libre. C’est très impressionnant. Mais beaucoup d’entreprises sont malheureusement moins connues que les géants américains. Il y a certainement quelque chose à améliorer dans ce domaine.

8/ Gibt es in Deutschland Ansätze oder Unternehmen, die Sie als Beispiele ansehen, die es wert sind, von Frankreich verfolgt zu werden?

Ja. Da gilt das selbe wie in Frankreich. Genauso wie in den meisten Europäischen Ländern. Ich möchte hier aber auf Werbung verzichten

8/ Y a-t-il en Allemagne des démarches ou des entreprises que vous considérez comme des exemples qui mériteraient d’être suivis par la France ?

Oui, c’est la même chose qu’en France. Tout comme dans la plupart des pays européens. Mais je ne veux pas faire de publicité ici.

9/ Was erklärt oder ermöglicht die Annahme einer Software über die Grenzen des Landes des Unternehmens, das sie herausgegeben hat, hinaus?

In der Open Source und Freie Software Welt stellt sich die Lage so nicht. Gute und sichere Open Source Software verbreitet sich sehr schnell auf der ganzen Welt. Hier spielen Ländergrenzen keine Rolle. Nextcloud wird beispielsweise auf der ganzen Welt verwendet. Auch muss einem ja auch klar sein dass auch die Entwicklung von Open Source Software in der Regel global passiert. Bei Nextcloud arbeiten über 2000 Freiwillige, aus der ganzen Welt, mit.

9/ Qu’est-ce qui explique ou permet l’adoption d’un logiciel au-delà des frontières du pays de l’entreprise qui l’a édité ?

Dans le monde de l’open source et du logiciel libre, la situation ne se pose pas en ces termes. Les logiciels open source de qualité et sûrs se répandent très rapidement dans le monde entier. Les frontières nationales ne jouent aucun rôle. Nextcloud, par exemple, est utilisé dans le monde entier. Il faut aussi savoir que le développement de logiciels open source se fait généralement à l’échelle mondiale. Plus de 2000 volontaires du monde entier travaillent sur Nextcloud.

10/ In Anlehnung an das computergestützte Denken möchte die Europäische Union alle ihre Komponenten zu einem identischen Teil machen, das in der Lage ist, die gleichen Informationen zu empfangen oder weiterzuleiten. Was sagt das über die europäischen Ambitionen aus? Lag der Reichtum und die Stärke Europas nicht vielmehr in seiner Heterogenität?

Die Stärke von Europa liegt in der Tat in der Heterogenität. Deshalb halte ich zentralistische Lösungen auch für falsch. Was wir aber benötigen sind einheitliche Standards wie Open Source Software Komponenten zusammenarbeiten, interagieren und Daten austauschen können. Die Stärk des Freie Software Entwicklungsmodel ist ja gerade dass jeder auf der Innovation und der Arbeit anderer aufbauen kann. Das entspricht ja auch dem Europäischen Prinzip der Dezentralität und der Zusammenarbeit.

10/ En s’inspirant de la pensée assistée par ordinateur, l’Union européenne souhaite faire de tous ses composants une pièce identique, capable de recevoir ou de transmettre les mêmes informations. Qu’est-ce que cela nous apprend sur les ambitions européennes ? La richesse et la force de l’Europe ne résidaient-elles pas plutôt dans son hétérogénéité ?

La force de l’Europe réside en effet dans son hétérogénéité. C’est pourquoi je pense que les solutions centralisées sont erronées. Mais ce dont nous avons besoin, ce sont des normes uniformes sur la manière dont les composants des logiciels libres peuvent coopérer, interagir et échanger des données. La force du modèle de développement du logiciel libre est justement que chacun peut s’appuyer sur l’innovation et le travail des autres. Cela correspond également au principe européen de décentralisation et de coopération.

 




3 questions à Valentin Przyluski, CEO de NetFrame

3 questions à Valentin Przyluski est fondateur et CEO de la plateforme collaborative NetFrame. Ces 3 questions ont été publiées le 8 septembre 2022

1/ Comment parvient-on à envisager un avenir de concert entre plusieurs acteurs technologiques ? (NetFrame s’est associée en juin avec Dassault Systèmes et Nexedi, ainsi que Docaposte comme partenaire technologique, pour proposer une suite collaborative souveraine sur l’infrastructure cloud de confiance et souveraine 3DS OUTSCALE)

Déjà cela vient d’une obsession pour la vélocité, de l’impact cumulé dans le temps de la création de valeur technologique. A chaque instant il faut se rapprocher de la situation depuis laquelle on crée le plus de valeur cumulée. L’approche individualiste est valorisée dans le monde actuel (le fameux « winner takes all » sous entend toujours qu’il n’y en aurait qu’un). Or, dans le cas d’une approche résolument souveraine, je suis persuadé que nous devons changer de registre sans perdre de vue l’objectif : la technologie est un univers où il faut aller chercher les situations exponentielles.

Dans le contexte européen, rien ne dit que le registre collectif est moins efficace pour avoir un fort impact sur la dynamique de notre marché que le registre individuel. C’est également le cas sur le gradient propriétaire – open source : il existe de multiples configurations. Il convient d’avoir une vision précise et d’essayer de saisir la configuration la plus appropriée pou, et la plus en adéquation avec les valeurs constitutives de son ADN.

Pour ma part qu’il s’agisse du secteur en France, ou plus spécifiquement de Netframe je vois l’avenir dans un écosystème où chacun dépasse sa fonction précise dans une chaîne de valeur verticale (en d’autres termes, en faire un peu plus que de ce qui relève de son métier stricto sensu, et ce dans un état d’esprit conjoint). Quel peut être cet état d’esprit conjoint ?

Accepter de travailler sous contrainte de souveraineté, de frugalité environnementale forte et un réinvestissement continu axé sur la technologie : voilà ce qui peut nous permettre de créer collectivement de la valeur.

Pour envisager un avenir de concert il faut d’abord être aligné sur les valeurs cardinales …ce qui nous fait lever le matin pour travailler dans notre secteur.

La souveraineté est pour moi une affaire de conviction, un peu théorique au départ mais qui est devenue bien concrète avec l’Affaire Alstom. Je me souviens avoir appelé la famille de M. Pierucci depuis un taxiphone de Belleville dans une omerta généralisée au sein du gouvernement ; depuis, la souveraineté et le patriotisme économique sont ancrés dans le concret comme des valeurs fondatrices, et certainement pas bêtement le drapeau, comme je le lis souvent, mais plutôt être attaché à une maitrise locale. Agir indépendamment des risques de surveillance divers et variés, être en capacité de faire nous même plutôt que d’acheter.

Ceci passe par un savoir et un savoir-faire acquis en amont, ensuite développés et partagés de manière ouverte. Mais tout ceci ne sera encore pas suffisant sans y ajouter aussi une capacité à fluidifier, sécuriser, amener une très bonne performance et expérience dans les déploiements pour les fameux utilisateurs finaux.

Notre alliance avec 3DS et Nexedi repose d’abord sur cet état d’esprit. Les pré-requis que j’ai mentionnés doivent être clairs: d’abord s’entendre sur les valeurs (y compris ce que l’on pourrait appeler « les zones de création de valeur croisées »), accepter ensuite conjointement le cadre des contraintes, et comprendre d’emblée que tout ne peut pas être totalement aligné.

L’avenir ne consiste pas en une relation ambigüe d’attraction – répulsion, dépense marketing-régulation par la loi, copie-contestation des GAFAM mais bien dans l’acceptation de ce que nous sommes. Pour nous les bons partenariats sont le meilleur chemin. Si comme je le crois, ce que nous avons à gagner est une bataille culturelle sur l’industrie numérique et ses objectifs parmi les producteurs et les consommateurs alors nous avons – ensemble – choisi la bonne voie.

3DS est le symbole probant de cette absence de renoncement à un modèle européen. Quant à Nexedi, c’est un partenaire qui pratique l’intégration verticale dans le logiciel depuis des années (et encore plus avec Rapid Space), et avec lequel nous partageons des valeurs de souveraineté forte et la vision de coeurs technologiques Open Source accélérés par des déploiements et des expériences d’usage propriétaires. Ceci nous donne envie de dépasser notre strict intérêt, ainsi notre effort à venir pour nous sera de déployer via SlapOS à la place de Kubernetes.

2/ Songez-vous à d’autres rapprochements naturels potentiels dans l’écosystème de la tech souveraine ?

La tech souveraine n’est pas uniforme et a ses sous-tribus : la cybersécurité et le milieu des outils sécurisés à usage dual, la communauté des bootstrapeurs geek qui sont souverains économiquement et ont cette culture essentielle de l’indépendance, la communauté Open Source, la communauté des éditeurs nationaux, les hyperscalers français de l’infra aussi etc Malheureusement il y a aussi la communauté du whitewashing… Je ne suis pas sûr que l’on puisse encore parler d’écosystème de la Tech Souveraine comme un ensemble unique, donc les rapprochements n’y sont pas plus naturels qu’ailleurs.

Indépendamment des rapprochements par complémentarité de marché évidente, force est de constater qu’il existe des rapprochements par affinités de valeur ou beaucoup de moyens offerts par des acheteurs. La tech souveraine étant plutôt peu financiarisée, on a hélas souvent pu constater des rapprochements liés aux arrêts de solution mais – on peut le regretter- assez peu dans une perspective plus positive et de plus long terme. Sans argent pour satisfaire tout le monde dans les rachats, tout se joue sur l’envie de chacun, et un alignement de valeurs… Il faut croire qu’à ce stade les acteurs historiques se satisfont assez du village gaulois et préfèrent la piste individuelle !

Ensuite la consolidation dans la tech souveraine est évidemment souhaitable s’il elle est nécessaire à la création de valeur, pour unifier des expériences utilisateurs et pour adresser plusieurs segments d’utilisateurs de manière pertinente. Grossir les équipes par consolidation n’est encore une fois pas le seul moyen de produire une valeur technologique qui s’accroit de plus en plus rapidement ; parfois c’est même tout le contraire.

Si on fait un pas de côté, il y aurait un gain évident à la consolidation pour des acheteurs, et pour atteindre une relation plus équilibrée avec l’État et la régulation en quittant l’ère de la surprescription et des projets «marionnettes » de l’administration pour entrer un peu à l’âge adulte. Cette pré-condition nous permettrait de dépasser le cadre franco-français de la souveraineté pour proposer des outils souverains à l’échelle mondiale. La marche à suivre en la matière nous est donné par ProtonMail.

3/ Ce que l’on appelle « la chasse en meute » est-il l’avenir des entreprises technologiques françaises face aux molochs américains et chinois ?

La chasse en meute est pertinente vue du ciel géopolitique, d’où son attrait. Et il est indéniable qu’un peu d’organisation collective ne nuit pas pour éduquer nos marchés, peser plus sur les régulations fondamentales de l’espace européen, nous faire connaître collectivement, et même tout simplement essayer de couvrir en un écosystème technologique ce que les gros acteurs américain ou chinois concentrent parfois dans une seule de leur filiale… Pour le cloud c’est en effet une question de survie.

Après au risque de me répéter ce qui fonctionne dans la géopolitique actuelle ce n’est pas seulement de demander la paix sur le cloud (à la manière de la feuille de route gouvernementale sur le cloud de confiance), mais plutôt d’être en capacité de faire nous même et de peser au niveau mondial comme espace d’accumulation de valeur technologique. C’est le seul juge de paix. A ce stade, ce n’est pas tellement la chasse en meute qui change quoi que ce soit, mais plutôt notre capacité à faire émerger des écosystèmes et des acteurs puissants, et à gagner la bataille culturelle- dont celle du grand public – pour nos services. A ce titre SecNumCloud peut être un premier pas dans cette direction en adoptant un référentiel technico-normatif, à condition évidemment d’en faire un espace qui « respire » entre les acteurs et le régulateur…

Le risque de tout résumer à la chasse en meute est celui de l’organisation bien hiérarchisée entre les acteurs au profit des plus gros, des start up d’Etat ou des projets portés par les ESN. Instruit du passé sur ce sujet, je suis méfiant, car il est compliqué d’imaginer inventer l’avenir avec le passé, quand l’alignement sur les valeurs, sur la culture, est absent. Nous en sommes à un stade où chacun se forge donc son écosystème avec lequel il veut agir de concert. Beaucoup de cadres collectifs souples ont émergé pour cette raison ces dernières années (Euclidia, Hexatrust, CyberCampus …) Par ailleurs, je ne sais pas si c’est la chasse en meute de « start ups d’Etat » ou une stratégie plus punk mais déterminée qui réussira à faire pénétrer des solutions souveraines de manière significative sur le marché. Peut être un peu des deux. Mais ce qui est certain, en revanche, c’est que l’honnêteté dans la démarche est impérative pour durer.




newsletter n°35 - 9 septembre 2022

Soufflez dans nos voiles ! 

Le grand jour est arrivé. Le site Souveraine Tech est à flot, enfin ! Qu’il me soit permis d’adresser ici de vifs remerciements à mon « armateur » et ami, Sébastien Tertrais, qui préside avec panache à la destinée de Neoko, et sans qui, selon la formule consacrée, rien de tout cela ne serait possible ! Comme une bonne nouvelle arrive rarement seule, Revolve Devoteam a publié hier une interview de votre serviteur. Certains se sont étonnés du fait que j’aie accepté. C’est bien mal me connaître. L’ouverture d’esprit de cette entreprise de conseil IT, incarnée en l’espèce par Julien Lemarchal m’a conforté dans mon ambition de faire de Souveraine Tech le carrefour de TOUTES les réflexions relatives aux enjeux et aux acteurs de la souveraineté technologique, sans aucune exclusive idéologique ou excommunication technique.
Aussi, si vous avez apprécié jusqu’ici telle ou telle de nos publications, le style ou l’esprit que nous nous efforçons de leur imprimer, le moment est sans doute venu de nous le faire savoir d’une certaine manière, très simple : Soufflez FORT dans nos voiles !

Bertrand Leblanc-Barbedienne

La sécurité dans les nuages : l’interview de Souveraine Tech

 

 

Nous recevons aujourd’hui Frank Karlitschek, qui est le fondateur de Nextcloud

 

Viele Menschen in Deutschland sind aufgrund der zunehmenden Abhängigkeit von amerikanischen Cloud und IT Unternehmen besorgt.

Beaucoup de gens en Allemagne sont préoccupés par la dépendance croissante vis-à-vis du cloud et des entreprises informatiques américaines. 

⭕️ Le grand entretien

1/ Was inspiriert Sie der weltweite Aufschwung der freien Software?

Open Source und Freie Software sind essenziell für unsere Zukunft. Freie Software ermöglicht sichere IT und gibt den Benutzern mehr Privatsphäre. Ausserdem wird durch freie Software mehr Innovation möglich da jeder auf den Erfindungen und der Arbeit anderer aufbauen kann. Zusätzlich ermöglicht Freie Software eine bessere IT Ausbildung da jeder der will sich die Software anderer ansehen kann, lernen kann und selbst weiterentwickeln kann.

1/ Qu’est-ce que l’essor mondial des logiciels libres vous inspire ?

L’open source et les logiciels libres sont essentiels pour notre avenir. Les logiciels libres permettent de sécuriser l’informatique et de donner plus d’intimité aux utilisateurs. De plus, les logiciels libres permettent d’innover davantage, car chacun peut s’appuyer sur les inventions et le travail des autres. Par ailleurs, le logiciel libre permet une meilleure formation en informatique, car tous ceux qui le souhaitent peuvent regarder les logiciels des autres, apprendre et développer eux-mêmes.

2/ Wie sehen Sie die Beziehung zwischen Deutschland und Frankreich auf technologischer Ebene?

Ich denke dass Frankreich und Deutschland sehr viel verbindet. Beiden Länder sind die Menschenrechte, der Datenschutz und der Schutz der Privatsphäre sehr wichtig. Ausserdem sorgen sich beide Länder um die Digitale Souveränität und die Zukunftsfähigkeit der Europäischen IT Wirtschaft. Daher macht es viel Sinn und ist sehr wichtig, intensiv zusammen zu arbeiten.

2/ Comment voyez-vous la relation entre la France et l’Allemagne sur le plan technologique ?

Je pense que la France et l’Allemagne ont beaucoup en commun. Les deux pays sont très attachés aux droits de l’homme, à la protection des données et de la vie privée. En outre, les deux pays se soucient de la souveraineté numérique et de la pérennité de l’économie informatique européenne. Il est donc logique et très important de travailler ensemble de manière intensive.

3/ Wie wird der Begriff der souveränen Technologie in Deutschland wahrgenommen?

Viele Menschen in Deutschland sind aufgrund der zunehmenden Abhängigkeit von amerikanischen Cloud und IT Unternehmen besorgt. Immer mehr unserer Daten werden in Rechenzentren und von Unternehmen gespeichert und verarbeitet die ausserhalb Europas sind. Das ist langfristig für unsere europäischen Werte und unsere Wirtschaftskraft nicht gut. Es ist wichtig gute europäische Alternativen zu haben. Die wachsende Diskussion rund um Digitale Souveränität ist hierfür ein gutes Zeichen.

3/ Comment la notion de technologie souveraine est-elle perçue en Allemagne ?

