Newsletter n°59 - 19 mai 2023

⭕️ Éditorial

Grand causou, petit faisou

Quand nous sommes enfants, certaines des paroles de nos ainés deviennent au fil des années comme des mantras. En psychologie, on parle d’introjections, processus par lequel des choses qui sont en dehors vont peu à peu être à l’intérieur de soi. Ces introjections sont l’héritage familial immatériel, celui qui forge notre rapport au monde, en adéquation avec les pensées entendues, ou en opposition. Un de mes anciens mentors m’avait ainsi dit un jour que s’il était toujours en retard, c’était pour satisfaire sa mère. Quand il était enfant, elle lui demandait sans cesse de se dépêcher, et petit à petit, il s’était forgé l’idée qu’il ne la satisfaisait jamais autant que s’il faisait les choses au dernier moment, ce qui le forçait à se dépêcher.

Si je le soupçonne de s’être moqué de moi, il n’en reste pas moins que, comme tous, ce que j’ai entendu dans mon enfance a participé à ma construction. Et s’il est bien une chose que j’entendais souvent dans ma famille, depuis mes grand-parents maternels jusqu’à mes parents, tous bretons, c’est le leitmotiv « Grand causou, petit faisou« . Ces quatre mots-là ont assurément façonné mon rapport au monde comme « Il faut savoir se retrousser ses manches » est à la base même de ma détestation des chemises à manches courtes. À l’heure où les choses vont si vite, il est bon d’observer que la transmission intergénérationnelle continue à faire son œuvre. On ne grandit jamais aussi bien qu’en apprenant de nos ainés, c’est l’essence même de l’humanité, un continuum qui fait honneur à l’expérience et à la connaissance.

Or, depuis quelques années, comme tant d’autres, je suis consterné par l’incroyable place donnée aux causous dans les médias et sur les réseaux sociaux. Ceux-là n’ont pourtant pas (encore) fait grand-chose de leur vie. Ce sentiment est renforcé par une expérience de plus d’un quart de siècle auprès de très nombreux faisous (professionnels ou experts), qu’on entend trop peu causer. Conséquemment, parce que les convictions et les certitudes se fondent sur l’inexpérience, l’influence des premiers dans des décisions structurantes de notre pays conduit à de graves difficultés. Pourtant les seconds sont ceux, hommes et femmes, qui, sans le moindre doute possible, peuvent aider à guider, à condition qu’on leur accorde enfin la place qu’il est la leur.

Sébastien Tertrais



Aujourd’hui nous avons l’honneur de partager avec vous un échange passionnant avec Arnaud Montebourg, avocat, ancien ministre et désormais chef d’entreprise, qui nous présente son Podcast « Les Vrais Souverains« 

Un entretien conduit par Sébastien Tertrais

Arnaud Montebourg, avocat, ancien ministre et depuis 2018 entrepreneur, vient de produire un podcast nommé « Les Vrais Souverains », dont deux premiers épisodes sont déjà disponibles.

Dans le premier il retourne à la rencontre des anciens salariés d’Alstom à Belfort, entreprise rachetée par Général Electric en 2015 pour un montant de 13 milliards de dollars, dans le cadre de tractations révélatrices de la capacité de prédation de l’économie américaine et de l’importance de la loyauté des dirigeants des grandes entreprises françaises, dans le second il va à la rencontre de Horizom, un producteur de bambous, une plante magique qui pourrait contribuer à la séquestration du carbone et aux objectifs d’augmentation de la biomasse. Plus tôt en mars nous avions suivi avec beaucoup d’intérêt la commission d’enquête parlementaire liée à la perte d’indépendance énergétique de la France et l’audition de l’ancien ministre, dont nous avions d’ailleurs diffusé deux extraits percutants sur la notion de souveraineté. Nous avons naturellement pris attache auprès de ses collaborateurs afin de nous entretenir avec lui autour des enjeux de souveraineté. Nous avons le plaisir de vous partager ci-après l’entièreté de notre conversation, réjouissante et des plus motivantes.

ST : Après votre premier métier d’avocat, vous vous êtes engagé dans une carrière politique de haut rang, puis vous avez quitté votre mandat en 2015. Vous êtes désormais entrepreneur. C’était important pour vous d’entreprendre ?

AM : Oui, parce qu’il y a l’indépendance et la liberté qui sont liées à mon tempérament et à mon histoire. C’était un vieux rêve, que je voulais réaliser depuis que j’étais étudiant, que je n’ai pas pu réaliser avant parce qu’il fallait aller travailler. J’étais juriste, et finalement la meilleure profession qui correspondait à mon tempérament et à ma carte d’identité intellectuelle c’était avocat, pour exercer en artisan solitaire. J’ai exercé ce métier pendant 7 ans, puis l’action politique m’a rattrapé. J’ai été élu à 34 ans et après je suis parti pour 20 ans, avec un parcours qui devait aller au bout, donc je suis allé au bout du parcours. Après, à 53 ans, je me suis dit que je devais pouvoir réaliser mes rêves.

ST : Vous avez quitté le projet de gouvernement avec Manuel Valls à la suite de désaccords sur plusieurs sujets, sont-ce eux qui vous ont motivé à « y aller » ?

AM : J’ai toujours été en désaccord avec les socialistes, mais dans l’exercice du pouvoir les désaccords ne sont  plus théoriques, ils concernent la vie des gens, donc on a envie d’infléchir le cours de la force des choses,  en se battant de l’intérieur, ce que j’ai fait. Mais j’ai compris au bout de nombreux combats perdus que c’est vain. À un moment j’ai su dans ma tête que j’avais déjà fait mes cartons. Pour un ministre de l’économie demander une inflexion majeure de la politique économique c’est quand même assez original. Tout cela a été maquillé derrière la fameuse cuvée du redressement, mais franchement la cuvée du redressement n’était rien à côté du réquisitoire que j’ai prononcé ce jour-là contre la politique économique que j’étais obligé d’appliquer, contre laquelle j’étais en désaccord. Lorsque je suis parti j’ai ressenti un grand soulagement.

ST : Cela vous a permis de sortir d’une situation de tension et de vous engager dans un combat pour lequel vous étiez prêt. Il est de notoriété publique que vous avez un certain attachement à la notion de vérité et qu’elle n’a pas été sans impact sur vos différents engagements.
AM : La politique a un rapport avec la vérité, vous ne pouvez pas traiter les problèmes si vous les déguisez, si vous mentez vous vous mentez à vous-même, vous ne traiterez pas le mal. C’est comme si un médecin faisait un mauvais diagnostic ou le dissimulait, et appliquait des placebos. Ça ne marche pas. Il faut vraiment regarder la vérité et les problèmes en face pour pouvoir les traiter.

Cette relation à la vérité, qui existe chez Pierre Mendes France, et qui m’avait été bien transmise par mon père, jeune militant radical qui s’était engagé derrière cet homme d’Etat, m’a beaucoup marqué. Dans la « République Moderne », qui est un livre qui a mon âge, Mendes France consacre un passage entier à la question de la vérité comme outil  de résolution des problèmes communs. Il est évident que ne pas faire trop de concessions sur la vérité est un point central pour qui veut agir pour son pays. On peut faire de la politique pour d’autres motifs que celui de soutenir son pays, mais moi c’était ce que je cherchais. Le reste ne m’intéressait finalement qu’assez peu, l’essentiel était là.

ST : Un des cadres de la DREETS[1] me disait récemment qu’un homme politique ne parlait jamais aussi bien que lorsqu’il n’avait plus de mandat.

AM : Il est vrai que lorsque nous relisions certains interviews mes attachés de presse me disaient parfois qu’il fallait revoir certains passages, en affirmant que ça ne passerait pas. Je refusais, je ne pouvais pas faire trop de concessions. La manière de les dire pouvait être un peu corrigée, sur la forme il pouvait être fait des choses, mais quand il s’agissait des contenus je ne préférai ne pas trop transiger. J’ai par exemple défendu la filière nucléaire, après Fukushima, dans un gouvernement de coalition avec les écologistes, j’ai lutté contre la bêtise des critères maastrichtiens de Bruxelles, j’ai dit aux dirigeants du CAC 40 qui trahissaient la France qu’ils se comportaient comme des flibustiers, j’ai soutenu le Made in France contre les ricanements de la classe dirigeante, mais ça n’est pas grave, il en reste quelque chose aujourd’hui.

ST : Vous venez de publier deux premiers épisode de votre Podcast « Les Vrais Souverains [2]», et après leur écoute je constate quelque chose de très marquant. Dans le premier, par exemple, vous êtes retourné voir les anciens de Belfort sur le site de General Electric, qui a racheté Alstom en 2015. Il s’agit de syndicalistes qui se sont mis à agir. Ils sont passés d’une logique de contestation et d’une grande déception à celui de l’action. Pensez-vous qu’il y a ici quelque chose à jouer ?

AM : C’est le sens à donner à nos vies. Bien sûr qu’on peut être contre quelque chose dans un monde qu’on n’aime pas, le mieux pour résoudre cette conflictualité dans le monde actuel, c’est de construire l’alternative, montrer qu’elle est viable, pour nous-mêmes, pour ceux qui nous regardent, nos enfants et même tous ceux qui se demandent si un autre monde est possible. Oui, on peut le construire. À chaque fois qu’on montre une alternative, on fait la démonstration que c’est possible. C’est la résolution de la tension. Ces syndicalistes sont devenus entrepreneurs, ils ont eu raison de protester, ils ont raison de construire. Dans toute vie on a des périodes de refus, on peut être à la fois Antigone et ces princes, ces rois de micro-royaumes dans lesquels nous pouvons imposer notre forme de gouvernement, le gouvernement de nos vies. Et des millions de gouvernement de nos vies, tous différents, peuvent ensemble constituer le gouvernement d’un pays.

ST : À condition sans doute d’aider, de soutenir, de fédérer et de tisser des liens entre tous.

AM : C’est l’idée de ce podcast, qui promeut des gens ordinaires qui font des choses extraordinaires. Les honorer et les remercier me paraît indispensable.

ST : Lors de la très remarquée et utile commission d’enquête visant à établir les raisons de la perte de souveraineté et d’indépendance énergétique de la France vous avez parlé de souveraineté et de loyauté, en montrant votre attachement à ces valeurs. En quoi ont-elles à ce point du sens ?

AM : La France, c’est un pays qui a ce désir éperdu de vivre libre et indépendant. C’est d’ailleurs son histoire, c’est pour cette raison qu’elle s’est affranchie des monarques. La souveraineté est une conquête de la Révolution Française, c’est la liberté de choisir. Dans l’histoire et la géographie de la France, la liberté est une base dont nous sommes les inventeurs. C’est un mot qui n’existe pas dans certaines civilisations, comme en Chine par exemple. Ce mot a été inventé par l’Occident, et au cœur de l’Occident il y a la France, qui joue un grand rôle dans le monde. Cela fait partie de notre histoire. Donc évidemment la perte de souveraineté conduit à ce que vous soyez dans la main des autres, d’abord sur le plan économique.

Comme l’ecrivait Adam Smith « On tient un pays soit par l’épée soit par la dette ». Face à l’épée nous avons fait face, il reste à traiter la dette. Qui sont nos créanciers et comment nous tiennent-ils ? Cette question, c’est la question fondamentale pour notre pays. Est-ce que nous avons le droit, dans la mondialisation, d’avoir un modèle social tel que nous l’avons imaginé, généreux ? Est-ce que nous avons le droit d’avoir un modèle environnemental différent, avant-gardiste ? Peut-être pas ? Peut-être qu’on ne le peut pas ? En tous cas cette souveraineté-là, elle se défend, elle se construit, c’est un ouvrage d’art, qui mute avec le temps et les siècles.

Alors évidemment, dans ce cadre-là, pour construite cette liberté, on a besoin d’unité. On a besoin de concilier les contraires. Et donc pour ça la loyauté est nécessaire. Vous ne pouvez pas mettre d’accord des gens qui ne sont pas d’accord sans loyauté, c’est à dire d’accord sur l’intérêt national. Vous ne pouvez pas faire cohabiter des gens qui sont structurellement dans des situations de s’affronter, les faire coopérer, sans cette loyauté. C’est le même sujet en fait, la liberté s’accompagne de loyauté.

ST : On assiste depuis quelques années aux soubresauts d’un pays qui se construit beaucoup contre. Le premier épisode de votre podcast montre l’écart important entre l’impression que les français seraient beaucoup contre, contre les réformes, contre les projets, contre le fait d’agir, et le fait que beaucoup de gens sont actifs et au service de projets utiles, avec des objectifs précis, riche de sens. Pensez-vous qu’il y a une prise de conscience suffisante pour aujourd’hui inverser la tendance et aller collectivement un plus de l’avant ?

AM : Il y a beaucoup de gens, parmi les protestataires, qui sont eux-mêmes des entreprenants. Ils entreprennent beaucoup dans leur vie, dans les associations, dans leur métier. Il n’y a pas d’un côté ceux qui protestent et de l’autre ceux qui font, parce qu’en fait on est contre quelque chose et on est obligé d’être pour autre chose. C’est invivable d’être toujours contre, parce qu’on se détruit. Et de la même manière c’est impossible d’être toujours pour, parce que là il y a un mensonge. C’est une répartition que chacun a en soi, différente bien sûr les uns des autres. Parfois c’est 50/50, parfois c’est 5/95, 70/30, on ne sait pas. Dans chaque être humain il existe une âme bâtisseuse, comme finalement dans l’abeille, il y a l’instinct de construction. Et puisque l’être humain est un individu social, il aime coopérer avec autrui. Et que fait-on de mieux, à plusieurs, que d’essayer de faire ciller, ou de donner un coup d’épaule à l’histoire ? Le rôle des masses, autrefois théorisé par le léninisme, c’est aussi la construction par des communautés de projets qui dépassent l’individu, qui lui permettent de se réaliser. En France il existe de nombreux entreprenants, et dans la grande catégorie des entreprenants vous avez des entrepreneurs, ceux qui montent des entreprises, et ceux qui participent à la vie de ces entreprises, c’est-à-dire des millions et des millions de gens qui tous les jours construisent un outil commun. Donc je ne ferai pas la partition entre ceux qui disent non et ceux qui disent oui.

ST : Nous sommes dans une pleine phase de réindustrialisation, et aujourd’hui se tient le sommet « Chose France[3] ». Que pensez-vous de l’arrivée de capitaux étrangers en France pour notre réindustrialisation ?

AM : D’abord qui pourrait déplorer qu’il y ait des milliards qui viennent s’investir en France ? On ne peut que s’en réjouir. Mais je voudrais dire qu’il s’agit ici d’un symptôme de notre faiblesse. D’abord parce que nous avons 156 milliards de déficit annuel de commerce extérieur, c’est-à-dire que 156 milliards sortent chaque année du pays. Comme on ne produit plus ce qu’on consomme, qu’on produit beaucoup moins que ce qu’on consomme, on achète à l’extérieur, donc on a besoin qu’il y a des flux dans le sens contraire, c’est-à-dire qu’il y ait de l’argent qui rentre pour équilibrer nos impérities économiques.

Nous sommes un pays de plus en plus détenu par nos créanciers, c’est-à-dire nos investisseurs, lesquels viennent faire leur shopping dans nos entreprises, comme nous l’observons depuis maintenant quinze ans, et qui choisissent la France pour y investir. C’est un peu le côté reluisant de notre faiblesse. Et vous avez le côté beaucoup plus sombre, qui fait qu’aujourd’hui le monde entier vient acheter la France en pièces détachées parce qu’ils savent qu’on a besoin d’argent. Au fond tout ces éléments marquent une perte de contrôle de notre économie. Et un état d’urgence absolu face à notre affaissement économique.

ST : Que faudrait-il faire, ou engager, pour que la situation change ?

AM : Il faut se remettre rudement au travail, c’est le sens de la réindustrialisation. Ce n’est pas un slogan, ça ne peut même pas être un politique d’Etat, encore moins une politique d’attraction d’investissements étrangers, il faudrait qu’on soit capable de relocaliser sur le sol national entre 50 et 70 milliards de chiffre d’affaires. Voilà, vous connaissez le tarif. C’est un travail de Titan que même Jupiter ne peut réaliser seul. C’est une mobilisation nationale, une appropriation par tous les secteurs de la société, c’est-à-dire qu’il faut réformer le système bancaire, qui ne finance pas l’économie réelle. Il faut remobiliser l’épargne qui est gaspillée et qui part à l’étranger. Ça veut dire qu’il faut débureaucratiser les règles et les contraintes qui pèsent sur les entreprises, ça veut dire qu’il faut remobiliser la nation autour d’une seule cause, une grande cause nationale, qui s’appelle se remettre à produire en France. Parce que sinon on n’y arrivera pas, et nous nous appauvrirons cruellement.

ST : On a besoin d’acteurs industriels, mais nombre des décisions importantes à ce « produire en France »  dépendent des acteurs politiques. Vous en avez été un de premier rang, vous êtes aujourd’hui un acteur économique, à titre privé. Avez-vous l’intention de jouer encore un rôle politique pour aider à accompagner ces changements ?

AM : Non, j’ai déjà beaucoup donné. Je considère que j’ai fait ce que je pouvais, dans le sens que j’espérais, avec des résultats qui sont contrastés. Je ne peux maintenant m’intéresser au pays qu’au travers de mes entreprises et des combats économiques qui sont les miens. C’est déjà pas si mal.

ST : Vous le savez maintenant de l’intérieur, toutes les entreprises se trouvent confrontées à des contraintes ou des lourdeurs administratives qui ne cessent de se complexifier. Que faudrait-il faire pour ne pas les fragiliser plus encore ?

AM : Je pense qu’il faut d’abord atrophier le système normatif qui vient de l’administration, qui est dépolitisée puisqu’il n’y a pas de contrôle politique sur l’administration en France, elle est en roue libre. C’est le grand problème de notre pays. Si je résume, dans un pays qui a inventé la liberté, quand même, on se retrouve dans une situation entre Kafka et Sacha Guitry, ou Alphonse Allais, qui consiste à découvrir que tout ce qui n’est pas autorisé deviendrait interdit, alors que normalement tout ce qui n’est pas interdit est de droit libre, et donc maintenant plus personne ne fait rien car se croit obligé de demander l’autorisation. Cette grave perversion du système juridique fait qu’il va falloir très rapidement imaginer une manière de se débarrasser d’une quantité considérable de règlementations qui ne sont pas seulement inutiles, mais aussi liberticides. Elle empêchent la société de prendre confiance en elle. Pour moi il faut faire confiance aux acteurs, sinon une société qui organise la défiance, qui imagine le délit derrière n’importe quelle pratique, c’est une société qui se meurt et se dévitalise. Pour ce travail de débureaucratisation il faudrait qu’il y ait au vice-premier ministre qui ne fasse que ça, pendant cinq ans. Il conviendrait de le rendre numéro deux du gouvernement, avec autorité sur tous les autres. Je pense qu’on pourrait y arriver franchement ainsi.

ST : Pouvez-vous nous en dire plus sur la maladie qu’avaient plusieurs de vos anciens collaborateurs, la bruxellose ?

AM : (Rires) Ma grand-mère dans le Morvan se plaignait du fait que ses lapins avait la myxomatose. Lorsque mes collaborateurs revenaient de Bruxelles et qu’ils me disaient qu’on ne pouvait pas faire telle ou telle chose, que la Commission Européenne n’autorisait pas telle ou telle autre chose, je leur ai répondu un jour « Vous, il faut vous soigner d’urgence, vous avez la bruxellose. Vous êtes contaminés par une maladie qui est celle de la croyance que Bruxelles va décider à notre place. »

ST : Aujourd’hui vous êtes associé dans dix entreprises, dans l’industrie et l’agriculture, deux piliers de notre pays. Que pensez-vous du fait qu’ils soient attaqués par des activistes et des militants qui, ne connaissent pas grand-chose, sont pourtant très sûrs d’eux et n’hésitent pas à conduire des actions qui fragilisent ces activités ?

AM : Les écologistes de la punition -et non de la construction- sont les conservateurs de la mondialisation actuelle, parce que le principal obstacle à l’écologie est que le lieu de production est très éloigné du lieu de consommation, il n’y a pas de lien entre le producteur et le consommateur. La première des écologies est celle qui produit sur place ce dont on a besoin. C’est la politique souverainiste. Il s’agit de réconcilier les circuits courts, par seulement dans l’alimentation mais dans tous les domaines. Faire coïncider les besoins des producteurs avec celui des consommateurs. Les écologistes qui empêchent la production sur place sont des révolutionnaires du statu quo, et les pires conservateurs de la mondialisation libérale. Finalement ils ne veulent pas qu’on extrait des mines des matériaux de la transition écologique, donc ils préfèrent faire de l’écologie sans en voir les conséquences. Ils ne veulent pas que l’agriculture, telle qu’elle est, fonctionne à un prix accessible, alors ils la rendent impraticable sur le sol national et leurs actions conduisent à l’importation. Ils empêchent tout investissement dont ils croient qu’ils porteraient atteinte à leurs principes alors qu’en vérité il sont des moyens de recréer des capacités de production sur place. On voit bien que cette écologie-là est l’écologie du statu quo, celle qui fait reculer le monde, alors qu’on a besoin de faire grandement progresser l’écologie.