Beaucoup de gens en Allemagne sont préoccupés par la dépendance croissante vis-à-vis du cloud et des entreprises informatiques américaines. De plus en plus de nos données sont stockées et traitées dans des centres de données et par des entreprises qui sont hors d’Europe. Ce n’est pas bon à long terme pour nos valeurs européennes et notre puissance économique. Il est important d’avoir de bonnes alternatives européennes. Le débat croissant autour de la souveraineté numérique est un bon signe à cet égard.

4/ Gibt es in Deutschland wie in Frankreich die gleiche Faszination, um nicht zu sagen den gleichen Minderwertigkeitskomplex gegenüber den USA?

Ich denke nicht dass es ein Minderwertigkeitskomplex ist. Europa hat eine sehr grosse Innovationskraft und ist die Heimat vieler führender IT Unternehmen und Open Source Projekten. Aber es stimmt natürlich dass die grossen neuen IT Konzerne der letzten Jahrzehnte vermehrt in den USA entstanden sind. Das liegt an den besseren Rahmenbedingungen wie zum Beispiel eine leichtere Finanzierung von Startups. Wir in Europa holen hier aber auf und sind gut für die Herausforderungen der Zukunft gerüstet wenn wir die richtigen Weichen stellen.

4/ Y a-t-il en Allemagne et en France la même fascination, pour ne pas dire le même complexe d’infériorité vis-à-vis des États-Unis ?

Je ne pense pas qu’il s’agisse d’un complexe d’infériorité. L’Europe a une très grande force d’innovation et abrite de nombreuses entreprises informatiques et projets open source de premier plan. Mais il est vrai que les nouveaux grands groupes informatiques de ces dernières décennies sont de plus en plus souvent nés aux Etats-Unis. Cela est dû à de meilleures conditions-cadres, comme par exemple un financement plus facile des start-ups. Mais nous, en Europe, nous rattrapons notre retard et sommes bien équipés pour relever les défis de l’avenir si nous posons les bons jalons.

5/ Wie könnte man sich vorstellen, dass europäische Technologieprojekte an Fahrt gewinnen? Von oben oder von unten?

Beides. Wir brauchen ein weiter wachsendes Ökosystem von Startups und Open Source / Freie Software Projekten. Hier ist wichtig dass der Staat die entsprechenden Rahmenbedingungen setzt. Zum Beispiel sind Qualitätssiegel angelehnt an eine Verkehrsampel denkbar. Rot -> Proprietäre Software mit unklaren Sicherheitsstandards die ausserhalb des Europäischen Rechtsraums betrieben wird. Gelb -> Software die zentralistisch betrieben wird aber zumindest europäischer Rechtssprechung unterliegt und die sich an gewisse Standards hält. Grün -> Freie Software die dezentral betrieben wird und wo der Benutzer die volle Kontrolle über die Daten behält.

5/ Comment pourrait-on imaginer que les projets technologiques européens prennent de l’ampleur ? Par le haut ou par le bas ?

Les deux. Nous avons besoin d’un écosystème de startups et de projets open source/logiciels libres en pleine expansion. Il est important que l’État mette en place les conditions-cadres correspondantes. On pourrait par exemple imaginer des labels de qualité inspirés des feux de signalisation. Rouge -> Logiciels propriétaires avec des normes de sécurité peu claires et exploités en dehors de l’espace juridique européen. Jaune -> Logiciel exploité de manière centralisée mais soumis au moins à la juridiction européenne et respectant certaines normes. Vert -> Logiciel libre exploité de manière décentralisée et où l’utilisateur garde le contrôle total des données.

6/ Auf welchen « philosophischen » Prinzipien sollte eine kollaborative Plattform beruhen? Herrschaft des Silos, Spiegel der IRL, Holakratie?

Kollaborative Plattformen sollen das Leben der Benutzer verbessern und erleichtern. Die Benutzer sollen besser kommunizieren und mit anderen zusammenarbeiten können. Eine Ergänzung und ein Verstärker für den menschliche Geist. Deshalb ist auch besonders wichtig dass diesem ‘Verstärker’ des Gehirns vertraut werden kann. Wenn dieser Verstärker aber die Interessen anderer, wie zum Beispiel den grossen Tech Konzerne, verfolgt bekommen wir als Gesellschaft ein grossen Problem

6/ Sur quels principes « philosophiques » devrait se baser une plateforme collaborative ? Règne du silo, miroir des IRL, holacratie ?

Les plateformes collaboratives doivent améliorer et faciliter la vie des utilisateurs. Les utilisateurs doivent pouvoir mieux communiquer et collaborer avec les autres. Un complément et un amplificateur de l’esprit humain. C’est pourquoi il est particulièrement important de pouvoir faire confiance à cet ‘amplificateur’ du cerveau. Mais si cet amplificateur sert les intérêts d’autres personnes, comme par exemple les grands groupes technologiques, nous aurons un gros problème en tant que société.

7/ Gibt es in Frankreich Ansätze oder Unternehmen, die Sie als nachahmenswerte Beispiele bewerten?

Ja, die gibt es. Ich möchte hier keine Namen nennen, aber es gibt in Frankreich ein aktives und schnell wachsenden Ecosystem von Unternehmen die Freie Software basierte Geschäftsmodell verfolgen. Das ist sehr eindrucksvoll. Viele Unternehmen sind aber leider weniger bekannt als die amerikanischen Riesen. Da kann man sicherlich noch etwas verbessern.

7/ Y a-t-il en France des approches ou des entreprises que vous considérez comme des exemples à suivre ?

Oui, il y en a. Je ne veux pas citer de noms, mais il y a en France un écosystème actif et en pleine croissance d’entreprises qui suivent un modèle économique basé sur le logiciel libre. C’est très impressionnant. Mais beaucoup d’entreprises sont malheureusement moins connues que les géants américains. Il y a certainement quelque chose à améliorer dans ce domaine.

8/ Gibt es in Deutschland Ansätze oder Unternehmen, die Sie als Beispiele ansehen, die es wert sind, von Frankreich verfolgt zu werden?

Ja. Da gilt das selbe wie in Frankreich. Genauso wie in den meisten Europäischen Ländern. Ich möchte hier aber auf Werbung verzichten

8/ Y a-t-il en Allemagne des démarches ou des entreprises que vous considérez comme des exemples qui mériteraient d’être suivis par la France ?

Oui, c’est la même chose qu’en France. Tout comme dans la plupart des pays européens. Mais je ne veux pas faire de publicité ici.

9/ Was erklärt oder ermöglicht die Annahme einer Software über die Grenzen des Landes des Unternehmens, das sie herausgegeben hat, hinaus?

In der Open Source und Freie Software Welt stellt sich die Lage so nicht. Gute und sichere Open Source Software verbreitet sich sehr schnell auf der ganzen Welt. Hier spielen Ländergrenzen keine Rolle. Nextcloud wird beispielsweise auf der ganzen Welt verwendet. Auch muss einem ja auch klar sein dass auch die Entwicklung von Open Source Software in der Regel global passiert. Bei Nextcloud arbeiten über 2000 Freiwillige, aus der ganzen Welt, mit.

9/ Qu’est-ce qui explique ou permet l’adoption d’un logiciel au-delà des frontières du pays de l’entreprise qui l’a édité ?

Dans le monde de l’open source et du logiciel libre, la situation ne se pose pas en ces termes. Les logiciels open source de qualité et sûrs se répandent très rapidement dans le monde entier. Les frontières nationales ne jouent aucun rôle. Nextcloud, par exemple, est utilisé dans le monde entier. Il faut aussi savoir que le développement de logiciels open source se fait généralement à l’échelle mondiale. Plus de 2000 volontaires du monde entier travaillent sur Nextcloud.

10/ In Anlehnung an das computergestützte Denken möchte die Europäische Union alle ihre Komponenten zu einem identischen Teil machen, das in der Lage ist, die gleichen Informationen zu empfangen oder weiterzuleiten. Was sagt das über die europäischen Ambitionen aus? Lag der Reichtum und die Stärke Europas nicht vielmehr in seiner Heterogenität?

Die Stärke von Europa liegt in der Tat in der Heterogenität. Deshalb halte ich zentralistische Lösungen auch für falsch. Was wir aber benötigen sind einheitliche Standards wie Open Source Software Komponenten zusammenarbeiten, interagieren und Daten austauschen können. Die Stärk des Freie Software Entwicklungsmodel ist ja gerade dass jeder auf der Innovation und der Arbeit anderer aufbauen kann. Das entspricht ja auch dem Europäischen Prinzip der Dezentralität und der Zusammenarbeit.

10/ En s’inspirant de la pensée assistée par ordinateur, l’Union européenne souhaite faire de tous ses composants une pièce identique, capable de recevoir ou de transmettre les mêmes informations. Qu’est-ce que cela nous apprend sur les ambitions européennes ? La richesse et la force de l’Europe ne résidaient-elles pas plutôt dans son hétérogénéité ?

La force de l’Europe réside en effet dans son hétérogénéité. C’est pourquoi je pense que les solutions centralisées sont erronées. Mais ce dont nous avons besoin, ce sont des normes uniformes sur la manière dont les composants des logiciels libres peuvent coopérer, interagir et échanger des données. La force du modèle de développement du logiciel libre est justement que chacun peut s’appuyer sur l’innovation et le travail des autres. Cela correspond également au principe européen de décentralisation et de coopération.

 

⭕️ Mezze de tweets

⭕️ Hors spectre

Caspar David Friedrich (1774-1840) – Autoportrait

C’est justement pour préserver ce qui est neuf et révolutionnaire dans chaque enfant que l’éducation doit être conservatrice, c’est-à-dire assurer la continuité du monde.
Hannah Arendt / La Responsabilité

Kleines Augenzwinkern für unseren angesehenen Gast. Drei Schätze aus Deutschland




Le numérique, c'est de l'industrie.

Alain Garnier est CEO de Jamespot et Président d’EFEL (Entreprendre en France pour l’édition logicielle). Cet entretien a été publié le 2 septembre 2022.

1/ Un extraterrestre débarque sur Terre. Vous avez une minute pour lui brosser la situation actuelle de l’écosystème numérique français, en insistant sur ce qui empêche la machine de fonctionner (mieux) ?

Ahah Excellent ! Mieux que l’ascenseur, l’extra-terrestre ! Je lui dirai. Mr l’extra terrestre, rappelez-vous Independance Day, quand la terre a été envahie par des extra terrestres ? Et bien, c’est la même chose en France pour le numérique. Envahi par les solutions américaines. Pourquoi ? Parce qu’on a désindustrialisé la France depuis les années 1990 et que le numérique, c’est de l’industrie. Et qu’aujourd’hui, on se rend compte qu’on importe de plus en plus de numérique : du hardware, du logiciel et avec le Cloud c’est de pire en pire…

Ce qui bloque ? C’est que la situation profite notamment aux ESN et aux vues courts termistes du secteur. La bonne nouvelle ? C’est que les acteurs de l’écosystèmes numérique Français sont de plus en plus solides : acteurs du Cloud, du logiciel etc. La relève est là. Il ne manque plus qu’un grand élan national de reprise en main (comme dans le film Independance Day). Vous nous aidez ?

2/ Comment jugez-vous le courant de dématérialisation générale. Vous semble-t-il inexorable ?

C’est un mouvement en effet qui n’a pas de limite. Et ce pour trois raisons principales. La première est l’usage que procure le passage en numérique : fluidité, rapidité, instantanéité, zéro friction etc… comme si chacun était devenu un super héros. C’est ce qu’on vit tous les jours avec nos smartphones. Il y a aussi une deuxième raison qui pointe : celle de la diminution de l’empreinte écologique. Les expériences numériques sont des réducteurs de carbone : une visio à la place d’un déplacement, un jeu de simulation d’avion à la place d’un vol, etc … le numérique consomme certes des ressources mais moindres que celles du modèle « productiviste » industriel. Enfin, la troisième raison est métaphysique : le numérique porte aussi l’espoir de la dématérialisation de la mort. Abolir cette frontière, à minima de manière symbolique est un impensé qui s’impose progressivement.

C’est donc un mouvement qui ira loin dans nos vies. Bien au-delà de ce qu’on imagine aujourd’hui.

3/ Comment expliquer que les grandes plateformes dites « sociales » puissent désormais s’offrir le luxe autant que le droit de dire quel pays peut ou ne peut pas / plus accéder à ses services ?

C’est un fait depuis plusieurs années que les plateformes sociales (elles le sont au sens strict du terme) sont devenues des espaces privés qui définissent leurs propres règles et ce aux dessus des états et des lois internationales. Donc, c’est « logique » même si ce n’est pas souhaitable, qu’elles définissent (comme un club privé ou une boite de nuit) qui rentre et qui reste à la porte. Aux états de reprendre la main. Ce qui semble un peu le cas en Europe avec les nouveaux droits mis en place à travers le DMA (Digital Market Act), le DSA (Digital Service Act) et le Digital Act. C’est de cette manière que la souveraineté Européenne peut s’affirmer.

Mais cela reste timide quant à l’ambition de surplomber les géants du numériques dans un rapport de force qui s’inverserait. On est encore dans la phase de stupeur des états qui se sont laissés volés leur bien le plus précieux : le pouvoir sur le peuple & le corolaire, la souveraineté.

4/ Tout était public, et on revient à la privacy, tout était fabless et on revient à l’industrie, tout était « à l’international » et on revient au cadre domestique : qu’est-ce que cela vous inspire ?

Que les trajectoires humaines, sociales, sociétales et celles du numériques sont constituées de cycles & de balanciers. Une croyance « majeure », comme le libéralisme globalisé vient remplacer un modèle d’états cloisonnés dans un temps d’affrontement de blocs et atteint en deux ou trois générations le point ou ses bienfaits deviennent moins visibles, souhaitables que ses excès, ses problèmes engendrés et sa propre perversion. Puis un contre modèle s’installe. Dans le cas qui nous occupe aujourd’hui, en effet un retour à plus de souveraineté locale, de production locale, et donc de données locales. Ce cycle qui s’ouvre va prendre cinquante ans pour atteindre une nouvelle apogée… sans doute quand on sera allé trop loin dans la fermeture, dans la non globalisation etc…

C’est comme si l’humanité n’aimait pas le point d’équilibre … tout en l’appelant de ces vœux en permanence. Et donc, qu’il faut avoir la chance de tomber dans la génération qui remonte ou à son apogée… dans tous les cas pour les hommes et les femmes de bonne volonté, il y a à toute époque du grain à moudre pour faire progresser les choses.

5/ On entendu parler partout du prérequis de l' »human » ou du « user centric ». Diriez-vous que l’Homme maitrise la technique dans son propre intérêt ou plutôt que c’est la technique qui finit par dominer l’Homme ?

Pour moi, définitivement, la part d’addiction à la technologie est inférieure à celle qui nous libère. Mais elle reste importante. Et paradoxalement plus on est « user centric » au sens de 2022 c’est-à-dire à fournir un accès à une technologie simple sans complexité et immédiate, plus on grandit la part d’addiction à ladite technologie. Dans le même temps ou revient aux fondamentaux humains. L’exemple de la commande vocale est à ce titre exemplaire. En parlant à sa box pour changer la musique on est dépendant 100% à la machine pour l’art & la musique mais on est 100% dans un échange « Human Centric » avec ce mode de communication (à comparer à une chaine hifi avec des boutons qui reste plus proche de la machine). Ou encore, si on revient au tourne disque, la dépendance technologique diminue (là ou les outils de streaming nous rendent 100% dépendants des opérateurs Cloud comme Spotify Deezer ou AppleMusic).

6/ Comment une plateforme collaborative peut / doit-elle accompagner voire orienter heureusement le cours que suit notre rapport au travail ?

Les plateformes collaboratives peuvent suivrent des objectifs complémentaires ou contraires : ceux de la productivité de l’ensemble social d’une entreprise, ceux de la productivité individuelle et ceux du plaisir au travail… Au-delà de l’aspect mécanique et productivistes, elles proposent aussi un cadre de travail réinventé. C’est donc à chaque solution de définir la culture au travail que la solution va déployer. Je vais donner des exemples de Jamespot et de nos Applications récentes qui donnent une bonne idée de ces questions. Avec notre Application Diapazone qui est une application d’animation de réunion, elle génère un compte rendu automatique de la réunion, après avoir aidé l’animateur à tenir le timing et animé par des micros-interactions l’auditoire. On est à la fois dans une capacité de meilleurs productivité collective (60% de temps de réunion gagné … ce n’est pas rien !) mais aussi dans un plaisir accru à vivre la réunion. C’est clairement l’outil qui permet de mieux gérer ce temps devenu routine et qui – faute de formation des collaborateurs à ces pratiques – peut devenir un pensum et un temps gâché pour tous.

Je pourrais aussi donner l’exemple emblématique de notre dernier produit : Jamespot.land qui propose des bureaux virtuels pour se voir & organiser des visios et des réunions avec Diapazone. La plateforme collaborative Jamespot change du coup complétement le rapport au travail dit hybride ou certains sont dans les bureaux et d’autres en télétravail de n’importe ou. On recréée avec Jamespot.land un sentiment de « travailler ensemble » que les visios ont pu érodés.

Voilà deux exemples très concrets de ce que les plateformes collaboratives amènent comme innovation pour un nouveau travail. Avec comme objectif de « mieux travailler ensemble » et de « remettre l’humain au cœur du numérique ». C’est la mission de Jamespot.

7/ Que vous inspire le fait qu’Etienne Klein soit parvenu à faire retweeter massivement la photo d’une tranche de salami supposée représenter la planète Proxima du Centaure, et notamment par un expert de BFMTV ?

J’ai vu ce canular après qu’il soit démasqué… et j’avoue que j’aurai pu prendre ce chorizo (je crois que c’est du chorizo mais il faudrait demander à un expert ☺) pour une planète moi aussi ! Donc, oui, les fake-news sont non seulement possibles, mais également propagées. C’est drôle dans un cas comme celui-là. Beaucoup moins quand il s’agit de jouer avec la vie, de réfuter la science et de finir par un mode informationnel ou « on ne sait plus rien » car « on doute de tout ». C’est à mon sens un défi majeur des outils de type « réseaux sociaux » grand public des dix prochaines années. Comment massifier un modèle qui sépare, arbitre, analyse la distinction entre savoir/vérité et opinions. Sans que l’un prenne le pas sur l’autre ni qu’il détruise la valeur de l’autre. Car toute politique est le début d’une action pour lequel le scientifique souvent ne sait pas quelle issue adviendra. Il faut donc accepter les deux modalités de pensées. Mais force est de constater qu’aujourd’hui elles sont mal articulées par les outils & les réseaux sociaux grands-publics. A contrario, ces sujets de fake news ne sont pas du tout de mise dans les déploiements dans les organisations dans les plateformes collaboratives. On ne partage pas ce problème qui reste un sujet grand public et quasi politique ou de politique publique.

8/ Qu’y a-t-il de compliqué à comprendre dans le principe de souveraineté technologique? Et quelle définition personnelle pourriez-vous verser au débat dont il fait l’objet ? 

Ce qui est compliqué c’est qu’on est à 99% consommateurs et à 1% des producteurs d’artefacts technologiques. Et que la souveraineté s’apprécie au global sur toute la filière. Cela rend le diagnostic plus difficile. Sans compter que les impacts économiques & culturels sont très largement à long termes et dans un temps comme le Covid ou on s’est endetté très fortement, on ne ressent pas à court terme le déclassement de notre économie qui vit à crédit… Bref. On vit dans le confort du déni en Europe sur notre dépendance technologique.

Si j’avais une définition à donner elle serait celle-là : « la souveraineté technologique d’une organisation (individu, entreprise, état ou fédération d’états comme l’Europe) est la capacité à tout moment, sur tout objet ou logiciel technologique de reprendre le contrôle rapide de la fabrication, conception, déploiement de tout ou partie des artefacts technologiques utilisés ou souhaitées par cette organisation ». Pour ce, il faut déjà majoritairement avoir des composants sur lesquels déjà on est souverain… sinon … on ne peut pas tout changer rapidement. On le voit, cette définition rend l’Europe « dépendante » à très forte dose des solutions américaines & chinoises.

9/ On dénombre une petite dizaine de plateformes sociales / collaboratives françaises. L’avenir vous semble-t-il à l’archipélisation des acteurs français ou à une nécessaire consolidation ? Dit autrement, songez-vous au levier de la croissance externe ?

C’est moins le nombre de plateformes collaboratives Françaises qui pose question que leur taille. En effet, on estime à deux milliards le marché de la Digital Workplace (manière simple de vérifier 30 millions de collaborateurs x 5€/mois pour un accès à une solution donne ce chiffre). Les plateformes françaises totalisent au grand maximum 100M€ de CA soit 6% du marché ! Alors il y aura forcément une consolidation. Mais l’enjeu est le basculement des achats vers les solutions Européennes. Et c’est pourquoi la question des achats publics est essentielle. Dans une économie libérale avec un déséquilibre monopolistique d’acteurs, seule la force publique peut redresser la barre. En légiférant (et en diminuant les actions anti-concurrentiels du monopole), et en amorçant une pompe qui permet au marché de reprendre un mode « normal » de concurrence.

Pour revenir à Jamespot, nous avons déjà racheté par le passé quatre concurrents Français, ce qui nous a permis d’accompagner notre croissance organique par la croissance externe. Donc oui, c’est clairement dans notre stratégie dans les années à venir.

10/ Y a-t-il une administration, une collectivité ou une entreprise dont vous seriez particulièrement fier qu’elle adopte Jamespot ?

Nous sommes déjà très fiers que la CNAM pour la santé, la DGE pour l’état, l’AFCDP qui défend la question du RGPD, ou encore la France Mutualiste avec ses valeurs, mais aussi l’ADIE dont la mission est noble aient choisis Jamespot comme plus de 300 clients aujourd’hui.

Je serais particulièrement fier que tous ceux qui se doivent d’être exemplaires sur la question de la souveraineté rejoignent la famille Jamespot… ou un de mes co-pétiteurs français, car c’est un combat collectif. Au-delà de l’état je pense par exemple à la MAIF, les banques comme le Crédit Mutuel ou les Caisses d’Épargne, ou encore la SNCF, EDF, Engie, Danone etc… tout ce tissu économique Français qui représente ce que nos ainés nous ont légués et qui trop souvent est devenu dépendant à leurs dépens des géants américains. Le temps est venu de faire front ensemble !




Pour réussir sa transition écologique l’occident doit exploiter ses propres mines plutôt que de publier des listes de métaux critiques, qui ne sont que des aveux de ses propres faiblesses et indécisions.

Didier Julienne, spécialiste du marché des matières premières et Président de Commodities & Resources (didierjulienne.eu) Cet entretien a été publié le 24 juin 2022.

1/ Quel est selon vous le lien entre les matières premières et la souveraineté technologique ?

Toute souveraineté technologique est liée à la maîtrise d’une ou de plusieurs matières premières. Les outils, la technique, de la roue d’une charrette aux microprocesseurs, ont pour base de fabrication des ressources naturelles plus ou moins transformées, mais dont il est toujours souhaitable de maîtriser la production.

Notre époque récente a décidé d’ignorer ce lien en nous conduisant vers des fantasmes, tel que celui de « l’entreprise sans usine » et à des décisions politiques tragiques, telles que l’abandon européen de notre souveraineté dans la maîtrise des ressources naturelles énergétiques — à la mode allemande — mais aussi minérales et agricoles, dont nous voyons les effets délétères depuis la pandémie et la guerre en Ukraine. 

L’une des entrées géopolitiques de cette déroute fut l’effondrement de l’URSS. J’avertissais une première fois les autorités en 1990 que l’abandon de notre souveraineté dans les matières premières était néfaste, car le couple désindustrialisation et dépendance aurait comme corollaire fortune et chômage. Mais partout il était répondu : « dividendes de la Paix »,

Par la suite, je continuais d’avertir après avoir pratiqué l’intelligence économique des ressources naturelles en Chine et constaté dès la fin du siècle dernier que la doctrine minérale chinoise provoquerait chez nous une crise de dépendances géopolitique vis-à-vis des matières premières. Je constatais en effet qu’à Pékin, il est plus simple d’atteindre l’objectif industriel national lorsqu’on a été formé à la compréhension de son chemin technologique. Parmi les six derniers Présidents et Premiers ministres chinois, à l’exception du Premier ministre actuel, Li Keqiang, juriste, tous reçurent une formation d’ingénieur : génie mécanique de 1993-2003 avec le président Jiang Zemin, et électrique avec Premier ministre Zhu Rongji, hydro-électrique de 2003-2012 avec Hu Jintao alors que son Premier ministre Wen Jiabao était géologue et de 2012 à ce jour, Xi Jinping, chimiste des procédés, connaît l’agriculture. Cette chronologie universitaire correspond aux étapes industrielles réussies du pays : centrales électriques, hydroélectricité, géopolitique minière et énergétique, chimie des procédés, agroalimentaire… Autant de solidarités stratégiques sécurisées par la Chine grâce à une idée puissante : la sécurité est un bien public que le marché ne peut ni garantir ni procurer. 

De nos jours, en écho de dirigeants occidentaux, des commentateurs se plaignent que cette Chine dispose de supériorités dans la mobilité électrique, l’hydrogène… Mais cet avantage de l’Etat chinois est l’héritage de l’éducation de son élite, c’est-à-dire une connaissance industrielle qui encourage la culture de la performance et de l’innovation, des coûts serrés des chaînes de production et une maîtrise des chaînes logistiques stratégiques. De notre côté, il y a longtemps que l’on n’écoute plus la parole de l’ingénieur, mais l’inculture industrielle du communicant. Combien avons-nous connu de dirigeants sachant dans quelle direction industrielle diriger la France ou l’Europe ? Combien se sont réellement intéressés au fonctionnement d’une mine, d’une centrale électrique ou d’un champ de blé ?

J’alertais donc dès cette époque vétérotestamentaire, comparée à notre siècle des réseaux sociaux, que la transition écologique nous faisait basculer d’une dépendance aux hydrocarbures vers celle des métaux. Puis au cours de conférences, les dépendances aux métaux stratégiques se précisant, j’alertais de nouveau par exemple devant l’Institut de France ou dans les médias comme récemment en 2017.

Résultat, au fil des années, je n’ai pu que constater non seulement la confirmation de nos abandons, mais aussi qu’ils engendreraient cette convergence de mouvement entre des fortunes colossales, qui se construisaient sur les gravats de la désindustrialisation française et en parallèle un chômage qui s’approfondissait, au fur et à mesure que nos dépendances « désindustrialisées » s’élargissaient. 

Dans la métallurgie des métaux critiques, l’exemple caractéristique fut la « désindustrialisation » puis la disparition du leader français et européen, le Comptoir-Lyon-Alemand-Louyot. Cette entreprise bicentenaire, dont le dernier propriétaire connu fut le groupe Fimalac, vit son immense stock de métaux stratégiques, sa trésorerie, sa réserve immobilière du quartier du Marais à Paris engloutis dans une fortune et ses usines et leurs emplois simultanément disparaître. Depuis ses savoir-faire métallurgiques de métaux critiques ne cessent de cruellement manquer à la souveraineté technologique et la transition énergétique de la France d’aujourd’hui. 

En outre, dans cette dépendance technologique la théorie du ruissellement fonctionne à l’envers. Si telle grande entreprise est « désindustrialisée », ses partenaires et sous-traitants plus petits suivent. Lorsque ces filières et métiers disparaissent, il n’est pas possible de les recréer sans des investissements supérieurs aux fortunes apparues lors de leurs effacements. 

Dans la métallurgie au sens large, la liste des disparus est déjà longue : Pechiney, Comptoir-Lyon-Alemand-Louyot, Metaleurop, Pennaroya, actifs miniers du BRGM, Rhodia, Alstom,… Ce mouvement a bien été dirigé vers la désindustrialisation et la dépendance avec une logique de bénéfice et de fortune, sinon pourquoi le faire ? Pourquoi l’administration, les organisations patronales ou de filières sont-elles restées muettes, que déclaraient les politiques de l’époque ? Étrangement, alors qu’en Allemagne, en Angleterre ou en Italie le syndrome n’a jamais eu la même ampleur, toute cette logique française du lien entre désindustrialisation et fortune n’est pas documentée. Un autre siècle eût dit qu’il y a « quelque chose de pourri dans le royaume du Danemark ».

Nos quarante dernières années de désindustrialisation sont donc à mes yeux directement liées à cette maximisation de nos abandons de souveraineté dans les ressources naturelles. Le chemin inverse est donc naturellement le seul qui puisse nous ramener vers une souveraineté technologique et les emplois associés. 

2/ Pourquoi dites-vous que les métaux rares n’existent pas ?

Depuis mes premiers pas dans l’industrie métallurgique stratégique, je classe les métaux en trois catégories.

Un métal abondant a été recherché et découvert par un tissu industriel dynamique et une diplomatie inventive. Puis une gamme de technologies se révélait opportune pour l’extraire du sol, le raffiner, et grâce à l’écoconception, pour le consommer en des quantités unitaires décroissantes et des usages croissants. Enfin, il est recyclé. Si l’une des étapes précédentes est légèrement ou temporairement défaillante, il peut devenir métal sensible.

Il deviendra métal critique s’il existe des risques élevés de déficit sans percée scientifique ouvrant vers des solutions de substitutions. Il sera également critique s’il n’existe plus de diplomatie des ressources naturelles favorisant l’accès et l’augmentation de la production minérale ; c’est le même chemin pour l’énergie et l’agriculture. Mais encore, si les quantités unitaires de métal à recycler deviennent si faibles que le recyclage sera défaillant parce que ce dernier n’aura pas de bon rendement et qu’il coûtera donc très cher.

Ce métal sera toutefois critique dans une industrie, mais pas dans une autre, dans un pays, mais pas dans un autre et cela évolue avec le temps. Le platine était critique dans la catalyse automobile diesel, mais cette consommation diminue ; il sera de nouveau critique dans les membranes d’échange d’ions nécessaire au fonctionnement des piles à combustible de l’économie de l’hydrogène, mais pas dans la voiture 100 % électrique. Le nickel est qualifié de critique pour la mobilité électrique. Mais sa production mondiale annuelle est équivalente à une production d’environ 60 millions à 100 millions de batteries pour véhicules électriques, ces quantités sont recyclables et d’autres chimies de batterie, sans nickel, notamment LFP, ou sans lithium, n’ont aucune limite géologique pénalisante, sans compter les progrès techniques, qui feront encore baisser le coût des batteries. Il y a donc peu de doute que la production de véhicules électriques répondra à la demande de la transition écologique à des prix abordables.

Prudents, le producteur ou le consommateur à la mémoire longue s’interrogeront régulièrement sur les équilibres d’offre et de demande de ces métaux, sinon le danger est de figer le caractère abondant ou critique, sans dynamique temporelle. En outre, si un métal est le sous-produit d’un autre métal, l’observation des équilibres de ce dernier est essentielle. Le chrome sud-africain utilisé dans les aciers est un sous-produit des platinoïdes, le dynamisme de sa production sera donc sujet à la demande de platine dans les pots catalytiques, la bijouterie ou la mobilité à hydrogène plutôt que sa propre consommation dans la sidérurgie. Dans le domaine agricole, la guerre en Ukraine nous rappelle la fragilité de la frontière entre matières premières agricoles abondantes et critiques.

Une matière stratégique est politique. Elle s’éloigne de critères géologiques ou bien de marché. C’est une ressource indispensable aux missions régaliennes de l’État, à la défense nationale ou bien à des ambitions politiques fondamentales d’un pays consommateur ou producteur. Le minerai de fer est abondant, mais il aura été très stratégique pour un consommateur, la Chine, et sa production d’acier destinée à sa politique d’urbanisation. Début 2022, le charbon était stratégique pour un producteur, l’Indonésie, car elle en interdisait temporairement l’exportation pour subvenir à sa propre consommation. Depuis la guerre en Ukraine, tous les métaux sont redevenus stratégiques, car ils sont consommés dans l’industrie de l’armement. La guerre en Ukraine a également provoqué une inflation mondiale des prix des ressources minérales, énergétiques et agricoles ; protéger l’économie de cette inflation est devenu stratégique et des nations détendent ces tensions sur les prix en retenant à l’intérieur de leur frontières leur production nationale, tels le blé, le minerai de fer ou l’acier pour l’Inde. Ce nationalisme des ressources a évidemment un effet délétère sur les économies voisines, notamment pour les importations européennes d’acier indien alors que les sanctions frappent les sidérurgistes russes et des bombes détruisent des aciéries ukrainiennes. Inversement, il est stratégique pour ces derniers de continuer à exporter leurs ressources, devenues stratégiques pour nourrir l’effort de guerre.

Enfin, si les deux dernières notions critique et stratégique fusionnent, c’est-à-dire si géologie et politique fusionnent, cela entraînera deux phénomènes. D’une part, une destruction de la demande, puisque le métal est « introuvable » et son prix élevé. D’autre part, une consommation compétitive s’impose, c’est-à-dire une compétition politique et économique entre différentes consommations de ce métal qui exige que le producteur choisisse toujours le consommateur le plus proche de ses propres objectifs stratégiques : ce choix revient en général à l’État qui privilégie en premier lieu son industrie nationale. Là encore l’invasion de l’Ukraine est un révélateur.

Cette situation ne peut toutefois être qu’éphémère : un tel métal « introuvable » peut ne pas avoir été suffisamment recherché dans la croûte terrestre, ou bien il est en surconsommation écologique, voire en évolution du stade de la production d’un métal marginal à celui d’une production de métal mature. De telles situations seront en général celles de marchés de métaux étroits, temporairement mal gérés et qui rentreront rapidement dans le rang.

J’avais avisé Nouméa en 2014 que l’Indonésie menait une redoutable politique de nationalisme de ressources naturelles sur sa production de nickel en privilégiant la transformation nationale de produits finis au détriment d’exportations de minerais. Par la suite, Djakarta a bien privilégié l’installation d’aciéristes chinois au pied de ses mines de nickel et il courtise à présent Tesla afin qu’il y installe ses usines de batteries et de véhicules électriques pour diversifier ses partenariats. C’est une consommation compétitive de nickel qui date de longtemps, qui privilégie l’emploi local, mais dont nous ne voyons les effets qu’aujourd’hui.