Par ailleurs je regrette une chose, qu’il n’y ait pas de débat sur tous les sujets techniques et scientifiques, parce que la science est totalement instrumentalisée et manipulée. J’ai cherché des médias qui traitent les problèmes et les dossiers sur le fond, mais il n’y en a pas dans les grands médias. Nous avons un soucis de débat public. Je ne suis pas contre qu’on débatte des bassines, et on va découvrir que 70% des bassines sont indispensables, et que peut-être 30% d’entre elles sont indésirables.

ST : Dans les deux premiers épisodes de votre podcast chacun partage son expertise, tous les aspects d’un sujet sont abordés, politiques, techniques, scientifiques, emploi, … Il répond donc à ce que vous attendiez.

AM : J’ai voulu donner la parole à des gens extraordinaires qui n’ont aucune chance d’être entendus dans le système médiatique actuel. C’est une espèce de contre-société de faiseurs, ou plutôt de faiseux, des gens qui travaillent, qui construisent, selon des principes et des valeurs qui sont parfaitement identifiables, et qui concrétisent des projets. Évidemment cela suppose de croiser tous les domaines, écologie, sciences économiques, sociétal, les besoins de la société, les choix politiques, ce sont des démonstrateurs qu’il est possible de faire des tas de choses dans notre pays qui est peuplé de gens formidables, c’est tout ce que j’aime.

ST : Vous dites faiseux plus que faiseurs ?

AM : Oui, parce que faiseur c’est négatif. Le faiseux c’est celui qui fait, car dans mon pays natal on disait : « il y a les faiseux et les diseux ».

ST : Et alors, Monsieur Montebourg, qui sont donc les Vrais Souverains ?

AM : Les Vrais Souverains, ce sont ceux qu’on n’entend pas, mais qui font beaucoup pour reconstruire la France. C’est une société qui est liée par des liens invisibles, des liens de solidarité et d’entraide, composée de gens qui ne se connaissent pas. J’ai décidé qu’ils se donnent la main dans un lieu où ils pourront se découvrir les uns les autres. C’est ma contribution au débat public, une mise en valeur de nos efforts extraordinaires.

[1] Direction régionale de l’économie, de l’emploi, du travail et des solidarités

[2] Arnaud Montebourg part à la rencontre des Vrais Souverains, ceux qui se lèvent pour construire une France libre et souveraine, indépendante car elle prend son destin entre ses mains.

[3] Sommet instauré par le président Emmanuel Macron qui vise à présenter et expliquer aux grandes entreprises internationales les réformes menées pour favoriser l’activité économique de notre territoire. https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/choose-france





⭕️ Mezze de tweets

 



⭕️ Hors spectre

 

Studio Les Canailles

 

“Être bon représente une aventure autrement violente et osée que de faire le tour du monde à la voile.”
G.K. Chesterton

 




Les femmes de pouvoir sont des hommes comme les autres

Yasmine Douadi est fondatrice et CEO de RISKINTEL et Risk Summit.

1/ Quelle étymologie du mot risque a-t-elle votre faveur ? L’italien « risco » issu du latin « resecum » (« ce qui coupe », puis « rocher escarpé, écueil ») ou l’arabe رزق, « rizq » (« don fortuit ») ? Un mezze des deux peut-être ?

J’en reviendrais plutôt aux cindyniques du grec κίνδυνος / kíndunos, danger, pour « sciences du danger », qui sont consacrées à l’étude et à la prévention des risques. Au risque d’être terre à terre, le risque est avant tout un danger que l’on tente de prévoir, d’éviter, ou dont on veut limiter l’impact quand il se réalise. Derrière cette approche, il y a d’une part le facteur technique, par exemple en cybersécurité l’ensemble des moyens techniques (EDR, antivirus etc.) qui permettent de contrer la menace. Mais il y a d’autre part l’approche humaine, qui peut comporter une approche psychologique, sociologique, géopolitique, en intelligence économique par exemple. En ce sens, la cyber threat intelligence a une grande composante humaine et requiert des analystes pluridisciplinaires.

2/ L’hostilité est une dimension propre à l’Humanité. Mais nous vivons peut-être une sophistication de la menace, avec l’avènement du « tout cyber ». Les mécanismes de protection ou de repli sur de petites communautés plus sûres vous apparaît-il comme un réflexe assez sain ou comme l’expression d’une peur contre laquelle nous devons lutter sans cesse ?

Pour faire une analogie avec le Léviathan de Hobbes, qui a été écrit dans un contexte de guerre civile, lorsque le danger frappe à la porte de chacun, les humains ont plutôt tendance à s’en remettre à une autorité forte et englobante pour résoudre la situation. Le repli sur de petits groupes est en réalité une solution en désespoir de cause, en d’autres termes un pis-aller. Pour ceux qui connaissent la série américaine The Walking Dead, qui est une allégorie de l’état de nature, c’est le débat entre le petit groupe de Rick et Negan, nouveau Léviathan, être collectif extrêmement coercitif, dans un monde en délitement. Derrière ces constructions, la peur peut être un moteur, contre lequel il ne faut pas lutter mais plutôt remettre à sa place. Celui qui n’écoute pas ses peurs est un fou. L’homme courageux est au contraire à l’écoute de ses peurs et tente de les dépasser. La science du risque demande dès lors du courage et une action collective. Le changement majeur de notre époque est l’évolution rapide et la nature protéiforme de la menace, qui requiert une coopération entre les acteurs privés, mais aussi entre États, plutôt que la constitution d’un nouveau Léviathan planétaire selon moi. L’avenir est dans la coopération entre les différentes intelligences plutôt que dans une uniformisation des techniques de défense.

3) Que vous inspire l’idée selon laquelle il y a fort à parier que, demain, la moitié de l’économie mondiale sera dévolue à la « cyber-protection » de l’autre ?

La part de la « cyber-protection » de l’autre est amenée à suivre la digitalisation du monde. Plus là digitalisation progresse, plus la nécessité de sécuriser les SI se répand. En clair c’est un phénomène naturel dont le moteur est primordialement la digitalisation.

Dès lors, j’observe trois tendances possibles fortes. 

Premièrement, la digitalisation croissante des économies et modes de vies dans les pays en développement, notamment l’Afrique. Ce phénomène, qui arrive à son paroxysme en occident, créera des opportunités et défis majeurs en termes de cybersécurité. Les acteurs de la « cyber-protection » pourront utiliser les acquis de ce qui se fait en occident pour pénétrer les marchés émergents. Ils le font déjà d’ailleurs.

Deuxièmement, le métaverse, qui est perçu comme un nouveau continent par certains géants de la Tech. J’évoque cette tendance pour l’écarter car ce concept me parait ontologiquement dépassé. Pour faire une analogie, le métaverse est un terrain vague non constructible. Or les êtres humains se rassemblent autour d’intérêts ou de passions communes. Ce peut être un jeu sportif, un jeu vidéo, une fête, une projection cinématographique etc. Le vide n’attire personne, or le métaverse n’est que la promesse d’un vide digital dont les humains ne pourraient même pas s’approprier la matrice (le code) pour le modifier à loisir, mais où ils devraient tout acheter. C’est donc un projet bassement commercial représentant une régression anthropologique majeure. L’évolution ne nous y pas préparé, et je ne crois pas qu’elle nous y mènera. Les méta-verses existent aujourd’hui déjà, par exemple sous la forme de forums, de Discords, ou de jeux-vidéos comme MineCraft, Fortnite, League of Legend, Destiny etc. D’ailleurs, comme dans le vrai monde, les humains s’y rassemblent par communautés et sous communautés.

En dernier lieu, il y a la digitalisation du corps humain. C’est à la fois inquiétant et plein de possibilités. On pense tous au projet d’Elon Musk de connexion neuronale entre l’homme et la machine. Lorsque l’humain sera devenu une machine comme une autre, alors la question de la cyber-protection de l’autre se posera sous un angle totalement prométhéen. La culture cyberpunk a anticipé ce monde depuis longtemps, mais peut-être aurons nous la chance (ou malchance) de le voir advenir pour nous ou nos enfants.

4/ Diriez-vous que l’on a enterré un peu vite les veilles nations, et le cas échéant, pour quelles raisons ?

L’expression « vieilles nations » est selon moi un pléonasme. Pour reprendre l’analyse braudélienne, une nation se construit sur des générations par strates successives. Il n’est pas de jeune nation. On pourrait m’opposer le « contre-exemple » américain, mais en réalité, c’est le substrat et l’héritage européen qui a permis aux pères fondateurs de recréer un ensemble national sur une terre nouvelle. A cela s’ajoute une théorie raciale de la nation héritée des approches allemande et anglaise (l’Amérique WASP), qui a d’abord défini l’américain comme blanc, en opposition aux esclaves noirs et aux indigènes amérindiens. L’Amérique multiculturelle tente d’amender cet héritage mais on voit qu’elle a du mal et que cette société reste traversée par des fractures raciales et non culturelles. En clair, cette « jeune » nation porte en elle l’héritage millénaire de peuples européens.

Les nations existent et quand on veut enterrer le vieux modèle de l’État Nation, on parle avant tout de l’Etat Nation occidental. C’est un discours politique et performatif et non une analyse politique sérieuse. Le but pourrait être de dépasser ce modèle pour créer de nouveaux ensembles régionaux, comme l’Union Européenne ou une fusion-absorption Amérique-Europe. Derrière ce discours du dépassement des nations, il y a donc un projet politique qui a ses justifications théoriques, et dont il faut avoir conscience. Cela dit, le Brexit et la montée des « populismes » sont des illustrations de ce que les nations peuvent être tenaces.

5/ Sur une échelle de 1 à 10, comment évaluez-vous le risque d’une avarie numérique planétaire ? Et comment imaginez-vous les moyens d’y faire face ?

On peut repenser au bug de Fastly, une entreprise au rôle stratégique, dont la panne avait emporté des milliers de sites. Cette expérience souligne à quel point une petite erreur peut entraîner des conséquences à grande échelle. Cela dit, je ne crois pas à une avarie numérique planétaire qui viendrait d’une panne. Le net n’est pas décorrélé de la réalité. Il s’agit d’une infrastructure, comme une autre. Dès lors, le risque principal est plutôt celui d’une conflagration planétaire entre grandes puissances qui viendrait mettre à mal l’unité numérique planétaire en détruisant partiellement cette infrastructure ou en la partitionnant.

D’ailleurs, les nets russes, chinois et américains ne sont pas les mêmes. Le monde est certes interconnecté, mais une volonté politique guerrière pourrait très rapidement mettre fin à ce paradigme.

Le risque majeur est donc lié à un risque de guerre tout simplement. Par exemple, dans le contexte de la guerre en Ukraine, North Stream 2 a été détruit, coupant ainsi un peu plus la Russie de l’Europe. De même, le pont de Crimée a été atteint par les services Ukrainiens. En clair, une guerre détruit les infrastructures et réveille des fractures que l’on n’imaginait pas forcément. Du jour au lendemain, les Allemands de l’Est et de l’Ouest ont été divisés arbitrairement. Le même phénomène pourrait arriver dans le numérique.

6/ Quand on entend le terme « numérique », on pense nécessairement à la Gouvernance par les Nombres du Professeur Alain Supiot. La résilience, dans un monde régi par le calcul, est-ce que cela consiste à fonder, enfin, sur l’Homme et sa capacité à discerner ?

L’homme est fainéant par nature. Mais il est obligé de travailler pour survivre. C’est toute la métaphore du Jardin d’Eden, l’homme fainéant, chassé du jardin doit désormais travailler pour survivre. L’intelligence humaine est le corollaire de cette fainéantise. Comment en faire le plus possible avec le moins de moyen possible ? Tel est le pari des ingénieux, des ambitieux et de la société scientifique. Dès lors, la gouvernance par les nombres que critique Supiot me parait être un phénomène inévitable. La pénétration du calcul dans toutes les sphères de la vie nous la rend en réalité plus facile. L’enjeu sera pour l’homme d’être capable de discerner, avant qu’une IA toute puissante ne soit capable de le faire pour lui et mieux que lui.

7/ Que dit selon vous la montée en puissance des femmes dans les sphères du pouvoir, particulièrement s’agissant de leur rapport à la notion de risque ?

Les femmes de pouvoir sont des hommes comme les autres.

D’ailleurs, l’Angleterre de Thatcher et l’Allemagne de Merkel montrent que rien ne change vraiment quand des femmes arrivent à des postes de pouvoir. Pour autant, j’apporterai un bémol à votre question. En effet, cette montée en puissance n’existe pas selon moi. La plupart des lieux de décision et de pouvoir demeurent encore masculins. Christine Lagarde avait déclaré que si les traders étaient des femmes, la crise des subprimes n’aurait pas eu lieu. Elle faisait référence à la prétendue aversion au risque plus prégnante chez les femmes. Ce point de vue a peu de sens et met de côté une approche structuraliste qui me semble plus juste : ce sont les structures qui décident des hommes (ou femmes) qui vont les occuper. En clair, une femme ne pourra être trader que si justement elle possède la faible aversion au risque que demande cette profession. Une femme ne pourra obtenir un poste de pouvoir que si elle se coule dans le moule de la structure de pouvoir en question. Je vous renvoie à l’exemple de Blythe Masters, qui, bien que femme, a marqué le monde de la finance par l’invention de produits financiers aux conséquences financières et planétaires catastrophiques.

En clair, il ne faut rien attendre de la parité dans les structures de pouvoir en termes de changements sociaux. Car ce sont les structures qui décident et non les individus.

A titre personnel, je souhaite que chacun puisse réaliser son potentiel et je crois en la nécessité de la méritocratie. Il est donc essentiel pour moi que les femmes ne soient pas freinées uniquement parce qu’elles seraient des femmes. C’est un discours libéral assez basique de type « égalité des chances », mais c’est la condition d’une société harmonieuse. Il faut donc se concentrer sur les solutions concrètes qui permettront cette égalité des chances. Les simples discours de dénonciation ont en réalité un impact plus que limité sur le réel.

8/ A quelle avancée technologique renonceriez-vous par souci d’intégrité corporelle ? Seriez-vous prête par exemple à incorporer un moyen de paiement sous-cutané ?

Elon Musk veut nous rendre plus intelligents en nous implantant des puces dans le cerveau. D’autres aimeraient tracer nos moindres faits et gestes via une monnaie numérique. A moins que ce soit l’inverse. En réalité, je ne crois qu’en la technologie que l’individu maîtrise. Si votre outil est contrôlé par un tiers, alors ce tiers vous contrôle vous. C’est bien simple. Je pose la question autrement : seriez-vous d’accord pour déléguer le contrôle de vos fonctions corporelles à un autre être humain ? Imaginons que vous deviez entrer un login pour avoir accès au sommeil et au monde des rêves sur un Cloud. Est-ce ok ?

Cette question en apparence ubuesque se posera très bientôt de manière concrète au vu des dernières avancées technologiques.

9/ Comment comprenez-vous la notion de vérité dans un pays qui l’a décrétée « relative » il y a deux siècles et qui part aujourd’hui à la chasse aux « fausses » informations ?

Malheureusement, la vérité n’existe que dans les Evangiles, en tous les cas selon Jésus Christ.

Dans une société donnée, il y a des discours parfois alternatifs, parfois concurrents qui s’affrontent pour avoir le monopole de LA vérité. D’ailleurs, dans le concret, la vérité est le corollaire de la pureté. Or la recherche de la pureté conduit rarement à des rapports apaisés entre êtres humains. Derrière le spectre des Fake News, il y a en fait la crainte des pouvoirs publics de voir se propager des discours qui nuisent à la paix sociale et à un certain consensus démocratique. Cela dit, si le consensus existe, je me questionne sur la nécessité de la démocratie, qui est justement censée permettre l’expression des dissensus.

Le risque d’ingérences étrangères est quant à lui bien réel.

En clair, rien de nouveau sous le soleil, Fake News, est le nouveau nom d’un terme désormais désuet : « Propagande ».

Il faudra donc trouver un équilibre entre la chasse aux Fake News et la censure. Seul un système véritablement démocratique pourra y arriver mais ce n’est pas une mince affaire, notamment lorsqu’on constate qu’1/6 des jeunes Français est convaincu que la Terre est plate.

10/ Pouvez-vous nommer une musique, un tableau, une sculpture, un endroit sur terre, une personne, un mot ou une phrase qui ne cessent de vous bouleverser ?

La « Nuit étoilée » de Van Gogh, ou comment le chaos artistique représente un univers cosmique pourtant réglé comme une horloge.

 

 

 




Claude Revel, esprit critique et décence commune

Claude Revel est présidente du GIE FRANCE SPORT EXPERTISE, Directrice du think tank SKEMA PUBLIKA, Administratrice CLASQUIN, Présidente Information & Strategies. Ce portrait a été publié le 25 mars 2022.

Pour connaître la remarquable trajectoire de Claude Revel, il suffit de consulter le Who’s Who. Mais comme l’écrit un jour Simone Weil, « ce que je sais de vous m’empêche de vous connaître ». Il nous fallait donc rencontrer Claude Revel en ne sachant d’elle rien ou presque.

C’est dans les salons feutrés du Cercle de l’Union interalliée que nous reçoit, comme chez elle, Claude Revel, veste en velours moiré chic et col roulé, afin de se dévoiler un peu, même si la pudeur et l’humilité semblent assez vite l’en distraire.

Claude Revel est née d’un creuset de cultures. Sur ses quatre grands-parents, trois avaient quitté leur patrie maternelle. Deux grands-parents italiens, et un grand-père Algérien, berbère pour être exact. C’est à Nice qu’ils se sont tous rencontrés. Mais c’est à Conakry qu’est née Claude et c’est à Dakar qu’elle a passé ses dix premières années, comme une marque de prédestination pour l’horizon international. Nous l’écoutons attentivement évoquer ses origines modestes, dans l’atmosphère cossue du Cercle. Son papa a commencé dans la vie comme mécanicien, sa maman, secrétaire de direction. Tous deux nourrissaient beaucoup d’intérêt pour l’actualité internationale et lisaient abondamment. Très tôt, ils lui communiquèrent cette soif précieuse de culture et de connaissance. Mais le plus beau cadeau que Claude Revel reçut sans doute de ses parents fut une grande indépendance intellectuelle, solidement fondée sur un esprit critique. Ce à quoi il convient d’ajouter,  à la place de notre invitée, un certain goût de l’effort qui a structuré son ascension sociale. « Je suis un pur produit de la méritocratie » confirme t-elle, avec, dans le regard et dans la voix, quelque chose du devoir accompli.

Les études qu’elle entreprit la firent rapidement entrer de plain pied dans un milieu bourgeois, dont elle adopta vite les codes sans jamais rien abandonner de sa liberté de pensée.

Science Po d’abord, des études de droit des affaires à Nice et Assas, puis elle intègre l’ENA en 1980, sans trop savoir à quoi cela la destine. Tous ses homologues ou presque entendaient depuis l’âge de 4 ans « tu seras inspecteur des finances ». Claude Revel ne savait pas du tout ce que c’était en entrant dans l’école.  Sans doute était-elle cependant déjà animée de ce mélange assez romantique de souci du bien commun, de disposition à la prise d’initiative et d’attachement à la nation.

Le haut fonctionnaire insiste sur ce dernier point. « Je suis particulièrement sensible à l’idée de nation et aux principes républicains. Et cela tient sans doute au fait qu’à mes yeux, liberté et souveraineté vont de pair. » En fallait-il beaucoup plus pour faire un haut fonctionnaire digne de sa mission ?

C’est que le champ lexical de Claude Revel, comme disent les analystes politiques, regorge de termes oblatifs, tels que « loyauté, exemplarité ou encore courage », dont elle déplore que ce soit sans doute aujourd’hui « la qualité la moins bien partagée ».

Claude apprécie particulièrement les cours de sciences politiques. A l’ENA, elle développe le goût du service de l’intérêt général que matérialise l’Etat, et que nourrit un patriotisme assumé, qu’elle relie sur le moment à son histoire familiale. « Mon grand-père algérien s’est engagé et battu dans les Dardanelles, un grand oncle niçois a perdu la vie à 19 ans en août 14 dans un champ de blé en Alsace ».