Toutefois la hausse des prix provoquant un goulot d’étranglement de la chaîne logistique et une destruction de la demande, des progrès techniques de substitution ont été trouvés. La consommation compétitive du nickel laisse la place à des batteries sans nickel, qui équipent déjà des véhicules électriques. Le raisonnement est le même pour d’autres matières puisque les mêmes batteries de véhicules électriques ne contiennent plus de cobalt et peut-être plus tard plus de lithium.

Enfin, dernière étape, lorsque la consommation compétitive apparaît, des esprits néophytes s’inspirant innocemment de grilles de lecture du Grand Jeu pétrolier et gazier imaginent des « guerres de métaux » qui s’empareront des tensions créées autour de qu’ils nomment « métaux rares ». C’est une erreur, un conflit concentré géographiquement dans le Golfe à peu de chance de se produire simultanément pour des mines de fer, de platine, cuivre, de bauxite, de lithium, de nickel ou de zinc, qui sont dispersées tout autour du globe. Inversement, l’invasion d’Ukraine par le Kremlin a ouvert la porte à un renversement de la Russie et à la future conquête de ses ressources naturelles entre l’Europe et la Chine, avec la question centrale : comment et de quelles façons seront-elles partagées ?

Dans cette hiérarchie aucun minerai ou métal n’est classé dans ce que les médias ou la politique ont désigné avec ignorance des « métaux rares », parce que cette catégorie n’existe pas. Son apparition depuis 2017 ne résulte que de la fake-news environnementale et complotiste promue pour contrer la voiture électrique. Financée en millions de dollars par un lobby pro-pétrole texan, elle a trituré à dessein le canular « métaux rares » avec la notion de « terres rares », ou lanthanides. Relayée en France en toute impunité par des mystifications telles que « guerres de métaux rares » ou « voiture verte, batterie rouge », l’infox avait le but de discréditer la mine, ses emplois et ses métiers, puis les usines d’affinage et métallurgique et enfin la voiture électrique, dont elle affirmait que les batteries n’avaient pas d’économie circulaire alors que les industriels se battent pour les recycler. Infirmons enfin une nouvelle fois une contrevérité : ces batteries ne contiennent pas de terres rares.

La cible ultime de cette infox était d’influer des femmes et hommes politiques, notamment en France. D’aucuns de ces derniers adoptèrent aveuglément la fake news des « métaux rares » sans savoir de quoi ils parlaient, sans remettre en cause ni les communicants et chroniqueurs prêts aux compromissions pour émarger au financement de cette infox ni les médias qui la propageaient et privilégiaient le sensationnalisme, l’émotion délétère, la caricature en diffusant l’intoxication anti-électrique sans examiner, sans étudier le contradictoire, sans regarder les faits, sans s’interroger.

Puis, cette incompétence et cette inculture engendraient la suite de l’infox. Elle prévient désormais que les ressources minières souterraines seraient insuffisantes et entraveraient l’expansion de la voiture électrique et qu’il devient absolument nécessaire d’exploiter les réserves métalliques sous-marines, notamment les nodules de l’Océan Pacifique ou bien dans certains grands fonds des sulfures, encroûtements ou autres sédiments polymétalliques. En 2022, la folie de tels projets saute aux yeux tant l’impact néfaste d’une telle exploitation sur la biodiversité sous-marine est inconnu, écocide, non maîtrisé, donc non souhaitable et non souhaitée par des consommateurs qui bannissent déjà cette idée.

Enfin, dernière résurgence inconsidérée de la fake news : la mobilité hydrogène préférable à la voiture électrique. Dans l’énergie, ce gaz pourrait apparaître comme un facteur de paix, car tout le monde peut en produire, sauf que les métaux de la mine des platines issus d’Afrique du Sud et de Russie sont indispensables à la filière et cela n’a pas été anticipé. Plus grave, l’hydrogène est une solution inadaptée à cause de son rendement électrique et c’est sans doute pour cela qu’Elon Musk a préféré l’électricité. En effet, 70 % de l’électricité introduite dans la filière hydrogène est perdue — de la production d’électricité pour produire le gaz jusqu’à sa destruction dans une pile à combustible d’une voiture — alors que dans la filière à batterie c’est moins de 10 % d’électricité qui est perdue, mais dans son transport par lignes électriques. C’est pour cette raison que l’électricité solaire ou éolienne, qui est une électricité rare, ne doit pas être gaspillée pour produire de l’hydrogène, mais consommée telle quelle et que seuls les transports très fortement carbonés — maritimes, ferroviaires ou poids lourds — doivent être considérés par cette technologie.

L’infox des « métaux rares » ou d’une guerre de ces métaux était donc une mystification pro-pétrole qui a voulu tuer la voiture électrique, une escroquerie livresque d’éco-blanchiment qui niait la technologie et dont rien de grand ne sera bâti. Elle restera de son début jusqu’à sa fin un questionnement sur l’intégrité de certains chroniqueurs et médias et sera une intéressante étude de cas de manipulation de l’information enseignée dans les écoles de journalisme et d’infoguerre. Son seul résultat aura été de créer nos retards européens dans la voiture électrique avec pour conséquence ses cohortes de problèmes industriels et sociaux, alors que rien ne confirme que les futures batteries utiliseront les métaux d’aujourd’hui.

3/ A-t-on déjà tout exploré des usages possibles et autres vertus de nos minerais ?

Non, chaque jour amène de nouvelles découvertes qui transforment une matière banale en un élément stratégique. En 2015, la mode était aux batteries Nickel-Manganèse-Cobalt fortement chargées en cobalt ; en 2020 le nickel était en vogue ; en 2021 l’emprise mortifère des prix de ces deux métaux et l’insécurité thermique de ces batteries propulsent les batteries Lithium-Fer-Phosphate (LFP) sans cobalt ni nickel, mais à base de fer, le métal le plus abondant sur terre. Ces dernières équipent plus d’une batterie sur deux en Chine et dernièrement 50 % des voitures Tesla. D’autres métallurgies sont également disponibles : les batteries LMNO et LMO, fortement chargées en un métal abondant, le manganèse. Et bientôt les nouvelles percées techniques présenteront des batteries avec un électrolyte au sodium au lieu du lithium ou bien un électrolyte solide en céramique, mais aussi des cathodes en nano structure de soufre ou des anodes dopées au silicium.

Cette R&D aboutissant à des substitutions était largement prévisible pour un esprit industriel. Celui-là est toujours préparé aux dynamiques de renversement de théories géopolitiques lorsqu’une matière première prend la place d’une autre, alors que l’inverse est la statique d’un état d’esprit qui copie la géopolitique des hydrocarbures pour construire l’infox des « métaux rares ».

Il me semble d’ailleurs que ces incultures et ces ignorances qui permettent à de telles fake news de prospérer vont sombrer et laisser la place à la redécouverte de ce qu’est l’industrie et le progrès. Cette irruption ne sera pas anormale, tant le discours politique français des dernières décennies évoqué dans votre première question aura été « désindustrialisateur ». Faisons en sorte qu’elle ne soit pas une oasis au milieu du désert.

Les parlementaires européens ont voté le 8 juin dernier l’arrêt des ventes de voiture thermiques en Europe à partir de 2035, sans doute avec tous ces éléments en tête. La conséquence en doit donc être une poussée technologique supérieure en direction de solutions électriques utilisant des matériaux abondants plutôt que d’enfermer l’industrie dans des canulars moralisateurs.

4/ Pouvez-vous évaluer en quantité, mais aussi en potentiel ce que recèle le sous-sol de notre pays ?

C’est une excellente question à laquelle je ne peux pas répondre avec précision. Nous savons qu’en métropole nous ne connaissons ni l’horizon géologique des métaux de base ni des métaux critiques sous une moyenne de 100 mètres, à l’exception de l’uranium qui a été recherché et exploité avant le lancement du programme national des centrales nucléaires et du sujet lithium, métal profus, qui est en cours en Alsace. En revanche, nous constatons qu’il existe en Europe des pays qui exploitent des mines de métaux critiques dans des thèmes géologiques proches du Jura, du Massif-Central des Pyrénées ou de la Bretagne.

Sans répéter les erreurs du passé, sélectionnons quelques sujets métallurgiques, initions des explorations non invasives et confirmons les quantités à exploiter.

5/ Comment décririez-vous une mine moderne, quelque part en France, pour tenter de substituer une image à celle que l’opinion populaire pourrait encore se faire d’un tel lieu ?

Dans les années 50 une génération de géologues, de mineurs et d’énergéticiens exploita ce qui pouvait l’être en France avant de gagner des territoires à l’étranger. Cela permettait l’industrialisation de notre pays post deuxième guerre mondiale. Faut-il rappeler que le cycle industriel c’est : exploration, exploitation et transformation de ressources naturelles, ensuite fabrication industrielle, marketing, puis service et enfin recyclage. Depuis, l’industrie minière française n’a pas échappé au grand mouvement « désindustrialisateur » qui fragilise notre pays. Elle est même une déception pour deux raisons. Par manque de vision, elle est restée prostrée, petite et figée alors que des géants sont nés ailleurs. Glencore, leader minier mondial n’existait pas au début du siècle, il surpasse de loin nos sociétés minières centenaires. D’autres leaders mondiaux, Rio Tinto ou Newmont, ont bâti des empires en achetant notamment des découvertes françaises du BRGM (Yanacocha, Neves Corvo, Tembo Grande,…) qui n’ont pas intéressé des mineurs français, pourquoi ? Depuis cette époque, la mine française n’a eu peu de nouveau projet d’ampleur ou bien le zénith de la catastrophe : l’affaire d’Uramin dont on a fêté le triste quinzième anniversaire le 15 juin dernier.

C’est pourquoi la mine française moderne doit être replacée au centre de l’intérêt général. À notre époque c’est la décarbonation et les métaux extraits qui doivent être sélectionnés pour être réellement utiles à réussir cet objectif tandis que les autres doivent rester sous terre. En d’autres termes nous avons moins besoin de l’or de la Guyane, mais plus d’exploiter avec responsabilité nos gisements métropolitains de titane, de tungstène, d’étain, de lithium d’antimoine, de cuivre… Tous identifiées ou répertoriés dans le sous-sol hexagonal si peu exploré. 

Deuxième réalité, reconnaissons que dans les esprits, la mine en France c’est Salsigne, elle fait peur. Replacer la mine au centre de l’intérêt général et de l’industrie c’est commencer par réparer : faisons nos preuves, nettoyons tous les Salsigne de l’hexagone. Nous en avons les compétences et dans le cadre de l’économie circulaire ces opérations seront rentables.

Troisièmement, libérons l’administration de ses carcans. Par exemple, est-il normal que l’autorisation administrative de deux forages identiques demande un délai administratif de deux mois pour une exploration géothermique, mais souffre d’un délai de deux ans pour une exploration minérale ?

Quatrièmement, la mine n’est plus celle de Zola, la mine française privilégie la sécurité de ses employés et les anciennes méthodes qui ont blessé la nature ont cédé la place aux méthodes environnementales modernes, compatibles avec notre territoire densément peuplé.

La mine française sera souterraine et non pas à ciel ouvert pour limiter son emprise écologique, elle fonctionne naturellement avec des engins électriques ou à hydrogène, elle n’engendre ni poussière, ni déchet, ni bruit à l’extérieur, elle a attiré à proximité les emplois d’industries métallurgiques qui convertissent immédiatement les métaux en produits, sans que ces derniers fassent le tour de la terre pour être transformés et consommés. Elle est enfin une gigantesque pompe à chaleur capable d’engendrer sa propre énergie et fournir l’éclairage et le chauffage des villes aux alentours. En un mot elle a réussi le compromis entre progrès et protection de l’environnement. Inversement, c’est au titre de cette crédibilité que nous devons exclure la folie des mines sous-marines incompatibles avec ces normes d’exploitation responsable.

La France pourrait ainsi ouvrir rapidement une dizaine de petites mines, souvent avec des coproduits qui sont des « métaux stratégiques » et créer une multitude de nouveaux emplois qui serviraient la transition énergétique.

6/ Vous expliquez que le cuivre est perpétuellement recyclable.

Pouvez-vous décrire quelques étapes de la vie d’une tonne de cuivre ?

Une fois sorti de terre au Chili, du minerai de cuivre y est affiné pour isoler le métal. Celui-ci subira ensuite en Europe des transformations métallurgiques pour fabriquer par exemple du fil électrique qui sera utilisé pendant plus de 50 ans dans une maison espagnole. Une fois celle-ci détruite ou rénovée, le fil placé en déchetterie puis recyclé en Turquie et fondu par un métallurgiste en France sera intégré pour sa deuxième vie dans une voiture électrique française ; 60 ans après avoir quitté le Chili.

Dix années plus tard, 100 % du véhicule étant recyclables, le cuivre et d’autres métaux seront orientés vers d’autres utilisations. À chaque étape, ce stock de métaux sur terre économise le stock de métaux sous terre. 

7/ On assiste à un grand retour du nucléaire. Comment expliquez-vous qu’il ait fallu autant de temps ?

Les marchés énergétiques se ressemblent tous, mais les marchés énergétiques nucléaires sont différents chacun à leur façon.

Il y a premièrement l’intumescence de l’Histoire et l’ubris. L’Allemagne commet la faute d’abandonner le nucléaire à cause de son aveuglement écologique. 40 ans plus tard, car l’énergie c’est le temps long, le ministre allemand des Finances reconnaissait récemment que cette stratégie énergétique allemande est une erreur, car basée sur la dépendance du renouvelable adossée et sécurisée de façon illusoire par du gaz, du charbon et du pétrole russe, et non pas sur une énergie décarbonée nationale, comme le nucléaire. Notons au passage une autre vérité ignorée par le dogme écologique : les fameux 400 000 emplois énergétiques verts allemands dans l’éolien et le solaire sont bien adossés à des emplois noirs dans le charbon, le lignite ou le gaz. Si ces derniers tombent, les premiers tombent également, comme le démontre le retour de l’électricité charbonnière cette semaine outre-Rhin, en Autriche et aux Pays-Bas pour adosser les renouvelables en panne de gaz russe.

La France a préféré l’indépendance énergétique du nucléaire à toute autre considération. C’est-à-dire qu’en ce qui concerne le carbone, elle a déjà réalisé sa transition énergétique il y a 50 ans, dans les années 70. Mais curieusement, la génération de boomers qui voyait du haut de ses vingt ans cette souveraineté se construire aura tout fait pour la déconstruire pendant les 50 années suivantes, à l’aide d’une doxa sous domination de l’écologie allemande. L’échec énergétique berlinois actuel est donc le moteur puissant qui replace le nucléaire parisien sur sa trajectoire d’il y a 50 ans.

La Russie ou l’Ukraine n’ont jamais remis en cause l’électricité nucléaire malgré le drame de Tchernobyl. Au contraire, Moscou n’a cessé de progresser dans ce domaine au point que Rosatom conquière le leadership mondial, profitant du vide laissé par la calamiteuse gestion d’Areva puis de sa faillite à cause de la désastreuse opération Uramin. Si Areva n’avait pas été société nationale, elle aurait sans doute été découpée, vendue et désindustrialisée comme Alstom, créant là aussi des fortunes.

La Chine a également profité des 20 dernières années pour considérablement progresser et bâtir une future énergie électrique moins charbonnée indépendante et basée sur l’hydraulique, l’éolien et le nucléaire.

Enfin les États-Unis, anciens leaders mondiaux, se sont remis au travail pour revenir aux premières places de l’énergie nucléaire.

Ces stratégies mettent en évidence que l’ubris, la souveraineté, l’indépendance, la conquête sont les moteurs des doctrines énergétiques et des solidarités stratégiques des pays qu’ils soient des démocraties fonctionnant sous des contraintes économiques et environnementales ou bien des régimes non démocratiques sans ces mêmes contraintes.

La réponse à votre question sur le temps qui s’est écoulé pour le retour du nucléaire en France correspond donc au temps politique au cours duquel une erreur antinucléaire « à la mode » d’une ancienne génération, soit reconnue comme une erreur sternutatoire par la suivante et que celle-ci la dissolve dans la solution. 

Le temps est long dans l’énergie, il ne faut donc pas se tromper. C’est pourquoi Berlin peut dire avec exactitude que soudainement, le temps d’une guerre, les prix de l’électricité actuels permettent aux renouvelables d’être rentables, mais l’erreur est de ne pas voir qu’ils sont hors de prix pour les consommateurs. En d’autres termes, des renouvelables rentables parce que les prix de l’électricité sont élevés à cause du prix du gaz russe, c’est d’autant moins la solution que cette doctrine énergétique aura facilité la catastrophe russo-ukrainienne. Se tromper dans l’énergie en Allemagne c’est également rouvrir des centrales à lignite lorsque le gaz russe n’est plus livré. Se tromper dans l’énergie en Allemagne et en France aussi c’est prendre le risque d’une part de protestations dont Paris a connu les affres il y a 4 ans à cause d’amateurisme politique et d’autre part le risque d’un déclassement économique à cause d’une électricité chère et plus coûteuse que celle de pays concurrents, face à laquelle des taxes carbone aux frontières ne pèseront pas lourd.

Désormais, compte tenu des interdépendances électriques européennes, la nouvelle politique énergétique de Berlin ne peut pas se permettre de se tromper, en s’imposant à elle-même et à l’Europe une deuxième stratégie énergétique catastrophique en moins de 50 ans.

Au contraire, l’Allemagne doit faire sa révolution des idées, re-nucléariser son électricité et la coupler avec ses renouvelables plutôt que de compter sur son lignite ou le gaz russe. Révolution des idées, car ce nucléaire moderne doit faire office de nettoyeur de nos déchets nucléaires actuels. Il doit brûler dans des réacteurs à neutrons rapides (RNR) des charges atomiques qui seront formées du combustible usagé d’aujourd’hui. La France doit également s’engager résolument sur ce chemin, car l’intérêt est que là où 140 tonnes d’uranium minier sont nécessaires dans une centrale actuelle pour produire 1GWatt d’électricité, il suffit de 1,4 tonne (100 fois moins) de déchet gratuit pour produire la même quantité d’électricité dans un RNR. 

Gratuit en effet, puisque ces déchets recyclés en nouveau carburant dans l’économie circulaire européenne du nucléaire sont déjà stockés en Allemagne ou en France ! Ils nous assurent donc une indépendance vis-à-vis de l’uranium minier et d’autres fournitures et donc une réelle souveraineté, car nous disposons de quantités de combustible usagé capable de produire notre électricité pendant 3 000 ans à 10 000 ans.

L’imprécision des chiffres est ici un avantage, car une durée si longue transforme l’électricité nucléaire en renouvelable vertueux puisque cette économie circulaire du nucléaire assure une quantité d’électricité sans déchets, pilotable, abondante et à un prix européen maîtrisé pour toujours. 

Maîtrisé en effet, puisque la matière première, le combustible recyclé est déjà chez nous. Pour toujours également, car après 3 000 ans à 10 000 ans, cette électricité pilotable, non intermittente nous aura permis de découvrir une nouvelle forme d’énergie.

Cette dernière sera peut-être celle du thorium ou l’abandon de la fission nucléaire et l’embarquement pour ITER et la fusion nucléaire, l’énergie des étoiles. Là, que deux seaux d’eau de mer permettront à chaque français d’avoir de l’électricité pour une vie entière, sans engendrer de déchets.

La difficulté de cette perspective n’est pas technique, mais politique, car cette indépendance électrique anéantit un dogme écologiste commun à l’Allemagne et la France. Dès lors qu’ils sont brûlés en produisant de l’électricité, le problème des déchets est supprimé. Nous sommes donc bien face à un choix qui nécessite des personnels politiques qui comprennent vraiment la technique plutôt que la communication.

La fermeture programmée de tous les réacteurs allemands, la fermeture de Fessenheim, l’abandon du programme Astrid, les petits réacteurs modulaires, les EPR et demain les réacteurs à neutrons rapides ou Iter, la souveraineté électrique ne peut s’établir dans l’inconstance politique zigzagante en fonction de vogues électorales. Comme l’écrivait une philosophe des manœuvres politiques : « Le mensonge est souvent plus plausible, plus tentant pour la raison que la réalité, car le mensonge possède le grand avantage de savoir d’avance ce que le public souhaite entendre ou s’attend à entendre. »

8/ Elon Musk PDG de Tesla a signé un contrat pour la livraison de nickel et de cobalt produits en Nouvelle-Calédonie. Y avait-il d’autres moyens de tirer parti de ces ressources nationales ?

Depuis plusieurs dizaines d’années, les finances publiques métropolitaines ont beaucoup investi dans la production de nickel calédonien, notamment grâce à des subventions et aides fiscales. Quel est le retour réel de ces investissements dans l’appareil de production métropolitain, alors que les débouchés commerciaux de la Nouvelle-Calédonie ne sont pas en Europe, mais ils sont focalisés vers la Chine, le Japon ou la Corée du Sud ? Devrions-nous mieux utiliser cette ressource subventionnée par l’État en faveur de l’industrie métropolitaine ?

Pour répondre à ces questions, précisons que dans le Grand Jeu des ressources naturelles s’élaborent puis collaborent ou se confrontent des doctrines “Ressources Naturelles” nationales des États producteurs et celles des États consommateurs. Elles ont de nos jours chacune des trajectoires à très long terme et sont devenues parfois des solidarités stratégiques intergénérationnelles, auxquelles les gouvernements et les administrations qui se succèdent à la tête des pays ne touchent que rarement, parce qu’elles façonnent la relation particulière entre la population et son concept de nation.

Ici, les pays producteurs exercent une stratégie de puissance sur leurs sols ou sous-sols, et ce nationalisme des ressources peut être favorable ou défavorable aux pays consommateurs. Ces derniers, grâce à une diplomatie inventive, comme celle de la Chine, gagnent un accès privilégié à ces matières premières et exercent des stratégies d’influences pour s’approvisionner auprès des pays producteurs, tout en s’engageant également dans des logiques d’économie circulaire via le recyclage et une consommation plus économe en ressources.

Depuis 50 ans, ce rapport de force géopolitique entre ces pays favorisait rarement et unilatéralement les doctrines des consommateurs ou celles des producteurs. Au contraire, les premiers gagnaient un accès géopolitique privilégié aux ressources et les seconds bénéficiaient de l’influence des pays consommateurs, pour notamment développer leurs infrastructures ou leurs industries. Cette influence prenait la forme de transferts de connaissances et de compétences, la structuration de filières industrielles et des capacités de production et des créations d’emplois.

Mais de nos jours, les producteurs de ressources naturelles se sont développés. Le contexte de nationalisme des ressources naturelles ne favorise plus l’aide à leur développement, mais l’inclusion d’usines et de chaînes logistiques au pied de leurs mines dans le but ultime d’exporter non plus des minerais, mais des produits finis. Ces pays producteurs remplacent petit à petit l’usine du monde : la Chine. Identifiant tôt ce mouvement, à la différence des usines occidentales, les aciéristes chinois se sont installés par exemple en Indonésie au pied des mines de nickel.

C’est pourquoi pour réussir sa transition écologique l’Occident doit exploiter ses propres mines plutôt que de publier des listes de métaux critiques qui ne sont que des aveux de ses propres faiblesses et indécisions. 

Construire de telles listes dans le but de communiquer est inutile, car ces métaux sont déjà connus et essentiels aux objectifs stratégiques annoncés, par exemple la fin des moteurs thermiques en 2035. En outre, a-t-on jamais vu la Chine publier la liste de ses métaux critiques ou bien l’état de ses stocks stratégiques détenus sous l’autorité de la National Development and Reform Commission ? Dans une guerre économique, cette information d’intelligence économique doit rester secrète.

Revenons aux stratégies de puissance et d’influence. Comme je l’ai annoncé, elles sont d’autant plus essentielles à de nombreux États et aux filières industrielles post COP21 et post Covid-19 que le basculement de la transition énergétique nous a fait basculer la dépendance aux hydrocarbures vers la dépendance envers les métaux nécessaires pour engendrer, transporter, stocker et consommer l’électricité dans des générateurs, des connecteurs, des chargeurs de batteries, des accumulateurs et enfin des moteurs.

De plus le nouvel ordre mondial du commerce est passé en 2022 de la globalisation à une géopolitique locale avec quelques nouveaux mots clefs d’une grille de lecture de souveraineté et d’indépendance : marchés mondiaux libres, mais sécurisés ; approvisionnements de ressources naturelles disponibles, durables, accessibles en sécurité ; remplacement du « juste à temps » non résilient et global, par le stockage local stratégique de sécurité du « en cas de ». Tout ceci signifie une inflation temporairement plus élevée que par le passé, le temps que la crise de relocalisation soit amortie.

À la lumière de cet ensemble comment la doctrine minière calédonienne, clairement tournée vers l’Asie, se différencie-t-elle de celles de ses concurrents indonésiens ou philippins ?

Premièrement, la Nouvelle-Calédonie n’a pas été assez agile pour attirer les industries chinoise, japonaise ou coréenne sur son territoire afin qu’elles y produisent de l’acier ou des batteries. Ces trains-là sont passés et c’est bien normal, car Nouméa est défavorablement connue pour son déficit énergétique. Comment y implanter de telles usines si éloignées des centres de consommation, sans une électricité verte, très abondante et bon marché, à la néo-zélandaise ?

Deuxièmement, à la différence de ses concurrents, Nouméa revendique un futur « nickel vert » lorsqu’elle sera en mesure de le produire avec de l’électricité solaire au lieu du charbon ou du diesel. Mais, quel est et quel sera le bilan réel de ce « nickel vert » vis-à-vis de la biodiversité ? Ses mines ne se sont pas empressées de sauvegarder la flore endémique, celle qui s’éteint ou qui a déjà définitivement disparu de l’île, qu’en sera-t-il dans le « nickel vert » ? Que dire en outre de l’installation d’énergies renouvelables sur des surfaces gagnées sur ces végétations fragilisées ? En un mot, que signifie « nickel vert » au regard de la biodiversité calédonienne endémique, de la protection de l’air et de l’eau ?

Enfin, quelle est la nature de la doctrine minière calédonienne vis-à-vis de la métropole ? Cette dernière finance le nickel calédonien, mais sera-t-il un jour tourné vers l’industrie française ? Inversement quelle est la doctrine minière de la métropole vis-à-vis du nickel calédonien et d’une manière plus générale vis-à-vis des mines, alors que l’exemple de la mine de tungstène de Salau est emblématique de zigzags délétères ? 

Compte tenu des acteurs actuels, il n’existe donc pas encore de proposition satisfaisante à toutes ces questions, sinon que l’Histoire nous apprend que la gestion des ressources naturelles est fondatrice de la grande politique. Par exemple, une vision partagée entre Paris et Nouméa, motivée par l’investissement métropolitain des dix dernières années, inutile de remonter plus loin, aurait justifié que le nickel calédonien soit fléché vers l’industrie des batteries de fabrication française ou pour le moins européenne, au lieu de servir l’acier asiatique et les usines de batteries des sous-traitants chinois de Tesla. Mais pour cela il fallait une réelle vision politico-industrielle parisienne.

Il y a 2500 ans, le stratège grec Thémistocle exprima la première doctrine “Ressources Naturelles” au service d’une démocratie. Ses concitoyens mutualisèrent la richesse de la mine d’argent du Laurion pour financer 200 navires et vaincre l’envahisseur Xerxès à Salamine en -480. Il avait posé le bon diagnostic qui déterminait la bonne doctrine minière et la bonne vision de défense nationale.

En 1789, avant Napoléon, des Révolutionnaires français guidés par l’intérêt général national décidèrent que ce dernier imposait d’exploiter des mines en France de façon à ne plus importer de ses voisins mieux organisés, des métaux pourtant détenus dans le sous-sol français. Ils organisèrent l’exploitation minière à l’aide du régime des concessions et d’un corps des Mines qui apportât méthodes et connaissances, ils différencièrent le droit du sol et celui du sous-sol et s’appuyèrent sur un service d’ingénieurs compétents. C’était en France le point de départ de l’industrie.

La France n’a pas encore atteint le stade d’un tel diagnostic et de Doctrine Minière qui s’ensuivrait, parce que ni l’un ni l’autre n’ont été recherchés méthodiquement et détermination par une politique respectueuse de l’avenir.




L'industrie reste un outil au service d’un projet de société, d’une vision du monde et de la défense de valeurs. ne pas définir ce socle pourrait laisser l’industrie comme une variable d’ajustement.

Anaïs Voy-Gillis, qui est docteur en Géographie, chercheuse associée à l’IAE de Poitiers et directrice associée chez June Partners. Cet entretien a été publié le 17 juin.

1/ L’âge du “fabless” est-il derrière nous ?

(Cet anglicisme désigne une société qui conçoit ses produits et sous-traite l’intégralité de sa fabrication.)

La pandémie a été un électrochoc sur l’état de l’industrie en France et a montré les limites du modèle fabless. Entre les ruptures d’approvisionnement et les images fortes (médecin en surblouse sac poubelle, négociation de masques sur le tarmac d’un aéroport, etc.), il y a eu une prise de conscience sur le besoin de réindustrialiser et sur les risques d’une dépendance industrielle accrue. Ainsi, le modèle d’une société post-industrielle où les entreprises se spécialisent sur les tâches en amont et en aval de la production semblent être durablement remis en cause. La pandémie et la guerre en Ukraine viennent casser un cycle et vont surement participer à une nouvelle géographie de la production avec une plus forte régionalisation. La réindustrialisation peut prendre différentes formes et ne se limite pas uniquement à des relocalisations : sécurisation des approvisionnements avec la recherche de fournisseurs nationaux ou européens, stratégie de relocalisation de certaines activités et choix de localiser de nouvelles productions directement en France. Toutefois, la réindustrialisation est loin d’être un pari gagné, elle prendra du temps et aura un coût.

Si le besoin de réindustrialiser semble faire consensus, le « pourquoi » et le « comment » ne font pas encore l’objet d’un consensus. Il suffit de regarder les différents programmes des candidats à l’élection présidentielle pour se convaincre que derrière la question de l’industrie doit se dessiner un projet de société dont l’industrie est un pilier. Les grands défis auxquels nous sommes confrontés (rivalités géopolitiques, ambitions industrielles des autres nations, réchauffement climatique) nous obligent à définir où nous souhaitons aller. Ces questions peuvent aussi amener des positions contradictoires : comment pense-t-on la souveraineté dans un contexte de transition écologique ? Ceux qui s’intéressent au premier sujet, sous-estiment souvent la criticité du second, ceux qui s’intéressent au second n’intègrent pas assez le contexte géopolitique dans leur réflexion. 

Malgré le besoin d’optimisme, il faut pointer un risque majeur pour le mouvement de réindustrialisation. Actuellement, les ruptures d’approvisionnement et l’augmentation des prix poussent beaucoup d’industriels à chercher des alternatives locales. Le prix est souvent secondaire, l’urgence étant de pouvoir maintenir la production. Le retour à la normale pourrait encourager certaines entreprises à reprendre la logique du moindre coût. Il y a donc un enjeu à faire évoluer en profondeur les politiques d’achat des entreprises et de les former sur la thématique des achats responsables. De plus, il est nécessaire d’améliorer la connaissance du tissu productif national. Il y a de nombreuses entreprises en France avec des savoir-faire d’excellence, mais qui ne sont pas ou peu connues de leurs pairs. 

2/ Pourrait-on réfléchir à une façon moins absurde et surtout moins hypocrite d’invoquer le bilan carbone de…Cet entretien par exemple ?

Il est important de ne pas limiter la réflexion sur l’environnement à la question du carbone et de la décarbonation. Le sujet doit être appréhendé de manière plus large et systémique. Le carbone représente une partie du problème sur lequel l’action est centrée. Or, les sujets sont nombreux : biodiversité, pollution aux microplastiques, ressources en eau, etc.

Sur le sujet du carbone, il faut mesurer, réduire, voire adapter son modèle économique à ces évolutions. Pour mesurer, il faut à la fois standardiser et rendre obligatoire un système de triple comptabilité. À ce titre, la directive CSRD (Corporate Social Responsibility Disclosure) qui va obliger un plus grand nombre d’entreprises à mettre en place un reporting environnemental et sociétal va dans le bon sens, même s’il est nécessaire d’adopter des méthodologies communes. Le besoin de standardiser les approches est également clé. Il existe différentes méthodologies pour mesurer l’impact de l’entreprise (modèle CARE, SROI, EP&L, etc.), mais elles ne permettent pas de mesurer la même chose. Certaines entreprises sont plus en avance que d’autres en la matière, elles se sont dotées d’approches propres. En outre, il faut bien expliquer que l’enjeu est la réduction et non la compensation qui ne résout en rien le problème.

Bien souvent cette variable de l’empreinte carbone à toutes les étapes de la chaîne de production est faiblement intégrée dans l’approche de décarbonation, car elle sous-entend d’avoir une réflexion plus globale sur la stratégie des entreprises, leurs logiques d’approvisionnements et les choix de matières, la conception du produit et la gestion de sa fin de vie. Autrement dit, la décarbonation de notre économie appelle à une réflexion à la fois sur l’ensemble de la chaîne de valeur d’un produit fini, mais également sur son cycle de vie. Il peut donc être intéressant d’intégrer dans la réflexion une logique d’écosystèmes productifs territoriaux, seul moyen de recréer de vrais circuits courts. Or, beaucoup de secteurs industriels reposent sur des stratégies d’approvisionnements mondiales, notamment en raison d’une recherche du moindre prix, souvent au détriment des aspects sociaux et environnementaux. Il existe de nombreuses entreprises en France capables de répondre à des demandes diverses, y compris dans l’électronique, mais encore faut-il qu’elles soient connues par leurs pairs. Les acteurs publics ont sûrement un rôle à jouer dans la valorisation des entreprises de leurs territoires pouvant répondre aux exigences de décarbonation d’autres industriels.

Enfin, un autre sujet qui se pose est notre niveau de consommation. La surconsommation de produits manufacturés avec une durée de vie courte est incompatible avec nos objectifs environnementaux. Le modèle économique des entreprises fondé sur le principe de massification de la production pour baisser les coûts unitaires de production est remis en cause par un impératif de sobriété dans la consommation. En complément, il est également clé de repenser les produits (choix des matières, réduction de la dépendance aux matières premières critiques) et les rendre durables, réparables et recyclables.