Dès la sortie de l’ENA, la carrière de Claude Revel part en trombe pour ne plus s’arrêter. De 1980 à 1989, elle sert trois ministères différents comme administrateur civil : l’Equipement (Direction de la Construction, contrôle des activités financières des entreprises disposant de crédits publics ), le Commerce extérieur (DGA de l’ACTIM ancêtre d’Ubifrance), puis les Affaires étrangères (Information scientifique et technique). C’est au Quai d’Orsay qu’elle attire vainement l’attention des pouvoirs publics sur la nécessité de valoriser l’information scientifique et technique pour les entreprises. Mais elle est en avance sur l’état d’esprit de cette époque et ne parvient pas totalement à faire émerger cette prise de conscience. Voilà bien un coup de pinceau assez évident dans ce portrait, le côté pionnier ou visionnaire de Claude Revel.

De 1989 à 2003, Claude Revel crée et dirige l’OBSIC (Observatoire du marché international de la construction) structure d’intelligence économique internationale mutualisée entre majors du BTP français. Peu après,  elle prend concomitamment la direction générale du SEFI (Syndicat des Entrepreneurs Français Internationaux), centre d’advocacy des mêmes avec les organisations internationales mondiales. Puis en même temps en 2000, elle assure également la direction générale de la CICA (Confederation of International Contractors’​ Associations), association mondiale des entrepreneurs de construction et infrastructures.

Dès 1991, Claude Revel produit pour ses entreprises un rapport de 35 pages sur la concurrence chinoise en Afrique. Elle tente aussi d’alerter l’opinion publique sur l’effort d’influence économique américain à l’international, en diffusant un rapport qui deviendra une base de son livre (en coauteur) « L’autre guerre des Etats-Unis » en 2005. De même le fait-elle sur les enjeux pour notre pays de la gouvernance mondiale en cours avec un autre ouvrage en 2006. . . Elle prend alors conscience du rapport analogique qui existe entre ce que l’on appelle aujourd’hui l’intelligence économique et le Renseignement. Collecte, analyse, recoupement, tri, validation, etc. C’est là peut-être l’un des axes majeurs de la carrière de Claude Revel : l’intuition que rien ne dispose mieux au succès de l’action que la récolte et le raffinement de l’information.

C’est bien la raison pour laquelle, de début 2004 à fin mai 2013, Claude Revel crée et développe IrisAction, une structure d’intelligence et influence professionnelles internationales (que Claude Revel dissout de manière anticipée début juin 2013, lors de sa prise de fonctions dans l’administration). Elle assure alors également des fonctions de professeure affiliée en intelligence économique et stratégique et de directrice du Centre Global Intelligence & Influence de SKEMA Business School (elle met fin à ces dernières fonctions au 30 mai 2013, pour les mêmes raisons).

Du 30 mai 2013 au 26 juin 2015, Claude Revel est appelée comme déléguée interministérielle à l’intelligence économique auprès du Premier ministre français. Une consécration en quelque sorte !

Elle est ensuite Conseillère maître en service extraordinaire à la Cour des comptes de 2015 à 2019.

En décembre 2019, elle recrée une structure propre baptisée Information & Stratégies. Depuis le 2 janvier 2020, elle est présidente du GIE France Sport Expertise, directrice du développement du think tank SKEMA PUBLIKA et administratrice indépendante de la société de logistique internationale Clasquin. C’est la portée internationale et la préoccupation opérationnelle de PUBLIKA qui l’ont séduite. Le Think Tank vient de publier un rapport d’envergure, EYES (Emergy Youth Early Signs) qui recense et décrypte des préoccupations d’ordre politique des jeunesses du monde. « C’est une étude dont l’objectif est de doter les pouvoirs publics et privés dans le monde d’un certain nombre de clefs de réflexion, que nous allons développer en moyens d’actions concrets, d’outils opérationnels, par exemple pour aider à la formation de l’esprit critique, bien délaissée aujourd’hui » explique Claude Revel.

Voilà pour la matière des grandes dates. Mais s’agissant de l’esprit ? « Je crois bien dans une forme d’intelligence supérieure, à laquelle je ne donne pas de nom ». Nous n’en saurons pas plus. Qu’est-ce qui vous tire du lit le matin, qu’est-ce qui irrigue votre vie, poursuit-on. « J’aime l’idée d’Orwell, de ‘common decency’. Il est donné de cette notion une définition bien claire dans un ouvrage. (Références ici) : « La décence ordinaire repose sur les vertus de base toujours reconnues et valorisées par lhumanité. Elle revêt un statut transversal par rapport à toute construction idéologique et détermine un ensemble de dispositions à la bienveillance et à la droiture et constitue lindispensable infrastructure morale de toute société. »

Plus que tout, Claude Revel a souhaité par ses multiples engagements protéger les libertés, « à tout prix, et même de manière collatérale ». « Nous devons préparer le monde de demain pour nos enfants, tous les enfants, poursuit-elle. Il nous faut pour cela lutter contre les rapports de force animale, protéger toutes les formes de faiblesse et la dignité humaine. » L’entretien se clôt sur cette question : Y a-t-il une menace qui vous inquiète en particulier ? « Oui bien sûr. Je suis vent debout contre la prise de pouvoir sur nos vies par des géants multinationaux du numérique, non élus, sans notre consentement éclairé, à l’aide de technologies qui séduisent et sont peu à peu rendues obligatoires. Je vais me battre plus que jamais, par les idées car je crois qu’elles mènent le monde, contre une société proposant un pseudo bonheur formaté et sécurisé contre un contrôle individuel total y compris sur la pensée.  Je crains que certains de leurs dirigeants n’aient un agenda. Et je crois bien, hélas, que ça n’est pas le nôtre. Seul le développement de l’esprit critique et citoyen dès l’enfance peut nous éviter le pire » 




Open source et propriétaire : les deux jambes de la souveraineté

Le débat français sur la souveraineté numérique bute depuis vingt ans sur une question mal posée. On demande « faut-il préférer le logiciel libre ou le logiciel propriétaire ? » alors que la question déterminante est ailleurs : qui écrit le code, qui en tient la feuille de route, qui en assure la maintenance à dix ans, qui en héberge les données, qui en forme les compétences, et sous quel droit tout cela se trouve placé. Ce sont ces réponses, et non le régime juridique de la licence, qui décident si nous sommes maîtres ou dépendants.

Deux exemples suffisent à le montrer. Un logiciel propriétaire édité en France, dont le capital, les équipes et la feuille de route sont français, place la décision technique sous droit français : c’est un actif de souveraineté, quelle que soit la fermeture du code. À l’inverse, un logiciel sous licence libre dont la gouvernance est assurée par une fondation américaine, dont les principaux contributeurs sont salariés d’hyperscalers et dont le dépôt est hébergé sur une plateforme soumise au droit américain, reste une dépendance, quelle que soit l’ouverture du code. Ces deux constats ne sont pas des jugements de valeur. Ils décrivent où se situe le pouvoir de décision.

Ce que l’open source apporte, et que le propriétaire seul ne peut pas fournir

L’ouverture du code produit quatre effets qu’aucun modèle fermé ne procure au même degré. Elle rend l’audit possible, donc la confiance vérifiable plutôt que déclarée, ce qui compte particulièrement pour un État. Elle garantit la réversibilité : un utilisateur mécontent peut reprendre le code et le faire maintenir ailleurs, ce qui limite structurellement la capture. Elle mutualise à l’échelle mondiale des coûts d’infrastructure qu’aucun acteur européen ne pourrait porter seul : nul éditeur français n’a les moyens de réécrire un noyau de système d’exploitation, un orchestrateur de conteneurs ou une bibliothèque cryptographique. Elle permet enfin à l’État de bâtir sans repartir de zéro, ce que la Gendarmerie nationale a démontré en migrant plusieurs dizaines de milliers de postes vers une distribution Linux maintenue en interne, avec les économies et l’autonomie qui en découlent.

Ces briques ne sont pas marginales. Linux, Kubernetes, PostgreSQL, OpenSSL constituent le socle effectif de tous nos clouds dits souverains, de nos éditeurs nationaux et de nos systèmes de défense récents. Contester leur rôle reviendrait à contester l’inventaire.

Ce que le propriétaire apporte, et que l’open source seul ne peut pas fournir

Le modèle ouvert présente une faiblesse que ses défenseurs les plus sérieux reconnaissent volontiers : il produit peu de ressources pour se maintenir lui-même. La faille Log4Shell en 2021, puis la porte dérobée introduite dans XZ Utils en 2024, ont montré que des composants installés sur des millions de systèmes critiques reposaient sur quelques mainteneurs bénévoles, sans financement ni relève organisée. Le problème n’est pas technique, il est économique.

L’édition propriétaire répond précisément à ce manque. Elle capitalise la recherche et développement, finance l’emploi qualifié durable, assure le support contractuel et la garantie de maintenance sans lesquels aucune direction des systèmes d’information ne peut engager sa responsabilité, et permet à ses acteurs de contribuer aux communs sous forme de développeurs salariés. C’est ainsi que fonctionnent, en pratique, la plupart des contributions majeures à l’open source mondial : elles sont payées par des entreprises qui vendent autre chose.

L’histoire récente en donne la démonstration inverse. Lorsque des éditeurs comme Elastic ou Redis ont vu leurs logiciels exploités comme service par des plateformes américaines sans retour proportionné, ils ont modifié leurs licences pour se protéger, avant d’y revenir partiellement. On peut discuter de ces choix ; on ne peut pas en tirer autre chose que ceci : un commun sans modèle économique attaché finit par être capté par celui qui en possède un.

La question de la forge

Un point mérite d’être nommé, sans procès d’intention : l’essentiel du logiciel libre français, y compris les dépôts publiés par des administrations et par les organisations qui plaident pour son adoption, est hébergé sur GitHub, propriété de Microsoft depuis 2018 et soumis au droit américain. Le code y reste libre et récupérable, la dépendance n’est donc pas de même nature que celle d’un logiciel fermé. Mais l’outil de production, l’intégration continue, l’historique des contributions et la disponibilité du service, eux, relèvent d’un tiers extraterritorial. GitHub a d’ailleurs restreint des comptes en application des sanctions américaines, avant de les rétablir : la démonstration est faite que le risque n’est pas théorique.

Ce constat ne vise personne. Il rappelle simplement que la licence traite la propriété du code, non celle des moyens de le produire, et que la souveraineté se joue aussi dans la forge, au sens logiciel du terme. Des alternatives existent et fonctionnent, du dépôt interministériel aux instances GitLab ou Forgejo opérées en France ; le sujet n’est pas la faisabilité, il est l’arbitrage entre le confort de l’écosystème dominant et la maîtrise de l’outil.

Deux jambes, une seule marche

Puisqu’il faut une image, celle-ci a le mérite d’être exacte : la souveraineté marche sur deux jambes. Le socle ouvert et l’étage marchand ne s’opposent pas, ils se conditionnent. Un pays qui n’aurait que des communs manquerait des entreprises capables de les financer et d’en tirer de la valeur. Un pays qui n’aurait que des éditeurs fermés dépendrait de fondations et de contributeurs étrangers pour tout ce qui se trouve sous ses produits.

Trois orientations en découlent, qui devraient rassembler au-delà des camps.

Financer les communs numériques comme une infrastructure publique. L’Allemagne l’a engagé avec son fonds dédié aux logiciels d’infrastructure critique, et le règlement européen sur la cyberrésilience reconnaît désormais la notion d’intendance de l’open source. La France dispose déjà des instruments d’inventaire, à commencer par son socle interministériel de logiciels libres ; il lui manque le budget de maintenance qui va avec.

Fonder l’achat public sur la maîtrise plutôt que sur la licence. Localisation du droit applicable, du capital, des équipes, des données, et documentation des dépendances : ces critères s’appliquent à un éditeur propriétaire comme à un intégrateur de solutions ouvertes, sans avantager ni pénaliser l’un des deux modèles.

Exiger de tous la réversibilité effective. Formats d’échange documentés, données exportables dans un délai contractuel, absence de verrouillage technique. C’est cette exigence, et non le régime de licence, qui distingue un fournisseur d’un point de dépendance, et elle vaut aussi bien pour un service ouvert mal documenté que pour un logiciel fermé.

Ces trois orientations n’ont pas besoin qu’on tranche la querelle des licences. Elles ont besoin qu’on cesse de la confondre avec la question de la souveraineté. La France dispose des deux ressources : une communauté qui sait écrire et maintenir des communs, un tissu d’éditeurs qui sait construire et vendre. Il ne s’agit pas de choisir entre elles, mais de les faire travailler ensemble.

 





ITAR : L’Europe ne devrait pas avoir besoin de l’autorisation de Washington

L’Europe dépense 739 milliards d’euros par an pour construire son autonomie stratégique. Pourtant, la plupart des composants critiques de sa flotte de drones restent soumis aux lois américaines sur les exportations. En cas de conflit, cela crée un goulot d’étranglement opérationnel : l’Europe ne peut pas librement déployer, modifier ou partager ses propres armes sans un feu vert formel de Washington.

« L’Europe paie le matériel, mais le Département d’État américain conserve le dernier mot sur le lieu et les modalités de son déploiement en cas de crise. »

Lorsque l’avion du secrétaire britannique à la Défense a été brouillé par GPS au-dessus du flanc est de l’OTAN le 21 mai, ses pilotes ont été contraints de naviguer entièrement sur les systèmes inertiels de secours. Un brouillage russe présumé a désactivé le signal satellitaire peu après le départ de l’avion d’Estonie, faisant grimper les interférences de navigation à 20 fois leur niveau de base. Ce fut une illustration frappante d’une vulnérabilité contre laquelle les armées européennes mettent en garde depuis des années. Les militaires européens se tournent désormais vers le ciblage laser optique précisément parce qu’il fonctionne lorsque le GPS est en panne. Pourtant, dans presque tous les programmes de drones européens, ces systèmes laser exacts sont légalement contrôlés par la législation américaine sur les exportations.

L’Europe investit dans la défense à un rythme inédit depuis les années 1950. 739 milliards d’euros en 2025, en hausse de 14 % sur un an, et les dépenses d’investissement ciblent les systèmes autonomes, portés par de nouveaux cadres comme l’Initiative européenne de défense par drones et le Eastern Flank Watch. Pour garantir que cet investissement construise une véritable capacité nationale, l’UE a mis en place le mandat SAFE. Ce mandat exige que tout programme d’acquisition de défense financé par l’UE contienne un minimum de 65 % de composants d’origine européenne.

« L’Europe ne devrait pas avoir besoin de l’autorisation de Washington pour décider où et pour quoi ses propres systèmes de défense sont utilisés. »

Les équipes d’achat européennes pensent éviter les dépendances étrangères en s’approvisionnant auprès d’industriels de la défense européens. Ce qu’elles ne réalisent pas, c’est qu’un cadre américain appelé ITAR (International Traffic in Arms Regulations) contrôle encore ces plateformes de l’intérieur, car elles sont truffées de composants américains. Selon ces règles, si un drone de fabrication européenne contient ne serait-ce qu’une seule puce ou un seul capteur d’origine américaine, l’ensemble du système tombe juridiquement sous juridiction d’exportation américaine. Le résultat est une contradiction opérationnelle profonde : l’Europe paie le matériel, mais le Département d’État américain conserve le dernier mot sur le lieu et les modalités de son déploiement en cas de crise.

Cela compte, car selon des données publiées par le Parlement européen, jusqu’à 60 % des sous-systèmes des drones assemblés en Europe proviennent actuellement de l’extérieur de l’Union, principalement des États-Unis et de la Chine. Confronté à l’exigence SAFE de 65 % d’origine européenne, on aboutit à une impasse arithmétique : les équipes d’achat rédigent des exigences réglementaires qu’elles ne peuvent pas encore satisfaire, faute d’une base industrielle souveraine et à échelle commerciale pour les composants qui comptent vraiment.

Ce n’est pas un risque théorique enfoui dans les petites lignes des contrats de défense ; nous avons déjà vu à quoi cela ressemble concrètement. En 2023, SpaceX a restreint l’usage de Starlink par les forces ukrainiennes pour le guidage de drones au-dessus de la Crimée. Non pas en raison d’une obligation de traité ou d’une décision d’un gouvernement élu, mais à cause du risque de reclassification au titre des contrôles américains sur les exportations.

C’est la même logique juridique qui est aujourd’hui intégrée dans la majorité des programmes de drones de l’OTAN européens. Les États-Unis sont un allié fiable, mais la fiabilité n’est pas la prévisibilité. L’Europe ne devrait pas avoir besoin de l’autorisation de Washington pour décider où et pour quoi ses propres systèmes de défense sont utilisés. Cette dépendance juridique, au cœur de l’infrastructure de défense européenne, est un problème structurel que les acheteurs européens n’ont pas encore affronté de front.

Les cadres d’acquisition européens commencent à prendre ce signal en compte. ReArm Europe et le Programme européen de l’industrie de défense ont formellement codifié le statut « ITAR-free » comme critère de financement, non pas comme une déclaration politique ou un glissement idéologique loin des alliés transatlantiques, mais comme une reconnaissance clinique du risque opérationnel. Une analyse de l’Institut Kiel estime qu’une véritable indépendance militaire européenne est réalisable pour environ 500 milliards d’euros sur la prochaine décennie, mais seulement si les systèmes fondamentaux sont construits libres de tout contrôle d’exportation externe.

En tant qu’ingénieur qui a passé des années à concevoir du matériel dans cet écosystème, je sais que construire « ITAR-free » n’est pas une position marketing ; cela exige de repenser l’architecture d’ingénierie depuis le départ, en sourçant ou en fabriquant délibérément chaque lentille, chaque capteur et chaque carte de circuit imprimé à l’intérieur des frontières européennes. Jusqu’à très récemment, cela était tout simplement impossible pour certains composants à fort enjeu, notamment les charges utiles de ciblage laser légères qui donnent aux drones tactiques la précision nécessaire pour opérer efficacement lorsque le GPS est indisponible et que la visibilité est quasi nulle.

Jusqu’en juin 2026, aucun fournisseur européen souverain de charges utiles de ciblage laser n’existait à l’échelle commerciale, ce qui signifie que le composant qui détermine si un drone peut atteindre sa cible était, par définition, soumis à l’ITAR, quel que soit le caractère européen du reste de la plateforme sur le papier.

« La bonne question n’est pas de savoir si un système est assemblé en Europe ; c’est de savoir si chaque composant opérationnellement critique à l’intérieur de ce système est libre de la juridiction d’exportation américaine avant que l’encre ne sèche. »

La bonne question n’est pas de savoir si un système est assemblé en Europe ; c’est de savoir si chaque composant opérationnellement critique à l’intérieur de ce système est libre de la juridiction d’exportation américaine avant que l’encre ne sèche. Nous avons conçu nos systèmes « ITAR-free » délibérément, parce que les commandants opérationnels qui nous ont demandé de les construire ont dit qu’ils ne pouvaient pas se permettre d’attendre l’approbation du Département d’État lorsque une crise se déclenchait. Cette demande nous a dit tout ce que nous avions besoin de savoir sur l’écart entre l’ambition de défense européenne et la pratique d’acquisition européenne. Si l’Europe va investir des centaines de milliards pour sécuriser ses frontières, les outils qu’elle achète doivent appartenir entièrement aux nations qui comptent sur eux pour combattre.

Laurynas Šatas, 29 juillet 2026 – Vilnius, Lituanie.

Laurynas Šatas est PDG d’Aktyvus Photonics Group. Tactical Photonics, filiale d’Aktyvus Photonics Group, est un fournisseur de solutions de ciblage laser, dont un désignateur laser pour drones tactiques, présenté à Eurosatory 2026 comme le premier système souverain de ce type en Europe. Le désignateur pèse moins de 2 kg et ne comporte aucune restriction ITAR. C’est un produit au sein d’un portefeuille plus large de solutions de ciblage laser, comprenant des dispositifs portatifs et man-portables, tous conçus pour éviter l’exposition aux contrôles d’exportation qui contraint les alternatives plus lourdes d’origine américaine.

 



À propos d’Aktyvus Photonics

Laurynas Šatas est le PDG d’Aktyvus Photonics Group, une entreprise lituanienne de technologies de défense qui développe des systèmes de ciblage de précision basés sur le laser pour les plateformes de drones tactiques de l’OTAN. La filiale du groupe, Tactical Photonics, produit la première charge utile de ciblage laser souveraine d’Europe pour drones tactiques, exemptée d’ITAR, conforme à la STANAG 3733 et fabriquée en Lituanie. Aktyvus Photonics a fourni des sous-systèmes électro-optiques et photoniques à des maîtres d’œuvre de l’OTAN et à des consortiums de défense financés par l’UE.




USA : Le privé a capturé le profit, le public avait pris le risque

 

Il existe un paradoxe que l’on évite soigneusement dans les débats européens sur la politique industrielle : les États-Unis, apôtres déclarés du capitalisme de marché, pratiquent depuis des décennies l’un des interventionnismes économiques les plus massifs du monde. Sauf qu’ils ne l’appellent pas ainsi. Et l’Europe, fascinée par le discours, a longtemps ignoré la réalité. Mais la leçon américaine que certains nous invitent à tirer de ce constat mérite d’être regardée de plus près. Car elle n’est pas celle que l’on croit.

 

Le « hidden developmental state »

Des chercheurs en économie politique ont forgé un concept pour désigner ce phénomène : le « hidden developmental state », l’État développeur caché. Derrière le discours libéral américain se cache une réalité tout autre, celle d’un État fédéral qui finance, oriente et structure l’innovation technologique à une échelle sans équivalent dans le monde occidental.

Ce n’est pas une théorie du complot. C’est de l’histoire économique documentée.

Ce concept est dû à l’économiste et sociologue Fred Block, qui l’a formalisé dans un article fondateur de 2008, « Swimming Against the Current : The Rise of a Hidden Developmental State in the United States » (Politics & Society, vol. 36, n°2). Block y montre que l’État fédéral américain a construit, derrière le paravent de la défense nationale, un appareil d’intervention économique comparable dans ses effets à celui du Japon ou de la Corée du Sud.

Les acronymes qui ont changé le monde

Pour comprendre le rôle de l’État américain dans la technologie, il faut connaître quelques institutions clés.

DARPA, la Defense Advanced Research Projects Agency, a été créée en 1958 après le choc du lancement de Spoutnik. C’est elle qui a financé ARPANET, le réseau qui a donné naissance à Internet. C’est elle qui a développé le GPS. C’est elle qui a financé les premières recherches sur les interfaces tactiles.

La NASA, au-delà de la conquête spatiale, a structuré des filières industrielles entières : matériaux composites, miniaturisation électronique, logiciels embarqués. Des technologies nées pour envoyer des hommes sur la Lune se retrouvent aujourd’hui dans nos smartphones.

Les NIH, les Instituts nationaux de la santé, financent l’essentiel de la recherche biomédicale fondamentale américaine. Lorsque Moderna a développé son vaccin à ARN messager contre la Covid-19 en un temps record, c’est sur des décennies de recherche publique qu’elle s’est appuyée. Le privé a capturé le profit ; le public avait pris le risque.

Le Department of Defense mérite sans doute une mention particulière. Premier acheteur technologique du monde, il entretient avec certaines entreprises des relations qui ressemblent moins à des contrats qu’à des rentes. Palantir en offre l’illustration la plus saisissante : en 2023, plus de 55 % de son chiffre d’affaires provenait de contrats gouvernementaux américains, principalement militaires et de renseignement. La société a décroché en 2022 un contrat de 823 millions de dollars avec l’armée américaine pour son système TITAN de ciblage sur le champ de bataille. Son modèle économique n’est pas celui d’une startup technologique : c’est celui d’un prestataire d’État qui se finance sur fonds publics avant de valoriser ses capacités sur les marchés privés.

Elon Musk illustre le même paradoxe à plus grande échelle encore. SpaceX a reçu, depuis sa fondation, plus de 15 milliards de dollars de contrats fédéraux, dont une part substantielle de la NASA et du Pentagone. Tesla a bénéficié de milliards en crédits d’impôt fédéraux et subventions d’État. L’entrepreneur qui prétend aujourd’hui défaire l’État fédéral a construit sa fortune sur lui.

Un modèle national, pas supranational

Cette réalité a été théorisée de son côté par l’économiste italienne Mariana Mazzucato dans The Entrepreneurial State (Anthem Press, 2013, traduit en français sous le titre L’État entrepreneur, Fayard, 2020). Sa thèse complète celle de Block : l’État américain ne se contente pas de camoufler son interventionnisme, il en est le moteur premier, prenant en charge les risques de l’innovation que le secteur privé refuse d’assumer seul. La différence entre les deux lectures est précise : Block explique pourquoi ce rôle reste invisible ; Mazzucato argumente pourquoi il devrait être revendiqué.

C’est ici que la leçon américaine devient inconfortable pour ceux qui voudraient l’enrôler un peu trop rapidement au service de l’intégration européenne.

Le Pentagone est un acheteur national. La DARPA répond à l’intérêt national américain. Le CHIPS Act est une loi du Congrès américain, votée pour protéger la base industrielle américaine, avec des clauses *Buy American* explicites. Ce modèle n’est pas celui d’un marché intégré supranational entre États souverains qui auraient mis en commun leurs instruments : c’est celui d’un État unitaire qui mobilise librement sa puissance budgétaire au service de ses propres priorités stratégiques.

L’analogie correcte pour la France n’est donc pas « construisons ensemble une DARPA européenne ». C’est une question plus simple et plus exigeante : pourquoi la France ne fait-elle pas, seule, ce que les Américains font seuls ?

La réponse est connue. Pas par manque de volonté exclusive, mais parce que le cadre juridique européen l’en empêche structurellement. L’article 107 du Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne interdit les aides d’État susceptibles de fausser la concurrence. La directive sur les marchés publics impose l’ouverture à la concurrence européenne, y compris pour des contrats à dimension stratégique. Le règlement sur les concentrations a bloqué la fusion Alstom-Siemens au nom de la concurrence intra-européenne, au moment précis où Pékin consolidait son champion ferroviaire national. Ce sont ces règles qui ont désarmé les États membres, pas leur incapacité à coopérer.

Le tournant américain de 2022 : une leçon que Bruxelles refuse d’entendre

Depuis 2022, les États-Unis ont abandonné toute ambiguïté. Le CHIPS Act alloue 52 milliards de dollars en subventions directes pour relocaliser la fabrication de puces sur le sol américain. L’Inflation Reduction Act consacre 369 milliards de dollars à la transition énergétique avec des clauses de préférence nationale explicites. Le projet Stargate engage 500 milliards de dollars dans l’intelligence artificielle avec une implication directe du gouvernement fédéral.

Ces lois violent frontalement les principes que l’Union européenne impose à ses propres membres. Un État membre de l’UE qui tenterait l’équivalent se verrait immédiatement notifié par la Commission pour aide d’État illégale.

L’Europe n’est donc pas en retard parce qu’elle n’a pas su se coordonner. Elle est en retard parce qu’elle a volontairement désarmé ses États au nom d’une doctrine concurrentielle qui n’a jamais été partagée par ses principaux compétiteurs.

Ce que cela exige

La vraie leçon américaine n’est pas un appel à davantage d’intégration européenne. C’est un rappel de ce que signifie la souveraineté technologique lorsqu’elle est prise au sérieux : la capacité d’un État à orienter ses commandes, à protéger ses filières, à financer ses risques, sans avoir à en demander l’autorisation à une instance supérieure.

Cette capacité, la France et les autres États membres de l’Union l’ont partiellement cédée. La récupérer ne passe pas par la construction d’une « souveraineté européenne », formule commode qui ne désigne le plus souvent qu’un transfert supplémentaire de compétences vers des institutions qui ont fait de la neutralité concurrentielle leur raison d’être.

Elle passe par une révision en profondeur du cadre juridique européen : révision du régime des aides d’État pour autoriser explicitement les commandes publiques stratégiques, clause de sauvegarde technologique dans les marchés publics, reconnaissance du concept d’infrastructure critique nationale soustrait aux règles de concurrence ordinaires.

Ce sont des réformes que des États souverains peuvent exiger. C’est une tout autre ambition que de se lamenter de la fragmentation européenne comme si elle était une fatalité naturelle plutôt que le résultat de choix juridiques erronés et précis, effectués à des moments précis, par des hommes qui croyaient sincèrement, ou prétendaient croire, que le marché suffirait.

Cela n’a pas suffi, hélas. 

 


 




Dépendre haut et court : Cette idée qu'ils se font de notre souveraineté.

 

La souveraineté ? Figurez-vous qu’elle serait « la capacité de choisir ses dépendances » ! La formule publicitaire circule, satisfaite d’elle-même, dans les tribunes, les colloques et les livres blancs. Elle possède le ton du réalisme adulte qui sourit des Don Quichotte courant après une illusoire autonomie. Elle emprunte surtout l’élégance discrète de toutes les capitulations déguisées en sagesse.

Le tour de passe-passe est joli : On définit une notion par son contraire, et l’on espère que personne ne s’en apercerva parce qu’on l’a dit avec assurance. Tentons l’exercice ailleurs. La liberté serait la capacité de choisir ses chaînes ; la santé, l’art de préférer ses affections ; la paix, le talent de bien sélectionner ses ennemis. La richesse deviendrait la faculté de distinguer ses créanciers, et la fidélité, celle d’élire ses maîtresses avec discrétion. On voit le procédé : il ne définit pas la chose, il en organise le deuil avec de bonnes manières.

Car choisir sa dépendance, c’est encore dépendre. Serait-ce là ce que les auteurs de ce syntagme savant aux confins de l’oxymore n’avaient pas vu ? Épictète l’avait réglé en une phrase : ton maître est celui qui peut te donner ou t’ôter ce dont tu ne peux te passer. Choisir son maître ne fait pas de vous un homme libre ; cela fait de vous un esclave qui connaît ses préférences. Et La Boétie nous avait prévenus que la pire des servitudes est précisément la volontaire, celle que l’on embrasse, que l’on rationalise, et dont on finit par vanter le confort. Bodin, le célèbre jurisconsulte (peu mentionnent à son sujet qu’il était aussi démonologue) lui, posait la souveraineté comme puissance qui ne relève que d’elle-même. Non pas le menu des allégeances, mais la faculté de n’en devoir aucune.

Le critère réel n’a jamais été : « ai-je choisi ? » Il a toujours été : « puis-je partir ? puis-je m’en passer ? Et comment ? » La réversibilité, pas la sélection. Le prisonnier à qui l’on offre de choisir la couleur de sa cellule a effectué un choix ; il n’est pas pour autant sorti. Toute la rhétorique de la « dépendance choisie » consiste à confondre la décoration de la geôle avec la clé.

Reste la question que ces définitions évitent soigneusement : à qui profite le glissement ? Or il se trouve, par un hasard touchant, que ceux qui célèbrent le plus volontiers la souveraineté comme « choix de ses dépendances » sont aussi ceux qui les vendent. C’est la définition du marchand : confortable pour le dépendant, lucrative pour le fournisseur. On comprend qu’on tienne à la diffuser ; on comprend moins qu’on accepte de la croire.

Qu’on nous entende bien : nul ne réclame l’autarcie, cette autre niaiserie. Dépendre est l’exacte condition de tout ce qui vit, et l’interdépendance assumée entre égaux est même le contraire de la sujétion. Cela s’appelle la société, ou le commerce, ce qui est la même chose quand il est humain. Mais il y a un monde entre négocier debout et choisir agenouillé la main qui nous tient.

Un peuple souverain n’est pas celui qui a sélectionné ses chaînes avec discernement. C’est celui qui veut et peut les rompre. Le reste relève du raisonnement captieux : juste assez vrai pour qu’on l’avale, juste assez faux pour qu’on s’y perde.

Ceux qui en vivent savent exactement où placer la nuance.




C3A, ou la défiance méthodique / C3A, oder das methodische Misstrauen

🇫🇷 Fin avril 2026. Le BSI (Bundesamt für Sicherheit in der Informationstechnik / Office fédéral de la sécurité des technologies de l’information) publie un document de quelques dizaines de pages, en téléchargement libre sur son site. Titre sobre : Criteria enabling Cloud Computing Autonomy. Pas de communiqué tonitruant, pas de conférence de presse. Juste un PDF, déposé sur le serveur, signé Bundesamt für Sicherheit in der Informationstechnik.

À première vue, c’est un document technique de plus dans la longue tradition allemande des référentiels de cybersécurité. C5, IT-Grundschutz, BSI-Standards. Le BSI a l’habitude. Mais quand on lit C3A en détail, quelque chose ne colle pas avec le ton habituel.

Les critères ne sont pas génériques. Ils sont trop précis.

90 jours déconnecté. Sauvegarde du code source toutes les 24 heures, cinq versions minimum. Des ingénieurs locaux capables de compiler et de livrer un correctif d’urgence sans dépendance tierce. Un format portable du code, de la documentation et des outils d’administration, exploitable par l’administration fédérale. Une clause d’état de défense permettant à l’État de reprendre physiquement la plateforme.

Lu d’une traite, on aurait le réflexe d’en sourire et de parler de paranoïa. Le mot tombe vite, et il est commode. Mais il est faux. Ce que C3A met en scène, ce n’est pas une pathologie. C’est une défiance méthodique : la décision froide, assumée, documentée, de ne pas faire reposer la continuité d’un État sur la bonne volonté d’un fournisseur, d’une juridiction étrangère ou d’un marché. La défiance, ici, n’est pas une humeur. C’est une discipline. Et cette discipline, on va le voir, dépasse largement le seul sujet du cloud.

Un référentiel de conformité ne se rédige pas dans le vide. Chaque critère est la cristallisation d’une crainte, d’un retour d’expérience, d’un war game qu’on a fait tourner en salle fermée et dont on a tiré des conclusions. Les chiffres précis (90 jours, 24 heures, 5 versions) ne sont pas des incantations. Ce sont des paramètres. Quelqu’un, quelque part dans les bureaux de Bonn, a modélisé un scénario, mesuré combien de temps il fallait tenir, et combien de redondance il fallait pour le faire.

Alors essayons de remonter le fil. Quel scénario justifie ce niveau de précision ?

Le mardi matin

Imaginons.

Mardi matin, un peu avant huit heures, heure d’Europe centrale. Quelque part hors de l’Union européenne (la géographie importe peu, l’asymétrie suffit), une décision politique tombe. Elle ne fait pas la une immédiatement. Elle prend la forme d’un ordre administratif, d’une décision d’agence, d’un courrier signé par un sous-secrétaire d’État. Le contenu est sec : un fournisseur cloud établi sous cette juridiction reçoit instruction de cesser, en tout ou partie, de servir un État européen précis. La raison invoquée (sanctions, sécurité nationale, contrôle à l’exportation) ne change rien à la mécanique. L’ordre est légal dans le pays d’origine du fournisseur. Le fournisseur doit obéir.

À 8h17, les premières alertes remontent dans les ministères concernés à Berlin. Une console d’administration cesse de répondre. Un service d’authentification fédéré refuse de nouvelles sessions. Un cluster bascule en mode lecture seule sans qu’aucune raison technique ne l’explique. Les équipes opérationnelles ouvrent un ticket. Le ticket reste sans réponse.

À 9h12, un appel arrive depuis la filiale européenne du fournisseur. La voix au bout du fil est embarrassée. Les équipes du siège ont reçu instruction de couper le contact. Les ingénieurs européens (formellement employés par une entité européenne, payés en euros, vivant à Munich, Dublin, Paris) n’ont jamais eu les droits de commit sur le code de production. Ils n’ont jamais détenu les clés de signature. Le control plane qu’ils opèrent au quotidien est piloté depuis Seattle ou Redmond. Et ce matin, Seattle ou Redmond ne répond plus.

À 10h30, la réunion de crise commence. Autour de la table, des fonctionnaires du BMI, du BSI, des opérateurs ministériels, des juristes. Ils découvrent, ou redécouvrent, trois choses. Premièrement, le control plane est hors de portée et le restera tant que l’ordre politique ne sera pas levé. Deuxièmement, les binaires qui tournent localement continuent à fonctionner pour l’instant, mais la prochaine validation de licence cloud est programmée dans 72 heures, et personne ne peut prédire ce qui se passera ensuite : dégradation silencieuse, basculement en mode démo, arrêt pur et simple. Troisièmement, si une vulnérabilité critique est divulguée cette semaine (un zero-day sur un composant largement déployé), il n’y a, sur le sol européen, personne pour produire et livrer le correctif. Les pipelines de build sont chez le fournisseur. Les signataires aussi.

L’après-midi, on entre dans la phase de cartographie des dégâts. La paie des fonctionnaires du Land de Bavière passe par un service hébergé chez ce fournisseur. Le système d’admission de plusieurs hôpitaux universitaires aussi. Une partie de la logistique de la Bundeswehr (non classifiée, mais critique pour le quotidien) également. Le système d’information fiscale, partiellement. Le portail citoyen pour le renouvellement des passeports. L’application qui gère les contrôles aux frontières terrestres. La plateforme d’échange entre l’administration fédérale et les Länder.

Mercredi, les médias parlent de tensions diplomatiques. À huis clos, on parle d’autre chose. On parle de continuité de l’État. On parle des fonctionnaires qui doivent être payés vendredi. Des patients qui doivent être admis ce soir. Des passeports qui doivent être renouvelés cette semaine. Des choses qui n’attendent pas la résolution diplomatique d’une crise qui peut durer des semaines, des mois, ou ne jamais se résoudre dans sa forme initiale.

Jeudi, la question opérationnelle est posée à voix haute pour la première fois. Pas « comment récupérer l’accès au service ». Mais « comment faire tourner ce service sans eux ». Et au-delà : « si la situation s’aggrave et que l’état de défense est déclaré, sommes-nous capables d’entrer dans les data centers de Francfort et de Berlin, de prendre les clés, et de faire fonctionner cette plateforme nous-mêmes (avec nos ingénieurs, nos outils, notre code) pendant le temps qu’il faudra ? »

À ce moment précis, on découvre que la réponse dépend entièrement de ce qui a été préparé avant.

Et c’est là que C3A entre en scène.

Le même mardi, mais après C3A

Rejouons la séquence. Même mardi. Même ordre tombé d’ailleurs. Même filiale européenne réduite au silence. Mais cette fois, l’État client, et le fournisseur qui le sert, ont passé les deux dernières années à se conformer à C3A.

À 8h17, les premières alertes remontent. Mais elles remontent dans un environnement où le SOC est en Allemagne, opéré par des ingénieurs allemands, qui n’ont reçu aucune consigne de Seattle parce qu’ils ne dépendent pas de Seattle. La déconnexion observée est interprétée pour ce qu’elle est : un signal extérieur, pas une panne interne. La cellule de crise est convoquée à 8h30 : pas pour comprendre ce qui se passe, mais pour décider à quelle vitesse activer un plan qui existe.

À 9h00, la décision est prise : on déclenche le mode déconnecté. Pas dans la panique, mais selon une procédure documentée, testée annuellement comme l’exige SOV-4-09. Toutes les connexions réseau vers des entités non-UE sont coupées de manière contrôlée. Les heartbeats, les serveurs de validation de licences, les canaux de mise à jour, les flux de télémétrie. Plus rien ne sort, plus rien n’entre. La plateforme se referme sur elle-même, et continue de fonctionner.

Elle peut continuer parce que le code source qui la fait tourner est sauvegardé dans l’UE, datant de moins de 24 heures, en cinq versions au moins, dans un format que les ingénieurs locaux savent compiler. Parce que ces ingénieurs existent (SOV-6-02-AC l’exige) : du personnel spécialisé, sur le sol européen, avec des environnements de build locaux capables de produire des correctifs de sécurité d’urgence sans aucune dépendance externe. Parce que les clés de chiffrement des données sensibles n’ont jamais été dans l’environnement du fournisseur : SOV-3-02 et SOV-3-05 l’imposaient. Le fournisseur ne pouvait pas les livrer même s’il était contraint de le faire. Elles sont restées chez le client, dans son propre HSM, sur son propre sol.

À 10h30, la réunion de crise commence. Mais ce n’est plus une cellule de crise au sens dramatique. C’est une revue de situation. Le SOC confirme : les services tournent. La paie de vendredi est sécurisée. Les hôpitaux admettent normalement. Les passeports continuent de s’imprimer. Le mode déconnecté est conçu pour tenir 90 jours, l’horizon retenu par SOV-4-10. Quatre-vingt-dix jours, c’est le temps qu’il faut pour qu’une crise politique se résolve, ou pour qu’on stabilise une alternative.

Mercredi, on commence à patcher. Une CVE est publiée sur un composant largement déployé. Dans le scénario sans C3A, c’était la catastrophe. Ici, les ingénieurs allemands récupèrent le correctif depuis les sources, le compilent dans leur environnement de build local, le signent avec leurs propres certificats, le déploient via leur pipeline souverain. Cela prend trente-six heures au lieu de douze, parce qu’on n’a pas l’habitude de le faire seuls. Mais cela se fait.

Jeudi, la question stratégique se pose dans des termes radicalement différents. Pas « combien de temps tiendrons-nous ». Mais « combien de temps est-il acceptable de tenir avant de prendre des décisions structurelles ». La capacité de reprise existe. SOV-2-03 prévoit qu’en cas d’état de défense, l’administration fédérale peut prendre la main sur les actifs physiques, le personnel, le code source, les outils d’administration (en format portable, c’est-à-dire dans une forme qu’un autre opérateur peut effectivement faire tourner). Le kit de reprise a été préparé. Il dort dans un coffre. Il peut être ouvert.