Je sais que certains sont tentés de dire que le sujet n’est pas prioritaire pour la France car l’empreinte carbone du pays représente environ 1,5% des émissions de CO2. Mais il faut bien comprendre que l’inaction aura un coût supérieur et que le réchauffement climatique n’a pas de frontière. En ce sens, fixer un cap est clé pour accompagner ces nécessaires transitions.

3/ Y-at-il des mesures bonnes pour la France sur lesquelles vous pourriez parvenir à mettre d’accord la gauche et la droite ? (Courage !)

En matière d’industrie, il y a déjà consensus sur la nécessité de réindustrialiser et c’est déjà un grand pas en avant. Néanmoins, le consensus entre le « pourquoi » et le « comment » est loin d’être acquis. Cette situation s’explique notamment en raison de visions du monde différentes.

Il est donc sûrement possible de mettre d’accord les responsables politiques sur certains grands thèmes, mais la mise en œuvre ne sera pas la même avec des résultats différents. Tout le monde pourrait s’entendre sur le besoin d’une réforme fiscale globale pour avoir un système plus lisible et plus équilibré, mais certains prôneront une baisse de la fiscalité globale. D’ailleurs une partie du débat autour de la réindustrialisation tourne autour de la question de la baisse des impôts de production. D’autres prônent une augmentation de la fiscalité ou pour un statu quo au regard du montant des aides publiques allouées en France. D’autres notions comme l’indépendance ou la souveraineté pourraient parler aux différents courants, alors que le terme « souveraineté » était avant crise pour beaucoup un sujet tabou. 

L’accord est, à mon avis, à rechercher en premier lieu l’envie de se saisir du sujet et de l’objet. L’industrie reste un outil au service d’un projet de société, d’une vision du monde et de la défense de valeurs. Ne pas définir ce socle pourrait laisser l’industrie comme une variable d’ajustement. 

4/ Entre le village global et le village Hobbit, comment envisager un futur humain plausible et désirable ?

La notion de futur désirable est clé selon moi pour envisager les transitions. Il faut également travailler sur les imaginaires, les représentations et les logiques identitaires. Ainsi, il est tout à fait possible d’envisager un schéma entre le village global et le village hobbit. Les différents rapports de l’ADEME ou de Négawatt montrent les différentes possibilités de chemin, tout en atteignant nos objectifs climatiques. Dès lors, il y a la fois les contraintes réglementaires pour accélérer les transitions, mais également offrir la possibilité à chacun de se projeter dans ce futur où il faudra changer ses habitudes, mais cela ne veut pas dire vivre moins bien. Enfin la question du cadre démocratique et de la concertation est clé pour que chacun puisse se projeter.

5/ Comment percevez-vous la notion de souveraineté technologique du point de vue l’industrie ?

La souveraineté technologique et la souveraineté industrielle sont intimement liées, en particulier dans une industrie que l’on veut de plus en plus connectée et automatisée. L’industrie a besoin des objets associés à la souveraineté technologique : cloud, data, cybersécurité, etc. 

Or, nous avons à la fois pris du retard dans de nombreux domaines, si bien qu’on peut se demander si on peut le rattraper ou s’il ne faut pas se positionner sur des segments des chaînes de valeur pour créer de la codépendance.

La question de l’échelle pertinente se pose. L’échelle européenne serait pertinente. Or, dans de nombreux domaines, nous ne sommes pas capables d’avoir une réponse coordonnée cette échelle. Je trouve que le cas 5G, où l’Asie domine, est un bon exemple pour montrer la difficulté d’adopter une position commune. En l’occurrence, nous avions des entreprises européennes maîtrisant cette technologie et nous aurions pu envisager de juger ce marché stratégique et donc le fermer à la concurrence étrangère, tout en soutenant le développement des entreprises européennes. Certains répondront que ces entreprises sont en retard par rapport à Huawei, mais le problème est toujours le même : nous reprochons le retard des entreprises européennes, or on ne leur donne pas les moyens de se développer. Quand on parle de moyens, on pense finance, mais il faut aussi raisonner cas d’usages. 

Enfin, le dernier lien est que la souveraineté numérique repose sur des infrastructures physiques qui résultent de procédés industriels où il y a aussi de nombreux enjeux géopolitiques. Or, nous les sous-estimons, pire encore nous n’arrivons pas à faire le lien entre le contrôle de ces infrastructures et notre indépendance. 

6/ Comment la France pourrait-elle enfin assumer correctement la notion si mal comprise de “puissance” ?

En effet, cette notion est mal comprise et surtout est entourée d’un certain nombre de représentations. Comme le rappelle si bien Christian Harbulot, la « puissance » est souvent associée à la recherche de pouvoir. Or, il conviendrait de dire que l’ambition derrière la puissance n’est pas forcément d’être belliciste, mais d’avoir le courage d’exister et d’assumer une position française et/ou européenne claire. 

À mon sens, l’un des premiers enjeux est d’adopter une définition claire et commune de ce qu’est la puissance et de l’assumer dans le débat public. La France a assumé, par parenthèse, cette idée de puissance et sûrement à un moment où les rapports de force étaient plus clairement définis qu’ils ne le sont actuellement. Ainsi, pour assumer la puissance, il faut avoir une vision de là où nous allons dans un contexte géopolitique complexe et où la vision de l’État doit faire face à la construction de storytelling contraire par des groupes nationaux, mais aussi par l’influence de groupes étrangers. Il faut assumer une autonomie de pensée et donc assumer sa vision du monde. Or, sommes-nous collectivement capables de nous entendre et de défendre une vision commune en dehors du temps de guerre ? Nous pouvons nous permettre d’en douter. 

L’enjeu est aussi notre capacité à définir les domaines clés de notre souveraineté et les domaines où nous souhaitons nous prémunir des prédations étrangères. Aujourd’hui notre vision du monde se calque souvent sur les aspirations américaines. Or, à l’échelle de l’Union européenne et au regard de l’histoire de la France, nous avons les moyens de définir notre propre voie pour faire entendre notre voix. 

7/ Comment décririez-vous la ligne de Commission européenne en matière industrielle, depuis sa création ?

La position de la Commission a évolué surtout ces dix dernières années, notamment sur des sujets comme les PIEEC (Projet important d’intérêt européen commun). Il y a à la fois les choses qui bloquent par la faute des États et celles qui sont du fait de la Commission. Le cadre européen n’est pas simple car il y a des rivalités entre les États et certains savent très bien se servir du cadre européen pour privilégier leurs intérêts nationaux au détriment des intérêts collectifs des membres de l’UE. De plus, le dumping fiscal et social n’aide pas, tout comme la difficulté d’adopter des positions communes sur des sujets clés. Par exemple, il a fallu de nombreuses années pour que l’Union européenne avance sur la réciprocité d’accès aux marchés publics. Ainsi, l’Union dans sa forme actuelle est insatisfaisante : trop pour certains, pas assez pour d’autres. 

Les Projets Important d’Intérêt Européen Commun (PIIEC) présentent une innovation dans l’approche par grands projets et dans l’utilisation récente qui en est faite, mais restent actuellement très centrés autour de projets concernant le secteur automobile et avec une prépondérance de l’Allemagne dans plusieurs d’entre eux, signe d’une évolution de l’approche allemande. Ils sont un premier pas vers une forme renouvelée de coopération entre des acteurs d’horizons différents et de politiques industrielles pour l’Union. Il faut se saisir de cet outil pour favoriser l’émergence de nouvelles activités industrielles.

De plus, les ambitions de l’Union européenne en termes industriels s’opposent parfois à ses autres politiques. Il a été beaucoup question d’autonomie stratégique sur le plan industriel et en parallèle la Commission européenne a développé son Green Deal. Le problème est qu’il risque d’accroître la dépendance à certaines matières critiques et donc à la Chine qui est leader dans l’extraction et le raffinage de nombreuses de ces matières. Des décalages de vision entre les membres de la Commission sont également observables. Comment est-ce que les États arrivent à se doter d’outils pour limiter ces dépendances ? Comment apprenons-nous à travailler avec d’autres nations, notamment en Afrique dans une logique de co-développement ?

La politique de la concurrence est un autre point critique. La Commission européenne ne prend pas en compte la concurrence que subissent les États membres de la part de pays tiers qui ne sont pas soumis aux mêmes principes que les entreprises européennes. Les traités européens proscrivent toute mesure qui pourrait entraîner une distorsion de la concurrence. La Chine et les États-Unis ont une conception très différente du sujet. La première soutient sans contrainte ses champions nationaux, qui grâce à l’aide étatique exercent une concurrence déloyale sur les marchés mondiaux. Aux États-Unis, les États peuvent choisir d’immuniser certaines activités de l’application du droit de la concurrence (State Action Doctrine) et il n’y a pas de contrôle des aides d’État. Ainsi, il ne pourra y avoir de politique industrielle européenne ambitieuse sans un rééquilibrage entre politique de la concurrence et politique industrielle.

Un enjeu pour l’UE dans les années à venir est de se doter d’une taxe carbone aux frontières. Le sujet est aujourd’hui bloqué au Parlement européen. Il faut que ce mécanisme soit mis en place, mais pas uniquement sur les intrants comme actuellement pour ne pas fragiliser ces industries, mais bien sur les produits semi-finis et finis. Là encore la route va être longue pour aboutir à une position favorable à notre industrie.

8/ Globalement, que pouvez-vous dire de l’impact de l’adoption de l’euro sur l’économie française ?

Le fait d’être au sein de l’euro est souvent expliqué comme un facteur de désindustrialisation, considérant que nous ne sommes plus maître de notre monnaie et donc que nous pouvons plus agir sur elle comme on l’entend, notamment utiliser la dévaluation pour relancer les exportations en période de crise. C’est un fait, mais la question sous-jacente est la qualité de nos produits et le positionnement en gamme versus nos coûts de production. 

L’autre explication avancée était le poids de l’euro par rapport au dollar, perçu comme un frein aux exportations et un facteur de localisation de la production en dehors d’Europe. L’évolution du coût du travail sous l’impulsion de la hausse de l’euro a joué un rôle dans l’accélération de la fermeture des usines depuis le début des années 2000. Il est considéré que l’Allemagne aurait mieux résisté en raison de sa stratégie de modération salariale et de sa compétitivité hors coût. Toutefois, il convient de préciser qu’une monnaie forte tend à baisser le coût des importations et que les échanges commerciaux au sein de la zone euro se font en premier lieu entre États membres.

Les économistes auront sûrement une réponse plus précise sur le rôle de la monnaie unique. Il est également vrai qu’au sein de l’Union européenne il y a des déséquilibres entre les balances courantes des pays européens. La construction du marché intérieur a favorisé une nouvelle organisation géographique de la production qui ne s’est pas faite de manière uniforme et qui n’a pas favorisé le maintien de l’industrie dans certains pays.

9/ Quelle est selon vous l’importance d’un retour à une économie minière sur notre propre sol ?

Cette question mérite d’être posée dans un objectif de souveraineté et pour être maître de notre trajectoire environnementale sans dépendre de la trajectoire des autres. Toutefois, se pose la question de la disponibilité des ressources en France et leur accessibilité. Il y a également un enjeu autour de l’acceptabilité, même si nous produirons dans des conditions sociales et environnementales plus importantes ailleurs.

L’autre sujet qui se pose est le recyclage et la récupération de ces matières. À terme c’est un enjeu clé, mais les projections de l’évolution de la demande laissent penser que dans plusieurs domaines le recyclage ne suffira pas et qu’il faudra continuer à s’approvisionner à l’étranger. Il faut donc constituer les filières de recyclage, travailler sur les procédés et faire évoluer la législation afin de favoriser l’utilisation de matières recyclées. Un enjeu se pose aujourd’hui sur le prix des matières recyclées par rapport aux matières neuves. 

Enfin, un autre levier sur le sujet des matières est de repenser les produits pour réduire le besoin autour de ces matières et limiter nos consommations. 

10/ Dernière question anachronique : que pensez-vous des conséquences de la loi Le Chapelier ?

C’est une bonne question que je n’ai traitée que de manière très lointaine dans ma thèse, mais il est possible que l’abolition en 1791 des corporations avec la loi Le Chapelier, ainsi que la loi d’Allarde, aient été un frein au développement de structures intermédiaires fortes comme en Allemagne. Ces lois avaient pour but de rompre avec la société de l’Ancien Régime, dans leur continuité il y a également eu la loi Goudard qui a supprimé la réglementation manufacturière et les inspecteurs royaux de manufactures créés par Colbert. Malgré la constitution des Chambres de commerce en 1801, le monde manufacturier déplorera le manque d’institutions de concertation et de certification de la qualité. L’absence d’organismes intermédiaires va très certainement favoriser une demande forte d’État. Si la suppression des corporations partait d’une bonne intuition, il aurait surement fallu repenser des corps intermédiaires différents. 

Elle a été abolie en 1884 mais a surement affaibli le principe de syndicalisme en France où les syndicats de salariés ne sont pas toujours reconnus par le patronat comme des interlocuteurs valables. Pour certains, cela contribuerait à expliquer les différences entre les systèmes productifs français et allemand et le fait qu’il ne se soit pas développé un Mittelstand en France.

La destruction des corporations a limité les coopérations interentreprises au niveau des branches d’activité en France où, sauf exception, les organisations professionnelles de branche restent faibles, alors qu’en Allemagne de nombreuses négociations se font au niveau de la branche, notamment sur les éléments portants sur les rémunérations. Les négociations ne sont pas toujours aisées, mais une fois qu’un accord a été trouvé, les conflits sociaux sont interdits dans les entreprises couvertes. La conduite des négociations au niveau de la branche et non au niveau des entreprises permet de trouver plus facilement un accord avec des interlocuteurs ayant une vision plus globale sur les enjeux sectoriels et moins soumis à la pression de leur mandat dans l’entreprise. C’est ce système qui permet de comprendre la grève inédite de février 2018 dans le secteur de la métallurgie. Cette stratégie joue un rôle clé dans le maintien de la compétitivité-coût de l’industrie avec une inflation moindre et le maintien d’un haut niveau d’emploi. Contrairement à la France ou le Royaume-Uni où seul un niveau de chômage élevé permet de garantir la modération salariale. En revanche, contrairement à la France, l’État allemand n’a pas étendu les conventions collectives à l’ensemble des salariés d’une branche professionnelle. Elles couvrent uniquement les salariés des entreprises qui adhèrent au syndicat patronal qui les a souscrites.




En fait, nous sommes les locataires des GAFAM ! chaque mois, chaque année qui passe, nous louons leurs services, sans chercher nous-mêmes à devenir propriétaires des terrains qu’ils nous offrent.

Thomas Fauré est le fondateur et CEO de la plateforme sociale et collaborative sécurisée Whaller. Cet entretien a été publié le 10 juin 2022.

1/ Qu’est-ce qui distingue foncièrement l’architecture de Whaller de celle de ses homologues ?

Whaller est une plateforme qui a été pensée dès le départ — il y a presque 10 ans — comme un réseau social organisé sous formes de « sphères » sociales, toutes étanches, qui par construction protègent l’utilisateur d’une exposition involontaire de ses communications sur Internet.

Durant ces années de développement, nous avons enrichi considérablement le simple « réseau social » initial qui est devenu aujourd’hui une véritable plateforme multi fonctionnelle et collaborative. Mais nous avons toujours conservé ce principe des sphères étanches, et rien dans Whaller ne peut s’échanger en dehors d’une sphère.

Ce design simple a guidé toute l’évolution de notre plateforme et même s’il peut paraître simpliste, il fait la valeur première de notre solution.

Là où beaucoup de plateformes ont évolué vers des « multi-produits », nous avons su chez Whaller conserver cette unité qui nous caractérise.

Et cela produit une « expérience utilisateur » bien différente, quelques exemples : tous les échanges sont toujours contextualisés à un sujet (celui de la sphère), y compris les échanges privés ; une conversation, un fichier, ou autre n’est visible que par les membres d’une sphère (le système protège « by design »), les sphères peuvent être paramétrées tout à fait différemment les unes des autres leur conférant des usages finaux radicalement complémentaires, etc. 

2/ Il vous arrive de parler de valeurs pour caractériser la technologie européenne. N’est-ce pas un peu le Vieux monde, ça ?

C’est le Vieux monde oui ! Et comme il y fait bon vivre ! J’ai vécu quelques temps en Afrique, au Mali, et là-bas, le mot « vieux » n’était pas du tout péjoratif comme ici. Les vieux sont ceux qui possèdent la sagesse… et l’expérience ! Alors oui il y a quelque chose de délicieux à vouloir conserver ce Vieux monde. Quant aux « valeurs », je parlerais plutôt de culture. Les valeurs fluctuent — comme en Bourse — mais la culture s’enrichit et surtout détermine nos modes de fonctionnement, la façon dont nous agissons, en un mot ce qui régit nos sociétés. Ce n’est pas tellement ces valeurs, ou cette culture qui devraient caractériser cette technologie européenne, mais le contraire : faire de la technologie en Europe, c’est en Europe faire de la technologie.