L’ordre tombé mardi matin n’a pas disparu. La crise diplomatique est toujours là. Mais elle ne dicte plus le rythme des hôpitaux, des paies, des frontières. L’asymétrie initiale (vous dépendez de nous, nous ne dépendons pas de vous) a été désarmée par deux ans de préparation méthodique.

Une doctrine, pas une obsession

Quand on relit C3A après cet exercice, le document change de nature. Ce n’est plus un référentiel de conformité abstrait. C’est l’inventaire ordonné d’une doctrine de continuité étatique face à un risque de coercition extraterritoriale par voie technologique.

Les Allemands ne disent pas que ce mardi arrivera. Ils ne le prédisent pas. Ils ne le souhaitent pas. Ils constatent simplement que les conditions de possibilité de ce mardi existent (dans la concentration du marché cloud, dans l’extraterritorialité de certaines législations, dans le couplage profond entre les opérations européennes et les sièges hors UE), et ils en tirent les conséquences. Pragmatiques. Méticuleuses. Ordonnées.

C3A n’est pas un document optimiste. C’est un document qui suppose que la bonne volonté des juridictions étrangères n’est pas une stratégie. Que la souveraineté n’est pas un slogan, mais une suite d’exigences techniques précises qu’on peut tester un par un. Et que la continuité de l’État ne peut pas, structurellement, dépendre d’une boucle de validation de licence qui passe par un serveur situé de l’autre côté de l’Atlantique.

C’est, à sa manière, un document profondément allemand. Sec, ordonné, sans rhétorique. Une défiance méthodique mise en cases, en numéros de critères, en horizons mesurables. SOV-4-09. SOV-6-02-AC. SOV-2-03.

Au-delà du cloud

Et c’est là, peut-être, que C3A devient inspirant bien au-delà du débat sur la souveraineté numérique en Europe.

Car le document n’est pas seulement un référentiel cloud. C’est une grammaire de la résilience, applicable à toute infrastructure critique dont la continuité dépend d’un acteur que l’on ne contrôle pas entièrement. Énergie. Télécommunications. Transports. Santé. Logiciels métiers, modèles d’IA, composants embarqués, chaînes d’approvisionnement industrielles. Partout où une chaîne de valeur traverse une frontière juridique ou capitalistique, la même question se pose, et la même méthode peut s’appliquer.

Quels sont les paramètres mesurables de notre autonomie ? Combien de temps tenons-nous sans le partenaire ? Quelle est la fraîcheur des sauvegardes que nous contrôlons réellement ? Disposons-nous, sur notre sol, des compétences pour reconstruire, pour patcher, pour signer ? Avons-nous testé, au moins une fois par an, le mode dégradé ? Avons-nous, dans un coffre, la procédure de reprise, et le format dans lequel cette reprise est effectivement exploitable par un autre opérateur que celui qui détient aujourd’hui le système ?

C3A propose un cadre pour répondre à ces questions. Pas en théorie : par numéros de critères, avec des chiffres, des durées, des seuils. C’est ce qui le rend exportable. Un opérateur d’énergie peut s’en inspirer pour ses systèmes de conduite. Un groupe hospitalier peut s’en inspirer pour son système d’information clinique. Un industriel peut s’en inspirer pour la dépendance logicielle de ses lignes de production. Un État peut s’en inspirer pour son socle d’infrastructure numérique tout entier.

Le mérite des Allemands n’est pas d’avoir inventé l’idée. La continuité d’activité, la résilience, la défense en profondeur sont des sujets traités depuis longtemps. Le mérite est d’avoir produit le document. D’avoir transformé une intuition stratégique partagée par beaucoup en une grille de critères sur laquelle on peut se positionner, ligne par ligne. C’est cela qui distingue une doctrine d’une déclaration d’intention : la possibilité d’être audité.

Pour les responsables d’infrastructures critiques (publics ou privés, régulateurs ou opérateurs), C3A vaut moins comme texte que comme modèle. Sa traduction la plus utile n’est pas linguistique. Elle est doctrinale : produire, dans son propre domaine, l’équivalent C3A. Lister les dépendances. Mesurer les délais. Provisionner les compétences. Documenter les procédures. Tester les ruptures. Et inscrire le tout dans un référentiel public que la chaîne des fournisseurs sera bien forcée de prendre au sérieux.

Lu de loin, C3A est un PDF technique. Lu de près, c’est un plan de bataille. Lu pour ce qu’il est, c’est un modèle reproductible : la démonstration qu’une défiance bien tempérée, soigneusement instrumentée, peut devenir l’un des outils les plus utiles dont disposent les institutions modernes pour protéger ce qui, dans leur fonctionnement, ne doit jamais s’arrêter.

Un aimable correspondant de Souveraine Tech versé dans ces sujets, depuis l’autre bout du monde

 


 

C3A, oder das methodische Misstrauen

🇩🇪 Ende April 2026. Das BSI veröffentlicht ein Dokument von wenigen Dutzend Seiten, frei zum Download auf seiner Website. Nüchterner Titel: Criteria enabling Cloud Computing Autonomy. Keine große Pressemitteilung, keine Pressekonferenz. Nur ein PDF, auf den Server gestellt, gezeichnet vom Bundesamt für Sicherheit in der Informationstechnik.

Auf den ersten Blick ein weiteres technisches Dokument in der langen deutschen Tradition cybersicherheitsbezogener Kataloge. C5, IT-Grundschutz, BSI-Standards. Das BSI hat darin Übung. Aber wer C3A genau liest, merkt, dass etwas mit dem üblichen Ton nicht stimmt.

Die Kriterien sind nicht generisch. Sie sind zu präzise.

90 Tage abgekoppelt. Sicherung des Quellcodes alle 24 Stunden, mindestens fünf Versionen. Lokale Ingenieure, die in der Lage sind, einen Notfall-Patch ohne Drittabhängigkeit zu kompilieren und auszuliefern. Ein portables Format für Code, Dokumentation und Verwaltungswerkzeuge, das von der Bundesverwaltung tatsächlich genutzt werden kann. Eine Verteidigungsfall-Klausel, die es dem Staat erlaubt, die Plattform physisch zu übernehmen.

In einem Zug gelesen, wäre der naheliegende Reflex, von Paranoia zu sprechen. Das Wort kommt schnell, und es ist bequem. Aber es trifft nicht. Was C3A inszeniert, ist keine Pathologie. Es ist methodisches Misstrauen: die kühle, bewusste, dokumentierte Entscheidung, die Kontinuität eines Staates nicht auf den guten Willen eines Anbieters, einer fremden Jurisdiktion oder eines Marktes zu stützen. Misstrauen ist hier keine Stimmung. Es ist eine Disziplin. Und diese Disziplin reicht, wie sich zeigen wird, weit über das Cloud-Thema hinaus.

Ein Konformitätskatalog wird nicht im luftleeren Raum geschrieben. Jedes Kriterium ist die Kristallisation einer Befürchtung, einer praktischen Erfahrung, eines hinter verschlossenen Türen durchgespielten Wargames, aus dem Schlüsse gezogen wurden. Die präzisen Zahlen (90 Tage, 24 Stunden, 5 Versionen) sind keine Beschwörungsformeln. Es sind Parameter. Jemand, irgendwo in den Bonner Büros, hat ein Szenario modelliert, gemessen, wie lange durchzuhalten ist und wie viel Redundanz dafür nötig ist.

Versuchen wir also, den Faden zurückzuverfolgen. Welches Szenario rechtfertigt diese Präzision?

Der Dienstagmorgen

Stellen wir es uns vor.

Dienstagmorgen, kurz vor acht Uhr mitteleuropäischer Zeit. Irgendwo außerhalb der Europäischen Union (die Geographie ist nebensächlich, die Asymmetrie genügt) fällt eine politische Entscheidung. Sie kommt nicht sofort in die Schlagzeilen. Sie nimmt die Form einer Verwaltungsanordnung an, einer Behördenentscheidung, eines von einem Staatssekretär unterzeichneten Schreibens. Der Inhalt ist trocken: Ein in dieser Jurisdiktion ansässiger Cloud-Anbieter wird angewiesen, einen bestimmten europäischen Staat ganz oder teilweise nicht mehr zu bedienen. Der angegebene Grund (Sanktionen, nationale Sicherheit, Exportkontrolle) ändert nichts an der Mechanik. Die Anordnung ist im Herkunftsland des Anbieters legal. Der Anbieter muss gehorchen.

Um 8:17 Uhr laufen die ersten Alarmmeldungen in den betroffenen Ministerien in Berlin auf. Eine Verwaltungskonsole antwortet nicht mehr. Ein föderierter Authentifizierungsdienst verweigert neue Sitzungen. Ein Cluster wechselt ohne erkennbaren technischen Grund in den Lesezugriffsmodus. Die Betriebsteams öffnen ein Ticket. Das Ticket bleibt unbeantwortet.

Um 9:12 Uhr kommt ein Anruf von der europäischen Tochter des Anbieters. Die Stimme am anderen Ende ist verlegen. Die Teams am Hauptsitz haben Anweisung erhalten, den Kontakt abzubrechen. Die europäischen Ingenieure (formal angestellt bei einer europäischen Einheit, in Euro bezahlt, lebend in München, Dublin, Paris) hatten nie Commit-Rechte am Produktionscode. Sie hatten nie die Signaturschlüssel. Die Control Plane, die sie täglich bedienen, wird aus Seattle oder Redmond gesteuert. Und an diesem Morgen antwortet weder Seattle noch Redmond.

Um 10:30 Uhr beginnt die Krisensitzung. Am Tisch: Beamte des BMI, des BSI, ministerielle Betreiber, Juristen. Sie entdecken, oder erinnern sich an, drei Dinge. Erstens: Die Control Plane ist außer Reichweite und bleibt es, solange die politische Anordnung nicht aufgehoben wird. Zweitens: Die lokal laufenden Binaries funktionieren vorerst weiter, aber die nächste Cloud-Lizenzvalidierung ist in 72 Stunden geplant, und niemand kann vorhersagen, was dann passiert: stille Degradierung, Umschalten in den Demo-Modus, schlichte Abschaltung. Drittens: Wird in dieser Woche eine kritische Schwachstelle bekannt (ein Zero-Day in einer weit verbreiteten Komponente), gibt es auf europäischem Boden niemanden, der den Patch produzieren und ausliefern kann. Die Build-Pipelines liegen beim Anbieter. Die Signierer ebenfalls.

Am Nachmittag beginnt die Schadensaufnahme. Die Gehaltsabrechnung der Beamten des Freistaats Bayern läuft über einen bei diesem Anbieter gehosteten Dienst. Das Aufnahmesystem mehrerer Universitätskliniken auch. Ein Teil der Logistik der Bundeswehr (nicht eingestuft, aber für den Alltag kritisch) ebenfalls. Das Steuer-IT-System teilweise. Das Bürgerportal für die Passverlängerung. Die Anwendung zur Kontrolle der Landgrenzen. Die Austauschplattform zwischen Bund und Ländern.

Am Mittwoch sprechen die Medien von diplomatischen Spannungen. Hinter verschlossenen Türen wird über etwas anderes gesprochen. Über die staatliche Kontinuität. Über die Beamten, die am Freitag bezahlt werden müssen. Über die Patienten, die heute Abend aufgenommen werden müssen. Über die Pässe, die diese Woche verlängert werden müssen. Über Dinge, die nicht auf die diplomatische Lösung einer Krise warten, die Wochen, Monate dauern oder sich in ihrer ursprünglichen Form nie auflösen wird.

Am Donnerstag wird die operative Frage zum ersten Mal laut ausgesprochen. Nicht „wie bekommen wir den Zugang zum Dienst zurück ». Sondern „wie betreiben wir diesen Dienst ohne sie ». Und darüber hinaus: „Wenn die Lage sich verschärft und der Verteidigungsfall ausgerufen wird, sind wir in der Lage, in die Rechenzentren in Frankfurt und Berlin zu gehen, die Schlüssel zu nehmen und diese Plattform selbst zu betreiben (mit unseren Ingenieuren, unseren Werkzeugen, unserem Code) so lange wie nötig? »

In genau diesem Moment entdeckt man, dass die Antwort vollständig davon abhängt, was zuvor vorbereitet wurde.

Und genau hier kommt C3A ins Spiel.

Derselbe Dienstag, aber nach C3A

Spielen wir die Sequenz erneut durch. Derselbe Dienstag. Dieselbe Anordnung von außen. Dieselbe zum Schweigen gebrachte europäische Tochter. Diesmal aber haben der Kundenstaat und der ihn bedienende Anbieter die letzten zwei Jahre damit verbracht, sich an C3A anzupassen.

Um 8:17 Uhr laufen die ersten Alarmmeldungen auf. Aber sie laufen in einer Umgebung auf, in der das SOC in Deutschland sitzt, von deutschen Ingenieuren betrieben wird, die keine Anweisung aus Seattle erhalten haben, weil sie nicht von Seattle abhängen. Die beobachtete Trennung wird als das interpretiert, was sie ist: ein externes Signal, kein interner Ausfall. Der Krisenstab wird um 8:30 Uhr einberufen: nicht, um zu verstehen, was geschieht, sondern um zu entscheiden, in welchem Tempo ein bereits existierender Plan aktiviert wird.

Um 9:00 Uhr fällt die Entscheidung: Der entkoppelte Modus wird ausgelöst. Nicht in Panik, sondern nach einem dokumentierten, jährlich getesteten Verfahren, wie es SOV-4-09 verlangt. Alle Netzverbindungen zu Nicht-EU-Entitäten werden kontrolliert gekappt. Heartbeats, Lizenzvalidierungsserver, Update-Kanäle, Telemetrie-Ströme. Nichts geht mehr raus, nichts mehr rein. Die Plattform schließt sich um sich selbst und funktioniert weiter.

Sie kann weiter funktionieren, weil der Quellcode, der sie betreibt, in der EU gesichert ist, weniger als 24 Stunden alt, in mindestens fünf Versionen, in einem Format, das die lokalen Ingenieure kompilieren können. Weil diese Ingenieure existieren (SOV-6-02-AC verlangt es): Spezialpersonal auf europäischem Boden, mit lokalen Build-Umgebungen, die Sicherheits-Notfall-Patches ohne externe Abhängigkeit produzieren können. Weil die Schlüssel zur Verschlüsselung sensibler Daten nie in der Umgebung des Anbieters lagen: SOV-3-02 und SOV-3-05 schrieben es vor. Der Anbieter konnte sie selbst dann nicht ausliefern, wenn er dazu gezwungen worden wäre. Sie sind beim Kunden geblieben, in dessen eigenem HSM, auf dessen eigenem Boden.

Um 10:30 Uhr beginnt die Krisensitzung. Aber es ist kein Krisenstab im dramatischen Sinne mehr. Es ist eine Lagebesprechung. Das SOC bestätigt: Die Dienste laufen. Die Gehaltsabrechnung am Freitag ist gesichert. Die Krankenhäuser nehmen normal auf. Die Pässe werden weiter gedruckt. Der entkoppelte Modus ist darauf ausgelegt, 90 Tage durchzuhalten, der von SOV-4-10 festgelegte Horizont. Neunzig Tage, das ist die Zeit, die eine politische Krise braucht, um sich zu lösen, oder die man braucht, um eine Alternative zu stabilisieren.

Am Mittwoch beginnt das Patching. Eine CVE wird zu einer weit verbreiteten Komponente veröffentlicht. Im Szenario ohne C3A wäre das die Katastrophe gewesen. Hier holen die deutschen Ingenieure den Patch aus den Quellen, kompilieren ihn in ihrer lokalen Build-Umgebung, signieren ihn mit eigenen Zertifikaten, deployen ihn über eine souveräne Pipeline. Es dauert sechsunddreißig statt zwölf Stunden, weil man es nicht gewohnt ist, das allein zu tun. Aber es geschieht.

Am Donnerstag stellt sich die strategische Frage in radikal anderen Begriffen. Nicht „wie lange halten wir durch ». Sondern „wie lange ist es zumutbar durchzuhalten, bevor wir strukturelle Entscheidungen treffen ». Die Wiederaufnahmefähigkeit existiert. SOV-2-03 sieht vor, dass die Bundesverwaltung im Verteidigungsfall Zugriff auf die physischen Anlagen, das Personal, den Quellcode und die Verwaltungswerkzeuge nehmen kann (in portablem Format, das heißt in einer Form, in der ein anderer Betreiber sie tatsächlich betreiben kann). Das Wiederaufnahmepaket wurde vorbereitet. Es liegt im Tresor. Es kann geöffnet werden.

Die am Dienstagmorgen ergangene Anordnung ist nicht verschwunden. Die diplomatische Krise besteht weiterhin. Aber sie diktiert nicht mehr den Rhythmus der Krankenhäuser, der Gehälter, der Grenzen. Die ursprüngliche Asymmetrie (ihr hängt von uns ab, wir hängen nicht von euch ab) wurde durch zwei Jahre methodischer Vorbereitung entwaffnet.

Eine Doktrin, keine Obsession

Liest man C3A nach dieser Übung erneut, ändert sich der Charakter des Dokuments. Es ist kein abstrakter Konformitätskatalog mehr. Es ist die geordnete Bestandsaufnahme einer Doktrin staatlicher Kontinuität gegenüber dem Risiko extraterritorialer Zwangsausübung auf technologischem Wege.

Die Deutschen sagen nicht, dass dieser Dienstag kommen wird. Sie sagen ihn nicht voraus. Sie wünschen ihn nicht. Sie stellen schlicht fest, dass die Möglichkeitsbedingungen dieses Dienstags existieren (in der Konzentration des Cloud-Marktes, in der Extraterritorialität bestimmter Gesetze, in der tiefen Kopplung zwischen den europäischen Operationen und den außereuropäischen Hauptsitzen), und ziehen daraus die Konsequenzen. Pragmatisch. Akribisch. Geordnet.

C3A ist kein optimistisches Dokument. Es ist ein Dokument, das davon ausgeht, dass der gute Wille fremder Jurisdiktionen keine Strategie ist. Dass Souveränität kein Slogan ist, sondern eine Reihe präziser technischer Anforderungen, die sich Punkt für Punkt prüfen lassen. Und dass die staatliche Kontinuität strukturell nicht von einer Lizenzvalidierungsschleife abhängen kann, die über einen Server jenseits des Atlantiks läuft.

Es ist auf seine Art ein zutiefst deutsches Dokument. Trocken, geordnet, ohne Rhetorik. Methodisches Misstrauen, gefasst in Felder, in Kriteriennummern, in messbare Horizonte. SOV-4-09. SOV-6-02-AC. SOV-2-03.

Über die Cloud hinaus

Und vielleicht ist es genau hier, wo C3A weit über die Debatte um die digitale Souveränität in Europa hinaus inspirierend wird.

Denn das Dokument ist nicht nur ein Cloud-Katalog. Es ist eine Grammatik der Resilienz, anwendbar auf jede kritische Infrastruktur, deren Kontinuität von einem nicht vollständig kontrollierten Akteur abhängt. Energie. Telekommunikation. Verkehr. Gesundheit. Branchensoftware, KI-Modelle, eingebettete Komponenten, industrielle Lieferketten. Überall dort, wo eine Wertschöpfungskette eine juristische oder kapitalbezogene Grenze überquert, stellt sich dieselbe Frage, und dieselbe Methode lässt sich anwenden.

Was sind die messbaren Parameter unserer Autonomie? Wie lange halten wir ohne den Partner durch? Wie aktuell sind die Sicherungen, die wir tatsächlich kontrollieren? Verfügen wir auf unserem Boden über die Kompetenzen zum Wiederaufbau, zum Patchen, zum Signieren? Haben wir mindestens einmal jährlich den degradierten Modus getestet? Liegt im Tresor das Wiederaufnahmeverfahren, und in welchem Format ist diese Wiederaufnahme tatsächlich durch einen anderen Betreiber als denjenigen umsetzbar, der das System heute hält?

C3A schlägt einen Rahmen für die Beantwortung dieser Fragen vor. Nicht in der Theorie: nach Kriteriennummern, mit Zahlen, Zeiträumen, Schwellenwerten. Genau das macht es exportierbar. Ein Energieversorger kann sich daran für seine Leitsysteme orientieren. Ein Krankenhausverbund kann sich daran für sein klinisches Informationssystem orientieren. Ein Industrieunternehmen kann sich daran für die Softwareabhängigkeit seiner Produktionslinien orientieren. Ein Staat kann sich daran für sein gesamtes digitales Infrastrukturfundament orientieren.

Das Verdienst der Deutschen besteht nicht darin, die Idee erfunden zu haben. Geschäftskontinuität, Resilienz, Verteidigung in der Tiefe sind seit Langem behandelte Themen. Das Verdienst besteht darin, das Dokument produziert zu haben. Eine von vielen geteilte strategische Intuition in ein Raster von Kriterien überführt zu haben, an dem man sich Zeile für Zeile messen kann. Genau das unterscheidet eine Doktrin von einer Absichtserklärung: die Auditierbarkeit.