Ce socle culturel est non seulement ce qui nous caractérise, mais c’est aussi et surtout notre force pour bâtir cette « 3ème voie du numérique », un numérique qui respecte les données des utilisateurs, un numérique cyber-sécurisé, un numérique attaché aux libertés fondamentales, un numérique non pas guidé par les seuls modèles mercantiles de nos amis américains, mais par une idée de technologies qui servent les citoyens sans les asservir, sans les surveiller à outrance. Un numérique qui préserve enfin les espaces de vies privées.

3/ On critique le fait que les plateformes US peuvent avoir accès à nos données et échanges. N’est-ce pas exactement la même chose sur les plateformes françaises avec les services de renseignements ?

Certes il y a des règles, des lois et principes qui s’appliquent en France et qui permettent aux enquêteurs d’accéder à des données, mais toujours dans le cadre de requêtes judiciaires claires et encadrées. Il y a deux différences majeures cependant avec les principes américains :

Nous ne sommes soumis à aucun Patriot Act qui prévoit, pour les états-uniens, l’obligation « patriote » de faire remonter tout ce qui pourrait contrevenir à leurs intérêts. En France, aucune obligation en ce sens ! Ce qui permet de proposer des plateformes vraiment respectueuses des utilisateurs.

Et puis, la deuxième différence c’est surtout l’extraterritorialité des règlements américains qui permettent d’appliquer leurs lois sur notre territoire. Donc le vrai sujet est celui de l’espionnage et de l’incapacité réelle à savoir qui accède aux données de nos entreprises et nos industries qui choisissent les clouds américains. 

Pour des éditeurs de plateformes comme Whaller, il y a un réel enjeu à maîtriser les briques technologiques sous-jacentes aux services qu’ils rendent. Et ce n’est pas une mince affaire, car par définition, on ne connaît pas bien les backdoors qui pourraient être implémentées dans des équipements techniques ou des logiciels. Cependant, on est en capacité de surveiller et de verrouiller les flux qui entrent et sortent des infrastructures physiques. 

J’invite à ce propos vos lecteurs à aller regarder la solution que propose une très belle entreprise française que j’ai découverte il y a peu de temps : Serenicity et qui propose une « box » physique qui bloque automatiquement l’ensemble des « flux toxiques » en entrée/sortie d’un réseau informatique.

Le choix des fournisseurs de solutions de sécurité et d’infrastructures est fondamental. On ne peut pas aujourd’hui bâtir de solutions sans recours à aucune solution extra-européenne, mais.. cela évolue et finira par pouvoir se faire.

4/ L’exhortation Choose France s’adresse aux entreprises étrangères priées de bien vouloir investir en France. Les pouvoirs publics vous donnent-ils vraiment l’impression eux-mêmes de “choisir” leurs propres champions nationaux ?

Nous pouvons en douter ! Et la liste des démissions que vous aviez produite ne fait que le confirmer. Il y a ceux qui exhortent, et puis ceux qui choisissent et décident. Il y a le discours et l’action. Et nous pouvons l’affirmer : les décideurs publics ont bien du mal à s’accorder.

Cependant, ce qui devrait nous choquer n’est pas le simple manque de cohérence, mais la naïveté, et même l’abandon de ce que pourrait et devrait être notre politique industrielle technologique : une politique qui se traduirait en actes et en stratégie de reconquête de notre souveraineté. Face à cela, nous subissons bien souvent une tendance solutionniste court-termiste. En fait, nous sommes les locataires des GAFAM ! Chaque mois, chaque année qui passe, nous louons leurs services, sans chercher nous-mêmes à devenir propriétaires des terrains qu’ils nous offrent ; sans chercher encore moins à bâtir nos propres bâtiments industriels.

Le « solutionnisme », c’est aller au plus efficace, au plus rapide. On a vu cet argument revenir régulièrement : « Après une analyse effectuée par Capgemini, seule la solution Microsoft est en capacité de répondre aux besoins techniques de mise en œuvre du Health Data Hub » disait Cédric O devant les sénateurs qui l’interrogeaient en février 2022. 

Sans remettre en cause cette analyse, la véritable question qu’il faudrait se poser c’est le choix de « perdre » du temps en nous dotant de technologies capables, alors que les décideurs font le contraire. 

Cette acceptation de perte de temps me paraît pourtant fondamentale. Nous devrions nous permettre de rebâtir les systèmes que nous ne maîtrisons pas suffisamment et qui rendent notre pays si dépendant de technologies étrangères. Bien entendu, accepter de rebâtir, de laisser plus de temps à la création technologique demande du courage politique. Et nous en manquons probablement.

Et puis enfin, nous ne sommes pas si nuls ! Quelle estime de nos propres forces avons-nous encore ? Ces choix malheureux sont avant tout un aveu de faiblesse.

5/ Voyez-vous la portabilité prévue par les règles communautaires comme une opportunité ou comme une menace ?

Les mécanismes de portabilité ont une intention initiale plutôt bonnes. Cependant c’est pour moi une chimère. Ce que la portabilité, si elle est imposée, produira c’est une uniformisation des plateformes. En ce sens, c’est selon moi une fausse bonne idée qui ne profitera qu’à ceux qui sont déjà en place, les GAFAM.

Prenons l’exemple des réseaux sociaux. Donner la possibilité à un utilisateur de transférer l’ensemble de ses données d’un réseau social à un autre suppose en effet que la structure des réseaux sociaux soit strictement la même, pour faire simple : un profil, un mur de publications, des messages privés. Prenons l’exemple de Whaller : un utilisateur n’a pas de mur, mais participe à plusieurs sphères, un utilisateur ne dispose pas d’un profil, mais de plusieurs profils qu’il peut faire varier d’une sphère à l’autre, quant aux messages privés ils sont aussi contextualisés aux sphères… Et bien Whaller est structurellement incompatible avec les réseaux sociaux Facebook, Linkedin ou Twitter. Or, ce qui nous distingue, ce qui est innovant c’est précisément ce système de sphères que nous avons inventé. Si la portabilité devenait obligatoire, elle ne pourrait être appliquée. Elle ne profiterait ainsi qu’à ceux qui ont déjà imposé leur modèle et qui dominent le marché.

6/ Quel avenir prédisez-vous à l’écrit dans un monde cerné par la visio, le podcast et bientôt le métavers ?

L’écrit est selon moi le premiers des Arts de l’humanité, il est un tel vecteur de transmission qu’il n’est pas près de disparaître. Votre question invite cependant à le mettre en perspective ces multimédias que sont l’image, le son… et comme vous dites, bientôt l’immersion dans les métavers. Nous sommes cernés par l’immédiateté, l’emprise de l’urgence, et l’écrit est une porte de sortie « low tech » puisque contrairement aux autres vecteurs, un livre n’a pas besoin d’outillage, pas besoin d’électricité ou de réseau internet.

On pourrait aussi beaucoup écrire à propos de la modification de nos rapports au temps et à l’espace depuis l’avènement des technologies (d’abord les moyens de transport physique, puis désormais le transport de l’information). L’écrit permet de couper avec cette course au rétrécissement de l’espace, du temps et … de nos cerveaux ! Me concernant, j’ai voulu écrire ce second ouvrage (Après Facebook, Rebâtir) d’abord pour prendre le temps de consigner quelques réflexions, quelques instants. Écrire c’est d’abord « inscrire ». Ou graver. Un tweet passe, un livre reste et permet de transmettre.

7/ De quelle évolution technologique probable pouvez-vous affirmer aujourd’hui que vous ne l’épouserez jamais ?

J’ai déjà divorcé d’un grand nombre de technologies captives ! Et en premier lieu celles de Facebook ! Pour le reste, d’autres s’essayent à la futurologie, pas moi. Je préfère agir et bâtir que discourir à propos d’un monde modelé par d’autres. 

8/ Il faut avoir déambulé dans les allées du salon intranet, pardon, “Digital Workplace” a-hum !, pour prendre conscience de l’atomisation du marché du logiciel collaboratif. Comment imaginez-vous une nécessaire consolidation ?

Je ne vois pas la diversité des acteurs français du « collaboratif » comme un problème en soi, au contraire ! Je pense que la consolidation doit passer par la compétition, certains produits finiront par se démarquer, d’autres disparaîtront. Et si la consolidation doit advenir, elle passera à mon sens par des fusions ou acquisitions d’entreprises et de solutions complémentaires et pas nécessairement concurrentes. Du moins, si l’ambition de chacun, vivement ressentie et à juste titre aujourd’hui, perdure !

Il ne faut pas avoir peur de la compétition, de la concurrence ! Au contraire, cette diversité témoigne d’une vitalité importante en France. Nous devons nous en réjouir.

9/ Notre époque veut faire coder tout le monde. Et si on mettait aussi des classiques dans les mains de certains développeurs ? Dit autrement, qu’est-ce que les Humanités pourraient selon vous apporter à la culture et à la pratique de la programmation ?

On finira bien par comprendre que tout le monde n’est pas programmé pour coder ! Cette effervescence autour de l’apprentissage du code a cependant le mérite de poser la question de la maîtrise des technologies. Comprendre en faisant c’est toujours intéressant ! Quant aux Humanités — et je souscris pleinement à ce terme ! — elles sont comme hier plus nécessaires que jamais : ne perdons pas de vue que le code, et son écriture, n’est qu’un moyen de réaliser un ensemble de services nouveaux. Si les concepteurs des technologies oublient ce qu’est l’Homme, dans son anthropologie profonde, alors ils ne feront que tourner en rond autour d’un tabou insaisissable. Les démiurges de la Silicon Valley sont des experts de l’anthropologie et sont parfois même comparés à des nouveaux gourous. Ne soyons pas naïfs, l’innovation avance outre-Atlantique dans un sens qui nous échappe. 

10/ Nous avons un ministre de la souveraineté numérique, mais nous ne connaissons pas la définition que le ministre en donne. Vous prenez sa place demain, quelle définition proposez-vous ?

D’abord celle d’une feuille de route politique ! L’heure des dissertations doit cesser, et donner place à l’action politique, pour un recouvrement de notre autonomie stratégique.

Mais si j’étais à cette place, pour répondre tout de même à votre question, je ferais d’abord rimer la souveraineté numérique avec la confiance dans l’entreprise française. Et toute sorte d’entreprise. De l’école aux industries.




Je suis convaincue que l’hyper automatisation est clé aujourd’hui face aux menaces les plus fulgurantes.

Elena Poincet, après douze ans dans l’armée et quatorze à la DGSE, est aujourd’hui CEO de l’éditeur de logiciels Tehtris, expert en cybersécurité. Cet entretien a été publié le 3 juin 2022.

1/ Votre expérience dans les services vous confère-t-elle une spécificité dans la manière d’envisager le métier de la cybersécurité ?

Dès la création de TEHTRIS, nous avons mis notre culture offensive au service du défensif en réalisant nous-même des intrusions dans les entreprises, lesquelles se pensaient alors sécurisées. Notre capacité à entrevoir les possibilités et la connaissance de la cybercriminalité confèrent une spécificité à la technologie XDR que nous avons créée avec Laurent Oudot, co-fondateur de TEHTRIS : nous avons imaginé un système hyper automatisé qui opère en tout temps et en tous lieux, comme si nous exercions en temps de guerre. 

La TEHTRIS XDR Platform a ainsi été conçue pour détecter et neutraliser les cyber attaques en temps réel et sans aucune intervention humaine. En opérant 24h sur 24 et 7 jours sur 7, elle est au service de la protection des entreprises et des administrations. Je suis convaincue que l’hyper-automatisation est clé aujourd’hui face aux menaces les plus fulgurantes.

2/ La France donne l’impression de se réveiller dans un monde hostile animé par des acteurs beaucoup plus soucieux de leurs intérêts que nous ne le sommes. Serait-ce une vue de l’esprit, et le cas échéant, pour quelles raisons ?

Entre 2012 et 2017, avec Laurent Oudot, lorsque nous alertions les entreprises du CAC40 sur l’arrivée des ransomware, personne ne nous croyait…

Pour moi, ce n’est pas une vue de l’esprit, c’est très clairement le cas. Les raisons sont diverses : la peur de changer, la peur de prendre des risques, la peur de perdre, etc.

Depuis deux ans, la donne change effectivement : nous avons pris conscience de nos dépendances. Sur la cybersécurité, si la confiance envers les solutions européennes est difficile à obtenir, un changement s’opère, ça commence à venir. De plus en plus de RSSI sont soucieux de recourir à des solutions françaises car ils comprennent les conséquences que cela implique de recourir à des solutions étrangères.

Au sein de TEHTRIS, nous n’avons pas attendu pour innover. Nous nous plaçons toujours dans une logique prospective où l’innovation fait partie de notre quotidien. Cette approche permet de proposer à nos clients des technologies à la pointe.

3/ Du point de vue de votre métier, est-il parfaitement sûr de recourir à des logiciels américains ?

Non. Nos données constituent notre patrimoine et doivent être protégées du cyber espionnage. Si vous recourrez à des solutions américaines, comment être certains que ces acteurs étrangers protègent vos données ? Peut-être les utilisent-ils à des fins d’espionnage industriel ou commercial ? Les lois extraterritoriales comme de Sécurité Intérieure permettent un degré d’intervention difficilement contrôlable.

Pour nous, les seuls logiciels sûrs sont les nôtres. Nos logiciels, développés en France et dont les données sont hébergées en Europe, sont « secure & ethics by design ». Contrairement aux logiciels américains, nous garantissons l’inviolabilité du contenu des fichiers protégés, auxquels nous n’accédons pas. Nous nous positionnons ainsi en tiers de confiance européen. C’est la raison d’être de TEHTRIS qui est de lutter contre le cyber espionnage et le cyber sabotage.

4/ Face à la menace clandestine que fait peser la cybercriminalité, ne trouvez-vous pas que les acteurs de la sécurité jouent un peu “à jeu ouvert”, en communiquant à profusion sur leurs ressorts, méthodes et outils ?

Les acteurs de la sécurité communiquent sur leurs solutions, c’est certain – les budgets marketing de nos concurrents américains et israéliens sont d’ailleurs colossaux. Les méthodes et outils restent, en revanche, relativement peu documentés dans les détails. Il y a un risque de surenchère sur les réseaux sociaux chez certains acteurs, qui permettent de nourrir l’ingénierie sociale des cybercriminels. Par exemple, chez TEHTRIS, nous avons fait le choix il y a plusieurs années de ne pas afficher nos références clients, à de rares exceptions, afin de protéger nos clients, en ne les mettant pas dans la lumière. Nous sommes très précautionneux et ne mettons pas nos clients en danger pour en acquérir de nouveaux !

Au sein de TEHTRIS, nous communiquons de façon « utile ». Cela signifie que nous partageons les informations qui peuvent contribuer à arrêter « la course » des cybercriminels. Par exemple, dès que nous détectons une menace virulente, nous partageons l’information avec les autres acteurs de l’écosystème. TEHTRIS est notamment membre de la Cyber Threat Alliance, une organisation à but non lucratif qui permet l’échange d’information de haute qualité et en temps quasi réel sur les menaces. Nous partageons, dans ce cadre, nos marqueurs uniques à forte valeur ajoutée pour contribuer à offrir un monde numérique plus sûr.

5/ L’IOT, c’est un vrai cauchemar pour des professionnels de la cybersécurité : une myriade de petits chevaux de Troie, n’est-ce pas ?

Les menaces liées aux IOT deviennent une cible privilégiée pour les cybercriminels. Ces derniers s’introduisent sur un de ces appareils non protégés pour accéder à l’ensemble du réseau d’une entreprise. Il est estimé que 75 milliards d’appareils seront en ligne en 2035. 

Les entreprises doivent et devront donc s’adapter à l’utilisation croissante des IOT et comprendre que leur parc mobile est un vecteur de risque.

Je dirais que le cauchemar est donc surtout pour les entreprises qui doivent protéger leurs IOT avec des technologies adaptées. Nous leur recommandons donc trois technologies : l’EPP (antivirus nouvelle génération), l’EDR (agent qui détecte et neutralise les menaces connues et inconnues) et le MTD (protection des périphériques mobiles, tels que les smartphones et tablettes).

6/ La souveraineté technologique est devenue un thème central dans la vie politique. Quelle mesure prendriez-vous, qui en favorise le recouvrement pour notre nation ?

Je préfère parler d’autonomie stratégique, plus que de souveraineté technologique. Si je devais prendre une mesure pour protéger nos données, notre patrimoine, il s’agirait de recourir maintenant à des solutions françaises et/ou européennes de cybersécurité pour que, demain, l’Europe dispose de leaders de la cybersécurité.

La cybersécurité, c’est maintenant et non dans 10 ans. C’est un appel à faire confiance à nos solutions et à oser recourir à nos technologies. Certains RSSI le font déjà mais il faudrait que ce soit systématique.

Soutenir la commande publique et privée est essentiel. Si l’on regarde de l’autre côté de l’Atlantique, les PME innovantes et start-ups américaines se sont développées grâce au Buy American Act et au Small Business Act. Ces dispositifs d’achats et d’aides publiques volontaristes, qui datent depuis plus de 50 ans, ont permis l’émergence de grands acteurs américains qui sont aujourd’hui largement présents en Europe et dans le monde.