Für Verantwortliche kritischer Infrastrukturen (öffentlich oder privat, Regulierer oder Betreiber) zählt C3A weniger als Text denn als Modell. Seine nützlichste Übersetzung ist nicht sprachlich. Sie ist doktrinal: im eigenen Bereich das C3A-Äquivalent zu erstellen. Die Abhängigkeiten auflisten. Die Fristen messen. Die Kompetenzen vorsorglich aufbauen. Die Verfahren dokumentieren. Die Brüche testen. Und das Ganze in einen öffentlichen Katalog überführen, den die Lieferantenkette zwangsläufig ernst nehmen wird.

Aus der Distanz gelesen ist C3A ein technisches PDF. Aus der Nähe gelesen ist es ein Schlachtplan. Liest man es für das, was es ist, dann ist es ein reproduzierbares Modell: der Beweis, dass ein wohltemperiertes, sorgfältig instrumentiertes Misstrauen zu einem der nützlichsten Werkzeuge moderner Institutionen werden kann, um zu schützen, was in ihrem Funktionieren niemals stillstehen darf.

Ein freundlicher Korrespondent von Souveraine Tech, der sich mit diesen Themen bestens auskennt, vom anderen Ende der Welt

 


 




« Souveraineté numérique et technologique : entre communication politique, expertise et vrai enjeu stratégique »

« Les échanges sur la souveraineté numérique et technologique en France sur LinkedIn et X : entre communication politique, mise en avant d’expertise, et vrai enjeu stratégique », 14 avril 2026

par Guillaume Sylvestre, enseignant à l’Ecole de Guerre Economique et à l’Université d’Angers, chercheur associé à l’Ecole Nationale Supérieure de la Police, expert en social network analysis

  • Disclaimer : cette analyse « souveraine » a été effectuée en utilisant uniquement des outils, logiciels et IA français.

Les données fournies par le logiciel de veille sur les réseaux sociaux Visibrain sur la période du 1er février au 1er avril 2026 ont permis de collecter :

  • 18 729 mentions X, via 8 287 tweets.
  • 3 909 posts LinkedIn.

Ces corpus ont été filtrés afin de retirer toutes les publications non pertinentes : par exemple sur LinkedIn les communications de prise de poste, les communiqués de presse, les annonces de colloques, post sur le leadership etc …

On constate ainsi que le discours sur la souveraineté devient un réel marqueur positif d’attractivité et de stratégie, et est donc exploité à toutes les sauces. Cela est vrai aussi à l’international : le tweet le plus visible sur la souveraineté au sens large sur la période est d’Ousmane Sonko, premier ministre et militant panafricain du Sénégal :

Ce tweet est deux fois plus vu que le suivant sur le sujet. Concernant la souveraineté numérique / technologique, en dehors de quelques tweets très repris, les acteurs les plus influents génèrent moins de 10 000 vues. La souveraineté technologique est donc de plus en plus reprise, mais génère toujours une visibilité limitée pour ceux qui publient dessus.

X : un débat politique qui intègre de plus en plus d’acteurs, notamment ceux en marge des principaux partis politiques

Le classement des tweets les plus repris montre des sujets variés : rapport de Sarah Knafo sur la souveraineté technologique au Parlement Européen, projet SCAF, filière nucléaire …

Les personnalités politiques actives sur le sujet sont nombreuses :

En classant les tweets par visibilité, en dehors du tweet de David Lisnard qui a obtenu de loin le meilleur score de visibilité sur le sujet, on obtient un résultat différent, avec des éléments critiques de la dépendance française à Microsoft notamment, et un tweet du premier ministre sur l’éolien très visible parce que très critiqué (524 réponses pour 117 retweets).

Pour y voir plus clair sur la dynamique des échanges, nous allons utiliser le logiciel Gephi pour les cartographier. Ce logiciel permet à partir d’un export de tweets de Visibrain de visualiser et analyser les interactions sur X (retweets, mentions, citations) et d’identifier les communautés et influenceurs liés. Le score correspondant aux 8 premières communautés est de 50% environ, ce qui indique une typologie de groupes de marques selon le Pew Research Center (2014) : plusieurs clusters regroupés autour de leaders qui échangent sur le sujet sans être interconnectés. Des débats menés par une, deux ou trois communautés correspondent à un score de 70% au minimum, très fréquents sur les sujets polarisants sur X. Nous verrons néanmoins que certains profils arrivent à une position de centralité dans les échanges, via la reconnaissance de leur expertise.

Cartographie des communautés X sur la souveraineté technologique du 1er février au 1er avril 2026 par influence au sein de chaque communauté

Cette première cartographie permet de visualiser la diversité des acteurs actifs sur le sujet, notamment politiques :

  • La majorité avec Sébastien Lecornu en violet et Emmanuel Macron en gris, pour ce dernier pris à partie sur les entreprises françaises stratégiques vendues à l’étranger (ex Biogaran) ;

Les critiques sur le manque de soutien au nucléaire et ciblant l’éolien sont nombreuses en réaction aux annonces de Sébastien Lecornu sur l’éolien offshore. Globalement le sujet du nucléaire est dominé par les profils pro-nucléaires, notamment à droite, qui critiquent la politique énergétique des dernières années en faveur des renouvelables.

  • Une communauté en vert clair avec notamment un profil de soutien à Reconquête pour défendre le rapport de Sarah Knafo sur la souveraineté technologique.

Ce rapport a suscité une bataille de narratifs sur le sujet entre Reconquête et la majorité, autour de la paternité des idées présentées. Le rapport aurait ainsi été adapté par le Parlement européen via des propositions d’autres partis politiques, sur fond d’accusation de collusion des élus Reconquête avec les plateformes américaines, notamment X, qui les rendrait illégitime à parler de souveraineté numérique. On notera dans cette communauté le profil GDams70 qui reprend le PDG de Dassault sur le SCALF et Jean-Frédéric Poisson (Président du Parti Chrétien Démocrate) qui promeut le nucléaire dans la même communauté. Ces deux derniers sont plus centraux dans les échanges que les profils pro-Reconquête ;

  • SAXX alias Clément Domingo en vert foncé, expert en cybersécurité qui commente régulièrement les fuites de données et qui met notamment dans ce corpus l’accent sur les risques liés à la dépendance numérique à des outils américains.
  • David Lisnard en rouge à droite, dans une communauté spécifique, qui a publié le tweet le plus repris et le plus visible sur le sujet avec près de 150 000 vues. La portée de ses tweets est d’ailleurs bien supérieure à celle des autres politiques. Certains avec quelques centaines de retweets n’ont généré qu’environ dix mille vues comme Nicolas Dupont-Aignan par exemple :

Cette différence montre l’importance de ne pas se fier à la volumétrie des retweets pour estimer l’impact d’une publication, d’autant plus que ceux-ci sont facilement automatisés, truqués, peuvent inclure des profils bots shadowbannés … en l’occurrence le tweet de David Lisnard a été repris par des militants d’un spectre assez large de droite et d’extrême droite, des journalistes comme Brice Couturier, des influenceurs anti-Macron … dépassant de loin sa base militante classique. Cela ne lui permet néanmoins pas d’être central dans les échanges, puisque ces profils interviennent rarement sur les sujets de souveraineté numérique et technologique.

D’autres politiques comme Bruno Retailleau, François Ruffin, Mathilde Pannot interviennent également sur le sujet avec quelques milliers de vues, qui n’est plus l’apanage de l’extrême droite comme c’était le cas il y a quelques années encore. La souveraineté numérique et technologique devient un sujet essentiel pour de plus en plus de politiques, il était temps !

Cette visualisation permet d’identifier des grands récits et leurs leaders, qui semblent globalement isolés même s’ils se retrouvent sur des thématiques similaires :

  • Une critique politique des abandons de souveraineté en France et en Europe ;
  • Une valorisation de l’excellence industrielle française ;
  • Les risques posés par notre dépendance aux solutions numériques américaines.


L’utilisation de l’algorithme de
Betweeness Centrality via l’outil Gephi, pour identifier les acteurs au centre des échanges, confirme l’idée de communautés politiques qui ne se parlent pas … tout en faisant apparaître quelques acteurs centraux :

  • La communauté bleu clair avec Souveraine Tech portée par Bertrand Leblanc-Barbedienne, acteur historique de la promotion de la souveraineté numérique et technologique depuis la crise Covid.

SouveraineTech génère plusieurs dizaines de milliers de vues en critiquant la dépendance aux GAFAM, promouvant une vision française de la souveraineté numérique, et contextualisant les enjeux avec les tensions géopolitiques actuelles.

  • Souverain_OVH, nouveau compte actif depuis janvier 2026 sur ce sujets, dont les tweets génèrent quelques centaines à plusieurs milliers de vues.

Ce profil intervient notamment sur la dépendance aux GAFAM, rappelant que le privé est le véritable arbitre pour bâtir la souveraineté numérique avec 80% de la demande. D’autres profils dans le même cluster rappellent les 260 milliards d’euros annuels dépensés par l’Europe en services des géants américains, avec 80 % du marché cloud sous contrôle américain.

  • D’autres acteurs du secteur comme Thomas Fauré ou Fabrice Epelboin qui dénoncent notre dépendance aux outils US.
  • Et Grok interrogé par plusieurs profils sur les pertes d’entreprises industrielles ces dernières années comme Alstom etc

A noter que le renouvellement du contrat Microsoft par l’Éducation nationale pour près de 150 millions d’euros jusqu’en 2029 a été peu commenté, avec moins de 20 000 vues. Ce choix coexiste paradoxalement avec le déploiement de Nextcloud par la même administration pour gérer le partage de fichier, signe de l’évolution des pratiques.

En conclusion, si la thématique de la souveraineté numérique et technologique est de plus en plus revendiquée par les politiques sur X, principalement à droite et à l’extrême droite, son utilisation est à double tranchant : l’ampleur des dépendances technologiques, et les disparitions d’entreprises leaders amènent des critiques auprès des décideurs. Au-delà de ces éléments négatifs, une réelle communauté de professionnels du secteur cherchant à structurer le débat et valoriser les enjeux de souveraineté émerge et est de plus en plus visible, comme nous allons le voir sur LinkedIn.

La souveraineté numérique sur LinkedIn : beaucoup de com, mais aussi de plus en plus de concret

Avec 3 909 posts sur la période, la souveraineté numérique et technologique est un réel sujet sur LinkedIn.

Il a été beaucoup plus difficile de filtrer le corpus sur LinkedIn que X : la thématique étant clairement à la mode, de nombreuses entreprises s’en servent lors de la communication de leurs résultats ou d’évènements, on ne compte plus les colloques à ce sujet, des salariés vont valoriser leur prise de poste autour de ces thématiques, souvent sans éléments concrets … le filtre « Bla Bla » correspondant reprend 3 937 publications, un peu plus que notre corpus.

Si la première publication correspond à Emmanuel Macron, sur l’énergie nucléaire, ce ne sont pas les politiques qui dominent ces échanges. Quelques-uns sont néanmoins présents, mais on en dénombre moins de 60 sur les 2 207 profils du corpus :

Une analyse via une IA souveraine française (Arlequin) des échanges permet d’identifier quatre grandes thématiques :

  • 27% du corpus s’intéresse au « cloud souverain et aux enjeux de sécurité », citant notamment des initiatives publiques (ANSSI, CNIL, NIS2, IA Act) et privées (OVHcloud, Scaleway, Gaia-X, Trusted Tech Alliance).
  • 23% du corpus promeut une « souveraineté numérique fondée sur l’IA locale et l’open-source »,  soutenue par une gouvernance européenne stricte (RGPD, Cloud Act, CIMA) et des programmes comme ESTIA et CYBORG.
  • 21% du corpus mentionnent « la régulation de l’IA et les enjeux liés », en discutant des nombreux chantiers en cours (AI Act, RGPD, DORA). Les acteurs européen comme Mistral AI, Nexcloud, ArkiaCloud sont également cités, ainsi que le conflit entre Anthropic en le Pentagone.
  • 19% des publications mentionnent « les enjeux industriels et militaires de la souveraineté numérique ». L’augmentation des cyberattaques hybrides et la montée en puissance de l’ANSSI, du COMCYBER sont également mis en avant.

L’analyse montre dans les publications une mise en avant de l’importance de la souveraineté — numérique, technologique, énergétique et industrielle — face aux dépendances géopolitiques et aux pressions des acteurs américains et chinois. La souveraineté numérique est pointée comme essentielle pour assurer l’autonomie stratégique à la France et à l’Union Européenne.

A noter que si plusieurs politiques interviennent pour valoriser des actions soutenues, financées, mises en œuvre autour de la souveraineté, seulement deux ont mentionné la dépendance aux GAFAM et le risque stratégique posé, notamment François Ruffin (présent aussi sur la carto X via ce sujet) :

Plusieurs entreprises françaises sont mises en avant, telles que OVHcloud, ArkiaCloud et Deep Ocean Sync, soutenues par un cadre réglementaire de plus en plus contraignant où le RGPD, la directive NIS2 et le règlement DORA imposent des exigences croissantes en matière de localisation et de protection des données. Mistral AI est également mis en avant, soutenue par des partenariats stratégiques avec NVIDIA et des déploiements dans les administrations.

Les datacenters sont pointés comme des actifs stratégiques, au moment où ceux-ci sont devenus des cibles dans la guerre Etats-Unis / Iran, comme rappelé notamment dans la newsletter Cybernetica de Tariq Krim.

Le sujet des cyberattaques est également très évoqué, passant d’incidents isolés à un flux continu d’attaques. La France, deuxième cible européenne, subit une hausse massive des fuites de données et attaques de ransomwares.

L’analyse des auteurs montre que la thématique de la souveraineté numérique et technologique est reprise par des spécialistes du sujet comme par des généralistes transversaux. Cette complémentarité entre expertise profonde et capacité de synthèse structure la production intellectuelle de l’écosystème.

Les sociétés, notamment de conseil comme Deloitte, Onepoint et Sopra Steria, sont de plus en plus nombreuses à se positionner sur le sujet. BPI France, le ministère de l’Economie et la DGE sont également très actifs :

Pour finir, 5 sujets semblent générer en particulier des controverses sur LinkedIn :

  • Réguler ou innover : L’AI Act est-il un cadre de confiance ou un frein à l’innovation ? Arthur Mensch soutient une régulation afin d’éviter les abus, tout en soulignant que trop de contraintes pourraient favoriser les géants de l’IA qui pourront plus facilement se mettre en conformité, au détriment de l’innovation. Ce sujet correspond à 366 publications, 619 commentaires et 3 347 likes.
  • Le déficit de compétences en France pour exploiter les nouvelles technologiques numériques : 80 % des entreprises françaises seraient incapables de déployer l’IA open source. Ce sujet correspond à 437 publications, 503 commentaires et 3 410 likes.
  • Le paradoxe Mistral AI : Champion européen ou cheval de Troie financé par les Big Tech américaines ? L’entreprise est ainsi questionnée sur sa dépendance aux investisseurs et infrastructures américaines. Ce sujet correspond à 241 publications, 344 commentaires et 2 075 likes.
  • La pression américaine sur la régulation européenne : Marco Rubio et Washington attaquent frontalement la régulation européenne, demandant aux diplomates américains de contrer les lois européennes. Ce sujet correspond à 373 publications, 319 commentaires et 1 783 likes.
  • Le choix de l’open source pour accompagner la souveraineté. Le choix des licences permissives par l’ANSSI, notamment Apache 2.0, pour limiter les contraintes de réutilisation et favoriser l’adoption large de ses projets open source fait débat. Ce sujet correspond à 156 publications, 206 commentaires et 792 likes.

Guillaume Sylvestre, enseignant à l’Ecole de Guerre Economique et à l’Université d’Angers,
chercheur associé à l’Ecole Nationale Supérieure de la Police, expert en social network analysis




Ne parlez de "souveraineté européenne" (sic) que si vous souhaitez la fin de la République française !

L’idée d’une « souveraineté européenne » (sic) repose sur une promesse séduisante mais profondément illusoire, et potentiellement dangereuse. Elle prétend répondre aux défis technologiques, économiques et géopolitiques contemporains en substituant à la souveraineté des nations une souveraineté fédérale, supranationale supposée plus efficace face aux grandes puissances mondiales. Or, cette construction repose sur une confusion fondamentale entre mutualisation des moyens et dilution de la responsabilité politique.

Les promoteurs de cette souveraineté européenne sont souvent ceux qui, au cours des dernières décennies, ont accompagné le transfert progressif de nos dépendances stratégiques vers des acteurs extérieurs, notamment américains. En matière numérique, industrielle et même militaire, les États européens ont accepté — parfois au nom de l’ouverture des marchés, parfois au nom d’une modernité économique présentée comme inéluctable — d’abandonner des capacités essentielles. Face au constat tardif de cette dépendance, ces mêmes acteurs proposent aujourd’hui de déplacer le centre de gravité décisionnel vers Bruxelles, comme si l’échelle institutionnelle suffisait à recréer une autonomie stratégique disparue.

Cette approche repose sur un postulat contestable : celui selon lequel la masse critique institutionnelle produirait mécaniquement la puissance politique et technologique. L’histoire démontre pourtant que l’innovation, la stratégie industrielle et la capacité d’adaptation naissent rarement d’architectures bureaucratiques lourdes et éloignées des réalités politiques nationales. La centralisation supranationale tend, au contraire, à ralentir la prise de décision, à uniformiser les réponses et à dissoudre la responsabilité démocratique dans des mécanismes de compromis permanents. C’est aussi le meilleur moyen de provoquer des chocs asymétriques, nés de l’application d’une seule et même politique à des nations aux agrégats économiques considérablement disparates.

La souveraineté véritable suppose l’existence d’un peuple doué d’une même langue, capable de désigner ses gouvernants, de contrôler leurs décisions et, en dernier ressort, de les sanctionner. Or, l’Union européenne, par sa nature institutionnelle, demeure un espace de négociation entre États, administrations et intérêts économiques, mais non un espace politique pleinement démocratique au sens classique du terme. Transférer à ce niveau les choix structurants en matière technologique, industrielle ou stratégique reviendrait à éloigner encore davantage ces décisions du contrôle direct des citoyens.

Comme l’a si bien déclaré Arnaud Montebourg à l’occasion de notre colloque de septembre 2024, nous n’avons pas décollé la tête du Roi pour aujourd’hui laisser choir notre souveraineté dans le panier en osier de Bruxelles. Sauf à susciter sur notre sol des jacqueries d’un genre nouveau.

À l’inverse, les nations possèdent une agilité politique que les structures supranationales peinent à reproduire. Elles peuvent expérimenter, adapter rapidement leurs politiques publiques, mobiliser leur cohésion sociale et définir des priorités industrielles cohérentes avec leur modèle démocratique. L’histoire économique montre que les grandes stratégies industrielles réussies — qu’il s’agisse du nucléaire civil français, du modèle industriel allemand ou des politiques technologiques américaines — ont toujours reposé sur des décisions politiques clairement assumées par des États souverains.

Cela ne signifie nullement que la coopération européenne doive être rejetée. Bien au contraire, elle peut constituer un levier puissant à condition de reposer sur des mécanismes contractuels souples entre nations souveraines. Des alliances ciblées, réversibles et fondées sur des intérêts stratégiques clairement identifiés permettraient de mutualiser les investissements, de partager les compétences et de coordonner certaines politiques industrielles sans pour autant dissoudre la souveraineté démocratique. Une Europe des projets, des coopérations et des partenariats stratégiques préserverait la capacité d’initiative des États tout en leur permettant de peser collectivement dans la compétition mondiale.

La construction d’une souveraineté européenne intégrée risquerait au contraire d’aboutir à une dépossession progressive des peuples de leur capacité à orienter leurs choix politiques, économiques et technologiques. En transférant des compétences essentielles à des institutions éloignées du suffrage direct et du débat démocratique national, elle affaiblirait le principe même de responsabilité politique qui fonde l’idée républicaine.

Car la République ne se limite pas à une organisation administrative : elle repose sur la souveraineté populaire, sur la capacité d’un peuple à décider librement de son destin collectif et à exercer un contrôle permanent sur ceux qui gouvernent en son nom. En substituant à cette souveraineté incarnée une pseudo-souveraineté artificielle, diffuse, technocratique et partiellement dépolitisée, ce projet d’une souveraineté européenne porterait en lui le risque d’une rupture fondamentale avec l’héritage républicain.