S’il est inutile de rappeler que nous avons du retard, il est crucial de souligner que c’est maintenant qu’il faut un patriotisme économique en Europe.

7/ Au regard des enjeux de la cybersécurité pour le pays tout entier, pourquoi ne pas considérer que vous exercez une mission de service public, avec les moyens de puissance publique qui vont avec ?

Notre raison d’être est d’œuvrer pour la cyberpaix dans le monde et faire que le cyberespace devienne un environnement de confiance et d’avenir. Cette raison d’être est actée dans nos statuts puisque TEHTRIS est désormais la seule entreprise de cybersécurité à avoir adopté le statut de société à mission.

En ce sens, on exerce bien une mission de service public en protégeant les citoyens et en œuvrant pour l’intérêt général.

Si nous partons de ce principe que nous exerçons une mission de service public, il faudrait effectivement disposer de moyens de puissance publique efficaces. Les solutions de cybersécurité utilisées sur le marché français sont actuellement très majoritairement non-européennes.

Les acteurs publics pourraient-ils commencer par s’imposer à eux-mêmes l’utilisation de solutions françaises ? Assumons le fait que nous avons des technologies de cybersécurité à la pointe ! Assumons le fait de communiquer sur nos forces ! Nos concurrents américains et israéliens disposent de forces marketing considérables.

Je le redis la commande publique et aussi privée est essentielle pour nous, et plus globalement pour les acteurs de la filière.

8/ Notre droit pénal vous semble-t-il suffisamment sévère en matière de cybercriminalité ?

La cybercriminalité est une délinquance protéiforme et sans frontière. Les auteurs et les victimes sont des entreprises, des administrations, des particuliers, nous tous.

L’ampleur de la cybercriminalité est complexe à évaluer. Selon les estimations, les pertes sont estimées à 6 000 Mds USD en 2021, soit 7% du PIB mondial et l’équivalent de la 3ème économie mondiale… 

Dans ce contexte, il est essentiel que le droit pénal soit à la hauteur de ces enjeux. La cybercriminalité impose une coopération judiciaire internationale qui se développe. Il existe des pôles de cybercriminalité, par exemple, dans les tribunaux. Nous avons tous intérêt à réduire le nombre de cybercriminels.

La sévérité pénale dépend surtout de l’ampleur des dégâts causés…l’internationalisation et la coopération inter-Étatique requise, comme l’anonymat et la distance physique que le numérique permet de maintenir, laissent à penser au cybercriminel que ses victimes ne sont pas des personnes incarnées et qu’il est à l’abris de la Justice. Diverses opérations policières dans les deux dernières années nous ont démontré qu’il ne l’était pas !

Rappelons que la question n’est pas de savoir si l’on risque d’être attaqué mais quand et comment il est possible de limiter ce risque. Assurer la sécurité des systèmes d’information et garantir la disponibilité, l’intégrité et la confidentialité des données est clé. Comment ? La première recommandation est de recourir à des outils hyper automatisés qui détectent et neutralisent en temps réel et sans aucune intervention humaine les cyberattaques.




Notre interview par Liberté Numérique

Liberté Numérique nous a fait l’honneur de nous interviewer. Nous publions ici la première question de l’entretien et vous invitons à en lire la suite sur leur site. 

Bertrand Leblanc-Barbedienne est le créateur du compte Twitter SouveraineTech et de la lettre d’information éponyme qui propose chaque semaine des interviews de haut vol. Il a répondu à nos questions sur la « souveraineté technologique », le contrôle social et les libertés publiques…

Liberté Numérique : Comment est née « SouveraineTech », quelles motivations vous animent, que ce soit sur les réseaux sociaux ou via votre lettre d’information ?

Bertrand Leblanc-Barbedienne :
SouveraineTech ne serait pas née sans mon expérience de directeur de la communication chez Whaller. C’est là que j’ai été sensibilisé aux enjeux de souveraineté numérique par Thomas Fauré, qui préside à la destinée de cette entreprise, et qui en a matérialisé l’idée même avec sa plateforme.

Et puis fin 2019, j’ai entendu le président de la République évoquer le thème à plusieurs reprises. Je me suis dit alors que le sujet allait certainement croître en importance. J’ai donc décidé de m’en emparer et d’en traiter tous les aspects à travers un compte Twitter, pour commencer.

Selon moi, la technologie, c’est le discours sur la technique. Et la technique, ce sont les moyens, les instruments, les outils. Si bien que la souveraineté technologique désigne tous les moyens de rester maîtres de cet outil. On peut ne plus l’être quand cet outil vous asservit. On peut aussi ne plus l’être quand cet outil est conçu ou commercialisé par des puissances étrangères concurrentes et potentiellement hostiles.

Ce sujet de la souveraineté technologique passionne dès lors que l’on intègre que tout est outil parmi les moyens auxquels une communauté doit avoir recours pour subvenir à ses besoins. C’est l’ensemble de ce que l’on appelle la chaîne de valeur, et cela intègre les ressources, les matières premières, la logistique, les réseaux de distribution, mais aussi la propriété industrielle ou le génie propre etc. Voyez, par exemple, selon moi, la langue anglaise est un outil. Qu’est-ce que le recours massif à cet outil en France induit de dépendance, d’acculturation, voire de soumission à un modèle à l’origine duquel se trouvent les pays locuteurs natifs de cette langue ?

L’honnêteté commande de vous dire aussi que j’ai créé SouveraineTech pour m’aider à retrouver une situation, en étant d’emblée dans « l’effectuation » chère à Silberzahn, plutôt que dans la sollicitation. L’idée de départ était de constituer un canal d’information qui cerne bien le sujet et ses acteurs. Cela a plutôt bien marché. Je crois être parvenu à constituer une belle communauté en croissance constante.

Ma plus grande fierté est d’avoir suscité l’intérêt d’acteurs aux vues idéologiques divergentes. Certains parmi eux récusent même l’idée de souveraineté technologique. Je pense aussi être parvenu à rendre justice à ce terme mal compris de souveraineté technologique. Au début les gens vous collent des étiquettes. « Dites moi Bertrand, vous ne seriez pas un petit peu souverainiste par hasard ? » (Horresco referens, naturellement) Ah ce besoin d’ «  ismes » en France, c’est incroyable. La valeur d’un point de vue personnel, chez chacun, c’est précisément la synthèse qu’il est parvenu à opérer entre des expériences, des informations et des idées. Nul n’est idéologiquement fait d’un seul bloc et c’est ce qui fait la richesse de chaque interlocuteur.

Reste que je n’ai sans doute pas choisi le combat le plus facile. Mais l’opiniâtreté avec laquelle je m’efforce de trianguler la notion de souveraineté technologique finit par payer, si j’en crois mes interlocuteurs qui me demandent souvent en DM de « passer » une information. Tout cela a évidemment une valeur que je m’attèle à développer. Des associations ont même été envisagées avec de belles entreprises et des figures attachantes. Mais nous en sommes restés au stade des fiançailles, qui, comme chacun sait, sont faites pour être rompues. Je ne désespère pas cependant de rencontrer des partenaires déterminés, des titres de presse ou des investisseurs qui aient conscience de l’utilité autant que du potentiel de SouveraineTech pour me permettre de lui donner une autre dimension, tout en conservant une certaine liberté de ton. On me reproche parfois ma véhémence. Mais ça n’est souvent que l’expression d’une sainte colère contre des états de faits incompréhensibles. C’est de l’ire !

Enfin, j’ai entamé il y a trente semaines un exercice hebdomadaire d’entretien, qui est diffusé dans notre newsletter. Mes invités sont d’une grande variété : des entrepreneurs, des universitaires, des militaires, des politologues etc. Jamais je n’avais encore été interviewé moi-même. Il fallait que ce fût vous : merci !

Lisez la suite de l’interview sur le site de Liberté Numérique.




Construisons un modèle qui nous ressemble et qui nous serve. c’est dans ce terreau que notre souveraineté pourra prendre racine.

Kevin Echraghi? et Antoine Mestrallet?, qui enseignent à Sciences Po et sont les co-instigateurs d’Héretique. Cet entretien a été publié le 27 mai 2022.

1/ Vous transmettez des “numériques alternatifs, émancipés de la doxa de la Silicon Valley”. Comment définiriez-vous cette Doxa ?

Nous définissons la doxa de la Silicon Valley, ou modèle californien, par 5 piliers. Un numérique obsessionnel qui cherche à changer le monde par la numérisation de tout et tout le monde. Un numérique réductionniste qui s’intéresse uniquement à la résolution de problèmes pour des consommateurs, en apportant prédictibilité et efficacité. Un numérique extractif dont le modèle économique repose sur la capture et la mise en marché de nos données privées et de notre attention. Un numérique impérialiste porté par des organisations qui aspirent au monopole total en s’affranchissant de nos règles communes, notamment nos lois. Enfin un numérique hors-sol qui se pense en dehors du territoire et de la culture, qui néglige le passé et excuse ses impacts présents pour nous projeter vers un futur déjà écrit. Un numérique devenu dogmatique, qui malgré ses impacts écologiques, sociaux et sanitaires désastreux nous est présenté comme le seul possible.

2/ La technologie avance sous son propre prétexte ? Pouvez-vous identifier les grands courants idéologiques en présence qui sous-tendent son développement   ?

De nombreux courants idéologiques semblent avoir fusionné pour donner naissance à cette idéologie propre au numérique californien. L’objectivisme d’Ayn Rand et la cybernétique de Norbert Wiener en sont deux des pierres angulaires. Quand la première prône la morale de l’égoïsme, la figure de l’entrepreneur visionnaire et un État réduit à peau de chagrin, la seconde pense une société auto-organisée en réseaux où l’information circule librement. À ces deux pensées, nous pouvons ajouter le mythe de la frontière spécifique aux Etats-Unis, le saint-simonisme ou le spencérisme, mieux connu sous le nom de darwinisme social…

3/ Votre collectif s’appelle Hérétique, sans doute parce que vous luttez contre la “doxa”. Mais vous prônez des héterodoxies. À quel genre de bûcher vous destinez-vous ? 

Nous nous positionnons en hérétiques face à ce modèle hégémonique devenu dogmatique, enseigné dans nos universités, recommandé par nos consultants et reproduit par nos industriels. Parler d’hérésie permet dans un premier temps de fédérer un front commun contre un modèle clairement identifiable. Mais au-delà de la critique qui était le point de départ de notre démarche, nous désirons plus que tout faire émerger des alternatives, qu’elles soient créatives, organisationnelles, politiques, éducatives, financières ou législatives. Il y a de nombreuses voies à explorer, et de nombreux acteurs qui arpentent déjà ce champ des hétérodoxies ! Tous aux bûchers donc. Dans le metaverse c’est possible ?

4/ La poésie, en grec, c’est créer (poiein). Comment réintroduire de la poésie par la technologie, aujourd’hui intégralement tournée vers le calcul, la maîtrise ou le contrôle ?

Seule la rationalité instrumentale – définie par Weber comme le désir d’atteindre les buts que l’on se donne avec la plus grande efficacité – semble avoir droit de vie dans nos outils numériques. Or la poésie n’a cure de l’efficacité. L’efficacité est un fossoyeur de poésie. Pour explorer ce qu’Alain Damasio nomme un « épicurisme numérique », il faut donc d’autres intentions, d’autres mécanismes et nécessairement d’autres outils, par et pour des poètes. Il faut renoncer à l’optimisation de tout et tout le monde et chercher des outils à hauteur d’Homme : Ommwriter pour écrire, JazzKeys pour transmettre, Dérive pour flâner, Radiooooo pour explorer la richesse musicale de notre monde, Mejnoun pour la partager. Et tant d’autres déjà nés ou à créer.

NDLR : + Every Noise at Once ?

5/ De quelles erreurs cherchez-vous à prévenir vos élèves et vos clients ?

Le numérique est un matériau, comme du bois. Et il semblerait que, comme fascinés par les arcs et les flèches, nous ayons oublié de penser des échiquiers et des violons. Plutôt donc que de copier-coller un modèle californien qui nous détruit, c’est vers cette recherche de numériques alternatifs que nous orientons nos élèves et nos clients. Des numériques pertinents, là et si ils sont utiles et au bon niveau de performance. Des numériques respectueux qui ne pillent pas nos données et notre attention. Des numériques riches qui suscitent surprise, solidarité, sensualité, découverte et tout ce qui disparaît à mesure qu’avance le numérique californien.. Des numériques ancrés dans nos cultures et dans les limites planétaires qui s’imposent à tous. Des numériques collectifs et souverains, qui opèrent dans le cadre de la loi.

6/ Web3: Révolution ? NFT : No F…..G Taste ?

Vaste sujet, qui n’a pas encore révélé tous ses secrets ! Nous explorons avec intérêt les nouvelles capacités qu’acquiert le matériau numérique par la blockchain, notamment la rareté, le conditionnement par des paramètres extérieurs sous forme de smart contracts, la généalogie d’une œuvre… Malheureusement, même si les apports du Web3 sont intéressants, il semble déjà avoir été capturé par les prophètes de la Silicon Valley et les spéculateurs en tout genre – 82 % des acheteurs de NFT sont motivés par l’argent, pas par l’œuvre. Ces technologies s’installent comme les nouveaux outils de financiarisation et de mise en marché de tout et tout le monde. De quoi faire du metaverse un méta-marché. Qui n’a pas rêvé d’habiter dans les allées d’un hyper-marché infini ? Miam.

7/ Musk est-il selon vous un “game changer” ou juste un énième geek génial avec des moyens considérables et des idées bizarres ?

Musk est avant tout un narrateur : personne mieux que lui ne sait construire des narrations économiques telles que décrites par le prix Nobel Robert Shiller. Pour faire grandir Tesla, il a inoculé la narration d’une transition vers un monde post-fossile. Pour SpaceX, celle d’une espèce humaine multi planétaire. Pour Neuralink – son entreprise qui veut nous mettre des puces dans le cerveau – il a développé la narration d’une IA qui va rapidement dépasser nos capacités cognitives et contre laquelle il faudra nous défendre. Ce qui est fascinant avec Elon Musk, c’est sa capacité à transformer ces narrations en réalités industrielles. Ce qui est inquiétant par contre, c’est l’aveuglement de beaucoup de ses ouailles, tellement emballées par la narration qu’ils refusent de questionner objectivement la pertinence des entreprises de Musk. C’est assurément un game changer mais c’est surtout un prophète des temps modernes.

8/ N’y a-t-il pas une hypocrisie majuscule dans le discours techno-durable ? D’ailleurs, vous souciez-vous vraiment du bilan carbone de cet entretien ?

Le modèle numérique californien est structurellement insoutenable. Soyons clairs : il est impossible d’imaginer un numérique sobre quand on cherche à augmenter chaque jour son ubiquité et sa performance. Et les corrections à la marge – optimisation du traitement des données, datacenters fonctionnant aux énergies dites vertes ou sites web eco-conçus – ne changeront rien au cœur du modèle. Un numérique durable c’est un numérique qui arriverait à s’extraire de l’injonction permanente à l’efficacité, à l’optimisation et à la prédictibilité de tout et tout le monde. Dérive par exemple – une application pensée pour la flânerie – plutôt que Google Maps – cet outil d’optimisation logistique et industrielle qu’on utilise pour aller au resto. Cette infolettre nous paraît totalement acceptable. C’est sur la voiture autonome et ce genre de folies écologiques qu’il faudrait plutôt se pencher.

9/ La souveraineté technologique est-elle possible ? 

Permets-nous de recentrer la question sur la souveraineté numérique et d’y répondre par une question : qu’entend-t-on par souveraineté ? L’indépendance totale, matérielle comme logicielle ? La mise sous contrôle des géants numériques par nos lois ? Le développement de nos propres géants ? Le financement national d’un écosystème viable ? L’indépendance de nos administrations vis-à-vis d’outils sous contrôle de puissances étrangères ? Tout cela sûrement ! Mais cela ne serait pas suffisant. En effet, quelle serait notre souveraineté numérique si nous développions un Uber ou un Amazon capitalistiquement français mais si loin de nos cultures, de notre art-de-vivre et de nos modèles sociaux ? Cela reviendrait à rendre les armes avant le combat, à abandonner notre souveraineté politique et idéologique avant même de construire notre souveraineté technologique. Construisons un modèle qui nous ressemble et qui nous serve. C’est dans ce terreau que notre souveraineté pourra prendre racine.

10/ Pouvez-vous recommander à nos lecteurs : un ouvrage, un adage, un morceau de musique, un film, et une œuvre d’art de nature à bouleverser leur journée ?
  • Un adage persan : “De qui as-tu appris la politesse ? Des impolis.”
  • Un ouvrage : Ni Web Ni Master, bande dessinée de David Snug – et sinon à peu près tout ce qu’il y a dans labiblio.tech d’hérétique
  • Un morceau de musique : La Dame Blanche – Veneno / Dinos – 93 mesures /Diana Ross – It’s my house ça dépend de votre humeur !
  • Un film : Encore de la musique en fait, mais une immersion de plus d’une heure dans l’univers de David August, c’en est presque un film ! Ou sinon un set de Sébastien Léger devant les pyramides de Kheops, quel délice.
  • Une œuvre d’art : Le travail de Pablo Rochat, particulièrement son travail de commentaire de l’époque par association d’images comme ici