Ainsi, sous couvert de renforcer notre autonomie stratégique, l’avènement d’une souveraineté européenne pourrait en réalité consacrer l’effacement progressif de la souveraineté nationale et, avec elle, la disparition du cadre politique dans lequel s’exerce la volonté populaire. En ce sens, loin de constituer un prolongement de la République, une telle évolution pourrait bien en marquer l’aboutissement ultime : sa dilution, puis sa disparition.




Le gouvernement a fait passer Exaion pour une coquille vide. C'est tout le contraire.

Avertissement : Souveraine Tech revendique par vocation une approche transpartisane. Seule nous oblige la défense des intérêts supérieurs de notre pays. Nous proposons ainsi un lieu de « disputatio » ouvert aux grandes figures actives de tous horizons. La parole y est naturellement libre et n’engage que ceux qui la prennent ici. Cependant, nous sommes bien conscients des enjeux en présence, et peu dupes des habiles moyens d’influence plus ou moins visibles parfois mis en œuvre, et dont tout un chacun peut faire l’objet, ici comme ailleurs. Nous tenons la capacité de discernement de notre lectorat en une telle estime que nous le laissons seul juge de l’adéquation entre le dire et l’agir de nos invités.


 

Dany Wattebled est sénateur du Nord.
Cet entretien a été publié le vendredi 6 février 2026.

 

1/ Dans le cadre de la guerre économique que livrent actuellement les  États-Unis à l’Europe, monsieur le Sénateur, comment évaluez-vous les risques pour la souveraineté française de l’autorisation de rachat d’Exaion par l’entreprise américaine Mara holdings, spécialisée dans le minage du Bitcoin ?

Nous le voyons chaque jour de plus en plus avec l’attitude du Président Trump, les États-Unis cherchent à consolider leur domination sur les technologies critiques. Cette guerre n’est pas seulement économique, elle est aussi technologique et énergétique. Nous avons pu constater ces dernières semaines, que le président Trump avait un appétit féroce pour tout ce qui avait rapport avec l’énergie.

L’autorisation de rachat d’Exaion par Mara représente un risque majeur pour notre souveraineté technologique, numérique, économique et énergétique.

Mara est une entreprise américaine, cotée au Nasdaq, soumise à la réglementation du Nevada et immatriculée à Fort Lauderdale. Elle opère à l’intersection de l’énergie du calcul haute performance et des actifs numériques. Elle a récemment pivoté ses infrastructures vers des activités liées à l’IA et à l’énergie durable en plus de son activité historique du minage de cryptomonnaie. Et c’est cette société américaine qui aujourd’hui va prendre le contrôle à plus de 75% à terme d’une filiale de EDF.

Les récentes déclarations sur X de Robert Samuels (VP de Mara) sur l’exploitation des marchés énergétiques sous-utilisés et sur le « pairing energy with compute » révèlent une stratégie très agressive pour capter nos surplus nucléaires et alimenter leur expansion et leur prise de contrôle des infrastructures énergétiques européenne.

La direction générale du Trésor vient de donner son autorisation à cette opération d’acquisition en imposant des clauses a minima. J’ai pu consulter ces clauses et elles manquent de mordant face à un investisseur qui pourrait prioriser ses intérêts crypto sur nos besoins en équilibrage de réseau

Bercy et la direction générale du Trésor ont poursuivi les négociations malgré nos nombreuses alertes. C’est pour moi une capitulation qui expose nos infrastructures critiques à des pressions géopolitiques américaines comme nous avons pu les voir dernièrement avec le président Trump et sa manière d’agir.

2/ Exaion gère des infrastructures critiques en calcul intensif et en intelligence artificielle, potentiellement liées au secteur nucléaire via EDF. Cette session ne risque t-elle pas de transférer des technologies stratégiques à un acteur étranger, affaiblissant ainsi la position de la France dans la course mondiale à la suprématie technologique ?

Oui, c’est un transfert déguisé de technologies stratégiques qui nous affaiblit dans la course mondiale.

Exaion n’est pas une simple société incubée, comme a voulu nous le faire croire le Premier Ministre, mais une filiale hautement stratégique du groupe EDF, dont les data centers flexibles absorbent les surplus nucléaires et s’effacent en pointe. C’est un outil vital pour stabiliser le réseau, comme RTE l’explique dans ses bilans prospectifs.

Avec un acteur comme Mara aux commandes, ces infrastructures pourraient être réorientées vers du minage intensif privant la France d’un atout pour la transition numérique et pour une optimisation de l’exploitation du parc nucléaire français, car comme le disait récemment Anne Lauvergeon, nous pilotons nos centrales nucléaires à l’heure actuelle comme nous conduirions une mobylette.

Nous avons la possibilité de faire mieux en déployant une vraie stratégie coordonnée sans nous vendre aux Américains.

La direction du Trésor exige un maintien territorial pour 5 ans, mais sans contrôle sur l’allocation des ressources énergétiques on risque une perte d’autonomie.

Comme l’avait révélé mon collègue Philippe Juvin, la clause de non-concurrence inclue dans le pacte de cession bloque EDF pendant 24 mois sur les tarifs et services HPC, empêchant des partenariats avec des opérateurs historique français comme OVH ou Scaleway, pour développer des alternatives financièrement compétitives.

Le ministre de l’Economie semble ne pas avoir voulu entendre les appels du pied d’autres investisseurs potentiels préférant choisir Mara holdings, un Américain qui a usé de contacts directs via des entreprises de lobbying ou paramilitaires pour obtenir cette entreprise française.

Cette cession est une asymétrie qui mine notre compétitivité face aux Américains.

3/ Face à la domination américaine dans le domaine des crypto monnaies et du cloud, l’autorisation de rachat ne constitue elle pas une capitulation économique exposant la France à une dépendance vis-à-vis des États-Unis ?

Oui, c’est une capitulation économique flagrante, et elle accentue dramatiquement notre dépendance vis-à-vis des États-Unis dans deux domaines où leur domination est déjà écrasante : Le cloud et les infrastructures de cryptomonnaies. On voit d’ailleurs actuellement sur les réseaux sociaux la famille Trump investir massivement dans les fermes de minage.

Les Américains via AWS, Google et Azure, contrôlent plus de 65% du marché mondial du cloud public via leurs trois hyperscalers. La France malgré ses efforts de souveraineté cloud reste largement dépendante de ces géants américains, c’est ce qu’a fait ressortir ma commission d’enquête sénatoriale. L’extension avec ses datacenters flexibles et ses compétences en calcul intensif et en intelligence artificielle, représente justement l’un des rares leviers français pour construire une alternative crédible, notamment en s’appuyant sur l’avantage compétitif de l’électricité bas carbone nucléaire.

En laissant le contrôle de cette filiale d’EDF à Mara holding, on livre à un acteur américain une capacité d’hébergement et de calcul qui pourrait être utilisée pour scaler leur propre service cloud ou crypto et nous privons de ce fait la France d’un atout industriel clé.

On donne à un compétiteur direct les moyens de nous concurrencer, encore plus efficacement, sur notre propre territoire national et de devenir demain un des leaders mondiaux en utilisant nos propres ressources énergétiques.

Comme je le disais précédemment Mara cherche des sources d’énergie abondante et stable pour alimenter leur ferme de minage et leur vice-président ne s’en cache pas.

La France, avec son parc nucléaire, produit des surplus réguliers en période de faible demande, c’est exactement le type de marché qu’ils ciblent.

Pour moi, autoriser ce rachat, c’est leur ouvrir la porte à nos excédents électriques, alors que ce levier est stratégique pour absorber les variations et éviter le gaspillage énergétique. Nous pourrions avoir une énergie meilleur marché avec une meilleure modulation de la consommation électrique, des entreprises comme Exaion sont typiquement là pour ça.

Nous l’avons vu ces dernières semaines, les États-Unis imposent des barrières douanières sur les batteries, les panneaux solaires, les véhicules électriques, les semi-conducteurs, les Champagnes, les vins. Nous leur offrons sur un plateau un accès privilégié à notre énergie bas carbone et à nos capacités de calcul.

C’est une asymétrie insoutenable pour moi. Nous devenons vulnérables à des disruptions similaires à celles des pénuries de puces en 2021 ou 2022 ou des décisions unilatérales de Washington qui pourraient un jour restreindre l’export d’énergie ou de données depuis les filiales américaines implantées en Europe. Trump en matière d’idées de sanctions a fait preuve ces derniers mois d’un génie inégalé.

Il faut que le ministère des Finances et la direction générale du Trésor comprennent que cette autorisation n’est pas neutre, elle s’inscrit dans une série de choix qui, cumulés, font reculer la souveraineté française. Il est temps d’arrêter de se cacher derrière des clauses contractuelles cosmétiques et de reconnaître que, face à la puissance américaine, la seule réponse efficace est une vraie politique de protection et de contre-pouvoir pas une reddition déguisée en partenariat.

4/ Vous même et le député Philippe Latombe avez signalé des soupçons d’abus de biens sociaux et de trafic d’influence dans cette opération. Comment interprétez vous ces allégations dans le contexte d’une guerre économique ou le lobbying étranger joue un rôle croissant ?

Ces allégations d’abus de biens sociaux et de trafic d’influence ne sont pas des rumeurs lancées en l’air. Elles ont été déposées officiellement au parquet national financier fin 2025 par Philippe Latombe et moi-même. Elles méritent d’être traitées avec le plus grand sérieux.

Dans un dossier aussi sensible où l’on parle d’une filiale d’EDF liée à la fois au nucléaire ,à la flexibilité électrique et à des technologies d’intelligence artificielle et de calcul intensif, il est légitime de s’interroger sur la façon dont les processus de cession et d’acquisition ont été menés et de faire la transparence la plus totale sur les diligences entreprises par les différents services de la direction générale du Trésor et par le cabinet du ministre de l’Economie.

Lors d’un échange téléphonique que j’ai eu avec le cabinet du ministre et le responsable du SISSE (Service de l’information stratégique et de la sécurité économiques) on m’a confirmé très clairement que Mara holdings avait pris contact directement via des intermédiaire avec EDF et Exaion pour monter l’opération. A aucun moment il n’a été question de lancer une consultation publique, un appel d’offres ouvert ou même une simple prospection pour identifier d’autres candidats. Plusieurs investisseurs français et européens se sont pourtant signalés spontanément auprès des autorités ou de Bercy pour exprimer leur intérêt ,mais ils n’ont jamais reçu de réponse ni même une simple prise de contact formelle. On a préféré avancer avec MARA sans jamais tester la concurrence réelle sur un actif qui touche à la souveraineté énergétique et numérique de la France

il serait peut être bon de rappelé à Bercy que EDF est une entreprise détenue à 100% par l’État et que le potentiel d’Exaion trouve son révélateur dans le prix de vente et les investissements que Mara va faire dans l’entreprise.

Dans un contexte de guerre économique où le lobbying étranger est particulièrement américain est devenu extrêmement structuré et agressif, ce mode opératoire pose question. On sait que des cabinets de relations publiques, des avocats d’affaires basés à Paris et parfois même des relais politiques sont mobilisés pour avancer sur ce type de dossier.

Quand on voit que la clause de non-concurrence de 24 mois qui paralyse EDF sur tous les champs du calcul haute fréquence et du minage pendant 2 ans figure dans les accords annexes sans être prise dans l’autorisation IEF (contrôle des investissements étrangers en France) on peut se demander si des pressions ou des arrangements n’ont pas joué un rôle pour verrouiller et baliser le terrain au profit de Mara.

La direction générale du Trésor impose certes des conditions, mais ne répond pas aux questions de fond : Pourquoi n’a t-on pas cherché à maximiser la valeur pour l’intérêt national en ouvrant le jeu à d’autres acquéreurs potentiels ? Pourquoi ignorer ces signaux d’intérêts français alors qu’on est censé protéger un actif stratégique majeur ? Ces éléments renforcent pour moi les soupçons et justifient pleinement que le parquet examine les flux financiers, les rencontres, les rendez-vous, les intermédiaires et les éventuels conflits d’intérêts.

Dans une guerre économique, quand un État étranger arrive à conclure une opération de cette ampleur sans vraie concurrence, sans transparence et sans que les alertes parlementaires soient entendues, on est en droit de parler de défaillance grave du contrôle des investissements étrangers.

C’est exactement ce que nous avons voulu pointer en saisissant le parquet national financier.

5/ Pourquoi le gouvernement a-t-il autorisé cette vente malgré les promesses de protéger Exaion et quelles leçons tirez-vous pour la politique française de contrôle des investissements étrangers face aux appétits américains ?

Le gouvernement n’a pas encore autorisé cette session, mais la direction du Trésor, si,  parce qu’elle a choisi de traiter Exaion comme une opération de portefeuille ordinaire, alors que c’est un actif dont la valeur dépasse largement le prix de vente. Les promesses de protéger Exaion, répétées par plusieurs ministres et par le Premier ministre lui-même fin 2025, se sont limités à des clauses contractuelles qui, en pratique ne résistent ni à la réalité du contrôle majoritaire à 75% de Mara, ni aux pressions extérieures du gouvernement américain.

Le Trésor a prétexté une nécessité de cash rapide pour EDF qui a besoin de désendetter et de financer son plan de relance nucléaire plutôt que de préserver un levier industriel et énergétique à long terme. Rappelons quand même que dans cette opération EDF, qui a investi plus de 20.000.000 d’euros dans cette société ne touchera en retour une fois les cessions faites que 30.000.000 d’euros.

Le gouvernement a fait passer Exaion pour une coquille vide, pour une petite start-up hébergée dans un petit incubateur de chez EDF perfusée par le petit fonds d’investissement EDF Pulse venture.

C’est tout l’inverse Exaion est l’un des rares outils français capables d’absorber des volumes significatifs d’électricité en période de surproduction, de moduler très rapidement sa consommation et de participer activement à l’équilibrage du réseau en temps réel.

Dans un système où les énergies renouvelables intermittentes continuent d’augmenter et où RTE prévoit des excédents réguliers de 20 à 40 térawattheures par an d’ici 2030 ou 2035 cet outil aurait été précieux pour éviter des gaspillages massifs et des coûts d’effacement très élevés.

La céder à un acteur dont l’activité principale est le minage de Bitcoin, une industrie qui consomme énormément d’énergie mais qui n’a pas vocation à servir l’intérêt général français revient à privatiser un bien commun énergétique au profit d’une logique spéculative étrangère et faire plaisir aux amis de monsieur Trump, car rappelons que Fred Thiel, le PDG de chez Mara est un des proches de Donald Trump.

Le processus des investissements étrangers en France a été appliqué de manière trop formelle et trop étroite. Pourtant le décret de 2019 permet au ministre de l’Economie de bloquer ou de conditionner les investissements étrangers à des secteurs sensibles, y compris l’énergie et les technologies numériques critiques.

Mais dans ce cas, on s’est contenté d’un catalogue de conditions techniques sans jamais poser la question de fond : Est-ce compatible avec l’intérêt national qu’un acteur comme Mara puisse contrôler demain les capacités d’une société française, dont l’activité principale est le minage et qui répond en premier lieu à des actionnaires cotés au Nasdaq ? Il est d’ailleurs intéressant d’aller regarder qui sont les principaux actionnaires du Fonds d’investissement Mara.

Il semblerait que le ministère ait évité cette question stratégique. Il faudra donc tirer des leçons claires et urgentes de la procédure IEF et élargir le champ des secteurs sensibles pour inclure explicitement les capacités de flexibilité électrique et les infrastructures de calcul intensif liées à l’énergie, qui sont l’avenir et le développement de l’Europe.

Je pense par ailleurs qu’il serait bon de rendre obligatoire une consultation publique ou un appel à manifestation d’intérêt pour tout actif détenu par une entreprise publique ou semi-publique.

Sans ces changements, l’IEF restera un outil cosmétique qui permettra toujours d’autoriser des opérations qui vident de leur substance la fonction même de souveraineté. On laisse partir des pépites industrielles et on se retrouve ensuite à racheter cher les mêmes technologies chez les Américains.

Exaion est un cas d’école. Il est encore temps d’en tirer les conséquences avant que d’autres actifs ne suivent le même chemin.

6/ Exaion représente un atout dans la transition énergétique et numérique : En la cédant à Mara ne risque-t-on pas de perdre un levier économique et crucial dans la compétition mondiale notamment face à la Chine et aux États-Unis ? 

Effectivement nous perdons un levier économique crucial. Exaion gère des infrastructures flexibles Pour absorber des surplus en creux et s’effacer en pointe c’est vital pour la transition comme RTE l’indique avec l’essor des renouvelables.

Céder à Mara signifie réorienter ses outils vers du minage au détriment de nos priorités.

Le document de Bercy impose un maintien des capacités industrielles pour 5 ans mais sans garde-fou sur l’allocation énergétique, on risque de perdre une valeur pour l’écosystème français, de plus la clause de non-concurrence empêche EDF de nouer des partenariats européens pendant deux ans.

Plusieurs investisseurs se sont manifestés, mais Bercy n’a pas suivi optant pour un partenaire nord-américain. Face à la Chine, qui domine les chaînes d’approvisionnement en panneaux solaires et aux États-Unis qui verrouillent les logiciels cloud ,c’est un recul qui fragilise notre compétitivité dans l’hydrogène vert et les Smart Grids.

7/ Dans un contexte de tension géostratégique – comme avec les restrictions sur les semi-conducteurs – comment cette opération s’inscrit-elle dans la stratégie plus large des États-Unis pour consolider leur hégémonie sur les technologies critiques ?

Les États-Unis déploient une stratégie coordonnée pour maintenir leur suprématie technologique, avec des subventions massives pour relocaliser la production de semi-conducteurs avancés aux États-Unis ou chez les alliés, avec des contrôles stricts par exemple à l’exportation vers la Chine.

Leur objectif est clair : Dominer la chaîne de valeur de l’intelligence artificielle en contrôlant les semi-conducteurs, l’énergie bas carbone et les infrastructures de calcul (avec des data centers HPC pour du training/inference).

Cette opération s’y inscrit directement. Mara, déjà forte en énergie numérique flexible et minage, acquiert via Exaion une expertise européenne en HPC, intelligence artificielle et cloud privé.

Cela permet à une entreprise américaine d’accéder à des capacités de calcul critique en Europe, de servir des clients européens (dont EDF reste un des clients prioritaires), de scaler internationalement, tout en bénéficiant d’une énergie stable et verte rare aux États-Unis.

Indirectement, cela consolide l’hégémonie américaine en intégrant des actifs alliés et étrangers dans son écosystème financier et technologique, tout en limitant l’autonomie européenne face à la Chine.

Le risque d’application du CLOUD Act renforce cette dépendance.

Exaion devient un pont pour l’influence américaine sur le « compute » stratégique européen, au moment où la France et l’Union européenne peinent à développer leur propre champion souverain en intelligence artificielle et en calcul haute performance.

8/ Quelle alternative française ou européenne aurait pu être privilégiée pour le rachat afin d’éviter une perte de contrôle et de renforcer plutôt la résilience économique de l’Union européenne ?

Des alternatives françaises ou européennes viables existaient et aurait dû être priorisées.

Plusieurs acquéreurs, se sont faits connaître, soit par voie de presse, soit directement auprès des politiques, soit auprès de Bercy. Mais le ministère des Finances a préféré faire la sourde oreille pour privilégier, selon les termes du cabinet du ministre, un acteur qui s’est présenté spontanément pour faire l’acquisition de Exaion.

Pour ma part je trouve totalement inadmissible que Bercy ou EDF n’aient pas lancé une procédure, afin de trouver des acquéreurs potentiels crédibles français ou européens pour faire l’acquisition d’un fleuron technologique français.

9/ A long terme cette autorisation pourrait-elle encourager d’autres rachats stratégiques par des firmes étrangères affaiblissant la France dans la guerre économique mondiale ? Quelles mesures législatives proposez-vous pour y remédier ?

À long terme oui, cette autorisation malgré les conditions et la controverse crée un précédent dangereux et d’ailleurs on vient de le voir ces jours-ci avec le rachat d’un autre acteur français dans le secteur de la défense. (NDLR : LMB Aerospace)

Elle signale que les actifs stratégiques peuvent passer sous contrôle étranger même en cas d’opposition politique ou sectorielle, affaiblissant la France dans la guerre économique mondiale.

Cela risque d’encourager d’autres tentatives de rachat par des firmes américaines chinoises ou du Golfe, accélérant la délocalisation de technologies critiques la dépendance énergétique et numérique et la perte de recettes potentielle (minage et stabilisation réseau).

La clause de non-concurrence de deux ans illustre comment une telle opération peut paralyser temporairement la capacité d’action publique d’une entreprise française stratégique.

Je propose de renforcer et d’élargir le régime de contrôle des investissements étrangers en incluant explicitement intelligence artificielle, calcul haute performance et data center, les clouds souverains, les infrastructures numériques liées à l’énergie critique et les semi-conducteurs,d’abaisser les seuils de contrôle d’introduire des « golden shares » ou des droits de veto étendus pour l’Etat sur la gouvernance, la relocalisation ou les usages stratégiques.

Je propose aussi de créer ou de doter un fonds souverain tech et défense en extension à France 2030 ou un nouveau véhicule, pour financer des alternatives nationales et européennes, et des consortiums français avec des conditionnalités très spécifiques.

Je propose enfin d’imposer une préférence française ou européenne pour renforcer la commande publique comme je l’ai défendu aux commissions pour les infrastructures critiques avec des clauses de localisation des données et une interdiction effective d’accès extraterritorial

Nous devons légiférer contre les clauses non-concurrence excessives dans les cessions d’actifs stratégiques qui entravent la politique énergétique ou de souveraineté numérique.

 





European Chips Act : "Les 27 États membres poursuivent des priorités divergentes."

Avertissement : Souveraine Tech revendique par vocation une approche transpartisane. Seule nous oblige la défense des intérêts supérieurs de notre pays. Nous proposons ainsi un lieu de « disputatio » ouvert aux grandes figures actives de tous horizons. La parole y est naturellement libre et n’engage que ceux qui la prennent ici. Cependant, nous sommes bien conscients des enjeux en présence, et peu dupes des habiles moyens d’influence plus ou moins visibles parfois mis en œuvre, et dont tout un chacun peut faire l’objet, ici comme ailleurs. Nous tenons la capacité de discernement de notre lectorat en une telle estime que nous le laissons seul juge de l’adéquation entre le dire et l’agir de nos invités.


 

Thibault Laurentjoye est « Associate Professor » à l’Aalborg University Business School 🇩🇰
Cet entretien a été publié le vendredi 23 janvier 2026.

 

1a/ Pourquoi le passage des architectures planaires à FinFET puis GAA a-t-il transformé les semi-conducteurs en un enjeu de puissance étatique, et pas seulement en une question d’ingénierie ?

Jusqu’aux années 2000, améliorer les processeurs consistait simplement à réduire la taille de transistors planaires, c’est-à-dire des architectures en deux dimensions où le passage du courant à travers un canal est déterminé par la tension dans une grille. Cependant, au fur et à mesure la miniaturisation a généré des effets électrostatiques perturbateurs, imposant un véritable changement de paradigme technologique : le passage au FinFET (canal en forme d’aileron – « fin » en anglais), une architecture tridimensionnelle augmentant la surface de contact entre le canal et la grille.

Cette transition a permis une densification spectaculaire : on atteint aujourd’hui entre 250 et 300 millions de transistors par millimètre carré sur les puces dites à 3 nanomètres. Cette densité a rendu physiquement possible l’intelligence artificielle moderne, qu’il s’agisse des modèles de langage large comme GPT, Claude, DeepSeek ou Gemini, ou des modèles de diffusion pour la vidéo, l’image et le son (Sora, Suno, Nano Banana).

Ces applications touchent désormais des domaines régaliens : défense (systèmes d’armes autonomes, cybersécurité), renseignement (analyse de données massives), santé publique (diagnostic médical assisté par IA), ou encore souveraineté numérique (clouds de confiance, infrastructures critiques). Pour un État comme la France, ne pas maîtriser cette technologie, c’est dépendre d’acteurs étrangers pour des fonctions essentielles à sa sécurité nationale : d’où l’enjeu de puissance étatique.

1b/ Que révèle cette complexification sur les barrières à l’entrée et la dépendance vis-à-vis de quelques acteurs clés ?

Cette complexification technologique a créé une concentration industrielle inédite. Intel, pourtant inventeur du FinFET, a échoué à le rentabiliser par manque de cohérence stratégique interne. Seuls TSMC à Taïwan et Samsung en Corée du Sud ont réussi cette transition critique et dominent aujourd’hui la production avancée de semi-conducteurs. Le secteur privé refuse d’assumer seul les risques colossaux liés à ces investissements : une fab moderne coûte environ 20 milliards de dollars, pour prendre l’exemple de celle construite en Arizona à la suite du CHIPS Act en 2022. Cette réalité crée des barrières à l’entrée formidables. Le coût unitaire d’une machine de lithographie EUV se compte en centaines de millions de dollars, allant de 100 à 400 millions selon la génération, la dernière en date – dite à « haute ouverture numérique », qui va être nécessaire pour la production de puces 2 nm – valant plus que le PIB de certains petits pays. Ces montants considérables expliquent l’envolée du coût des fabs et révèlent une dépendance géopolitique extrême envers deux acteurs asiatiques pour toute l’économie numérique mondiale. (Il faut rappeler que la Corée du Sud est également le leader mondiale en matière de mémoire vive, à travers Samsung et SK Hynix.)

2a/ En quoi la lithographie EUV constitue-t-elle un « verrou stratégique » dans l’accès aux nœuds avancés (<7 nm), et pourquoi l’Europe y occupe-t-elle une position à la fois centrale et fragile ?

Pour produire des puces en dessous de 7 nanomètres avec un bon rendement, c’est-à-dire sans que la majorité de la production parte au rebut, la lithographie à ultraviolets extrêmes (EUV) est devenue incontournable. Or, une seule firme au monde fabrique ces machines : le néerlandais ASML. Auparavant, c’est-à-dire jusqu’à 10nm, on pouvait utiliser la lithographie à ultraviolets profonds, technologie pour laquelle il existait davantage de concurrence – on trouvait ainsi Canon ou Nikkon.

Le monopole technologique d’ASML sur la lithographie EUV doit être replacé au sein d’un écosystème incluant notamment l’allemand Zeiss qui fabrique les miroirs les plus parfaits du monde. L’EUV est un goulot d’étranglement absolu : sans accès à ASML, impossible de produire des semi-conducteurs avancés. L’Europe occupe ainsi une position centrale puisqu’ASML est européenne, mais fragile car cette entreprise dépend également de la propriété intellectuelle étatsunienne et compte Intel parmi ses actionnaires. De façon générale, on peut dire que l’Europe n’utilise pas son pouvoir de négociation et reste dans une approche naïve de l’intégration dans l’économie mondiale.

2b/ Quels enseignements tirer pour une politique industrielle européenne réaliste ?

Le grand paradoxe européen, qui est au centre du diagnostic que je pose dans ma note, réside dans le fait que l’Europe possède d’une part, une excellence remarquable en recherche et développement, avec des acteurs phénoménaux comme le CEA-Leti en France, IMEC en Belgique et Fraunhofer en Allemagne, qui sont des pôles d’excellence mondiaux ; d’autre part, à l’autre extrémité de la chaîne de valeur, l’Europe dispose d’un marché mature de centaines de millions de consommateurs de semi-conducteurs avancés dans les smartphones, les ordinateurs et de plus en plus dans l’IA ; mais entre les deux, on n’a rien.

Sur la partie avancée des semi-conducteurs, disons en dessous de 12 nm, on ne produit à peu près rien, à l’exception d’un site Intel en Irlande qui exporte toute sa production vers les États-Unis. Cette absence du milieu de la chaîne de valeur des semiconducteurs avancés laisse l’Europe totalement exposée en cas de perturbation. L’enseignement principal est que l’Europe n’utilise absolument pas son pouvoir de négociation et reste prisonnière d’une naïveté ricardienne fondée sur les avantages comparatifs, ignorant les contraintes géopolitiques. Une politique réaliste devrait viser une autosuffisance de 10 à 50% selon les créneaux, notamment sur le segment 5 nanomètres pour l’inférence IA, en passant par des banques promotionnelles comme la BEI, BPI France ou KfW plutôt que par des subventions directes.

3a/ Pourquoi le développement rapide de l’IA renforce-t-il une dépendance extrême aux nœuds les plus avancés, et quels risques cela crée-t-il pour les économies qui n’y ont pas accès direct ?

L’intelligence artificielle comporte deux phases distinctes qu’il est crucial de distinguer : l’apprentissage et l’inférence. L’apprentissage – qui est la phase d’entraînement des modèles – nécessite les technologies les plus à la pointe, typiquement 3  ou 4 nm dans le contexte actuel. L’inférence – l’utilisation des modèles par les utilisateurs comme vous et moi – peut fonctionner sur des structures moins avancées, typiquement sur du 5 à 7 nanomètres – voire 10-12 nm dans le cas de modèles plus petits, ayant vocation à tourner sur des configurations locales.

À l’exception du dernier Gemini 3 qui a sans doute été entraîné sur du 3 nm, presque tous les modèles récents que tout le monde utilise, qu’il s’agisse de GPT, Claude, DeepSeek ou d’autres, ont été entraînés sur du 4 nm, car leur matériel était fourni par Nvidia, en particulier la série d’accélérateurs Blackwell. Nvidia était sur du 4 nanomètres et va passer avec Rubin sur du 3 nanomètres. Cependant, que l’on parle de Google ou Nvidia, tout le monde s’approvisionne chez TSMC, qui jouit d’un quasi-monopole de fait sur la production de semiconducteurs de 4 et 3 nm.

Aujourd’hui, il n’y a que 4 pays (ou zones) qui produisent des puces de taille inférieure ou égale à 7nm : Taiwan avec TSMC, la Corée du Sud avec Samsung, les Etats-Unis avec Intel (on peut y ajouter le site irlandais d’Intel qui est de facto un satellite US) et la Chine avec SMIC – la différence majeure étant que SMIC est le seul de ces acteurs à ne pas avoir accès aux machines EUV produites par ASML. On l’a vu récemment avec DeepSeek pour leur modèle R2, il est à peu près impossible pour eux de se passer de matériel Nvidia pour la phase d’apprentissage (Google n’étant pas une option). Par contre, une fois que le modèle est entraîné, les puces produites par SMIC montées sur les accélérateurs Ascend de Huawei font tout à fait l’affaire pour l’inférence.

3b/ Peut-on imaginer des trajectoires d’IA moins dépendantes du very-advanced silicon ?

Oui, en distinguant clairement les besoins pour l’apprentissage et pour l’inférence. Mais l’Europe ne part pas de rien : elle possède Mistral, le seul modèle de langage large non américain et non chinois dans le top 10 mondial. C’est un atout considérable. Cependant, Mistral dépend largement d’infrastructures américaines pour l’entraînement de ses modèles, ce qui crée une vulnérabilité stratégique.

La question est de savoir par où commencer. Produire d’emblée du 3 et 4 nanomètres serait probablement trop ambitieux quand on part de très peu. L’Europe pourrait commencer par du 5 nanomètres, car les besoins en matière d’inférence sont clairs et en croissance exponentielle. Cela permettrait à Mistral de déployer ses modèles sur une infrastructure au moins partiellement européenne.

À plus long terme, un arbitrage devra se poser entre usage croissant de ressources matérielles et énergétiques d’une part, et raffinement et optimisation des modèles existants d’autre part. Aujourd’hui, la Silicon Valley est un peu dans une course qui ressemble à une fuite en avant. L’Europe pourrait adopter une trajectoire différente, plus sobre et stratégiquement ciblée.

4a/ Comment la spécialisation croissante du hardware (GPU, TPU, accélérateurs dédiés) modifie-t-elle la chaîne de valeur mondiale et la capacité des États à « rattraper » technologiquement leur retard ?

Pour faire simple, trois types de processeurs coexistent désormais dans l’écosystème de l’IA. Les CPU, processeurs centraux des ordinateurs, sont les plus puissants en termes de puissance brute mais ne peuvent gérer qu’un nombre réduit de processus à la fois. Ils sont hautement spécialisés avec une puissance très concentrée.

Les GPU, processeurs graphiques, sont plus adaptés à effectuer des calculs plus nombreux. Ils sont moins forts en puissance brute que les CPU mais peuvent réaliser davantage de calculs parallèles. Vu que la plupart de l’intelligence artificielle repose sur des calculs matriciels, pouvoir casser à un moment donné le calcul principal en différents sous-calculs afin de réaliser les opérations matricielles est quelque chose que le GPU fait mieux que le CPU.

Cependant, un nouveau joueur est arrivé : le TPU de Google, où T signifie tenseur. Il s’agit d’une architecteur de processeur ultra-spécialisée pour le calcul matriciel et encore plus efficace que le GPU, y compris sur le plan énergétique. Google l’a développé en interne pour l’apprentissage et l’inférence de ses modèles Gemini. Apparemment, Anthropic, l’entreprise qui développe Claude, a commencé à nouer un contact avec Google pour utiliser aussi des TPU.

4b/ La spécialisation est-elle une opportunité ou un piège pour l’Europe ?

La spécialisation du hardware représente à la fois une opportunité et un piège redoutable pour l’Europe. Le piège réside dans le renforcement de la concentration industrielle. TSMC contrôle 95% du marché 3 nanomètres après l’échec de Samsung dans sa transition vers le Gate-All-Around. Samsung avait tenté de passer directement au GAA mais a rencontré de mauvais rendements, rendant la production non viable commercialement. TSMC, en restant prudemment sur FinFET pour le 3 nanomètres, a complètement empoché la mise. Ils ne passeront au GAA qu’avec le 2 nanomètres, dont ils débutent tout juste la production à grande échelle. Cette concentration signifie que toute l’infrastructure d’IA mondiale, que ce soient les GPU Nvidia ou les TPU Google, dépend d’un seul acteur taïwanais. Pour l’Europe sans capacités de production avancée, c’est une dépendance totale.

Cependant, l’opportunité existe : la spécialisation ouvre des niches stratégiques. Les TPU de Google montrent qu’on peut innover en hardware spécialisé sans nécessairement maîtriser toute la chaîne. L’Europe pourrait développer des accélérateurs dédiés pour des applications spécifiques comme la santé, le climat ou la défense, sur des nœuds légèrement moins avancés, entre 5 et 10 nanomètres, où la dépendance est moindre. Viser l’autonomie complète serait ruineux et probablement vain, tandis que miser sur une puissance sélective et stratégique pourrait être viable.

5a/ Pourquoi l’explosion des coûts fixes des fabs avancées conduit-elle à une concentration industrielle extrême, et quelles conséquences cela a-t-il sur la souveraineté technologique nationale ?

Une fab moderne pour semi-conducteurs avancés coûte environ 20 milliards de dollars, comme celle construite en Arizona. Cet investissement colossal s’explique notamment par l’achat obligatoire de plusieurs machines EUV à ASML, dont le prix unitaire se compte en centaines de millions de dollars. Dès qu’on veut produire des semi-conducteurs avancés, il faut acheter quelques machines à ASML et rien que cela fait passer facilement au-delà du milliard. Face à de tels montants et à une certitude insuffisante sur le retour sur investissement à moyen terme, le secteur privé refuse d’investir seul. Les acteurs privés ont tendance à être réticents face à certaines formes de risques, et investir 20 milliards avec une incertitude à moyen terme insuffisante est source d’un refus d’obstacle.

Seuls quelques acteurs bénéficiant d’un soutien étatique massif ou d’une position dominante peuvent franchir cette barrière, créant une concentration industrielle sans précédent et des conséquences majeures sur la souveraineté technologique nationale. La conséquence en matière de souveraineté technologique pour les pays ne disposant pas de sites de production, est que soit ils vont être dépendants d’autres pays pour accéder à des certaines technologies critiques, soit ne pas y avoir accès.

5b/ Jusqu’où un État peut-il (ou doit-il) subventionner cette industrie ?

Les subventions au sens large sont une nécessité pour les industries naissantes ou renaissantes. List parlait de protectionnisme éducateur. Le secteur des semiconducteurs ne fait pas exception à cette règle : TSMC comme Samsung ont bénéficié des concours financiers de leur gouvernement respectif.

Cependant, dans un contexte de contraintes budgétaires, comme celles des pays de la zone euro, on n’est pas obligé de passer par de pures subventions, où l’État donnerait directement de l’argent. On pourrait passer par un montage avec des banques dites promotionnelles, les banques publiques comme la Banque européenne d’investissement (BEI), BPI France en France ou KfW en Allemagne. De bonnes conditions de financement dans le contexte d’un partenariat public-privé stratégique constituent un équivalent de subventions qui apparaît moins problématique pour des finances publiques contraintes.

Jusqu’où faut-il subventionner ? Idéalement, jusqu’à atteindre une forme de taille critique, c’est-à-dire une stabilisation des coûts moyens de production à un niveau suffisamment compétitif. Il faut subventionner pour montrer aux agents privés que l’État est là, qu’il y a une forme de garantie qui est donnée, doublée d’un signal d’engagement des pouvoirs publics en faveur du développement d’une certaine industrie. Tant qu’on ne fera pas cela, je suis assez pessimiste sur la capacité européenne en général, et française en particulier, à rebondir en matière industrielle. Le montant du CHIPS Act américain versus européen illustre cette différence d’ambition et explique l’écart de résultats.

6/ Comment les pénuries de semi-conducteurs se transmettent-elles à l’ensemble de l’économie (automobile, énergie, biens durables), et que nous apprend l’épisode post-COVID sur la vulnérabilité macroéconomique européenne ?

L’industrie automobile, touchée durant la période du COVID, illustre parfaitement cette transmission. Elle utilise de nombreuses puces de différentes tailles, et si une seule taille manque, dont le prix n’est que de quelques euros seulement, c’est un véhicule entier qui coûte des dizaines de milliers d’euros qui ne peut pas être produit. Ces facteurs sont complémentaires et non substituables, ce qui fait d’ailleurs que les modèles d’économie mainstream ont eu du mal à vraiment appréhender la réalité des chaînes de valeur et des perturbations qu’on connaissait.

L’épisode post-COVID a révélé notre vulnérabilité à travers les ruptures créées par les confinements non synchronisés dans les différentes zones du monde, avec des périodes d’ouverture en Europe et de fermeture en Asie. Les producteurs automobiles avaient réduit leurs commandes de semi-conducteurs pendant la pandémie, vu que leur propre demande avait baissé. Les places libérées dans la production de puces sont allées vers les compagnies dont la demande bondissait, notamment toutes celles ayant des activités en ligne, créant une augmentation énorme de la demande en composant liés aux serveurs. Lorsque les firmes automobiles se sont réveillées, les places de production étaient saturées et elles ont dû attendre beaucoup de temps, bloquant toute l’industrie automobile pendant des mois.

7a/ En quoi les pénuries de puces ont-elles contribué à l’inflation récente, et pourquoi cette dimension « technologique » est souvent absente des débats économiques classiques ?

Les goulots d’étranglement créés par les pénuries de semi-conducteurs ont créé deux mécanismes inflationnistes. D’abord, dans certains cas désespérés, on a été obligé de trouver des alternatives, mais la recherche d’alternatives avait un coût. Dans d’autres cas, cela a simplement créé des pénuries et donc des effets d’enchère sur la rareté. Il faut se souvenir que le premier poste aux États-Unis qui a vu une augmentation significative des prix fut les voitures d’occasion. Lorsque l’économie étatsunienne a redémarré en 2021, le fait qu’il n’y avait pas de voitures neuves a fait bondir le prix des voitures d’occasion. Or, la pénurie de voitures neuves était grandement liée aux semi-conducteurs. Cette dimension technologique de l’inflation, où des composants à quelques euros bloquent des biens finaux à dizaines de milliers d’euros, reste encore largement absente des débats économiques classiques centrés sur la demande agrégée et la politique monétaire.

7b/ Comment mieux intégrer les contraintes matérielles dans les politiques économiques ?

Les modèles de type entrées-sorties (input-output) avec des intrants physiques, comme par exemple les analyses en termes de cycle de vie des produits et des chaînes de valeur, sont sans doute les approches les plus intéressantes qu’on a actuellement. Elles mélangent approches économiques et physiques dans une perspective holistique, et c’est sans doute quelque chose dont on a vraiment besoin pour retrouver cette articulation entre planification et dynamique de marché. Cartographier les chaînes de valeur pour s’assurer que les intrants nécessaires sont localisables et sourçables devrait être un prérequis à toute politique industrielle.

8a/ Les semi-conducteurs peuvent-ils devenir un goulot d’étranglement majeur pour la diffusion de l’IA et la transition énergétique (électrification, réseaux, stockage) ?

Absolument. Plus l’IA deviendra centrale dans l’organisation administrative et productive, plus la dépendance aux semi-conducteurs avancés s’accroîtra. Le fait qu’il n’y ait pas de chaîne d’approvisionnement, de sites de production industriels sur des tailles inférieures à 12 nanomètres en Europe, est une faiblesse importante.

Pour la transition énergétique à proprement parler, les composants de base de l’électrification utilisent des puces entre 20 et 60 nanomètres, ce qui est moins critique. De ce point de vue, on est dans une passe un peu meilleure. Cependant, les systèmes intelligents de gestion qui maximisent l’efficacité de ces infrastructures — réseaux électriques intelligents, optimisation algorithmique de la distribution énergétique, systèmes avancés de gestion des batteries — bénéficient de puces plus performantes. À mesure que l’IA s’intègre dans la transition énergétique, les besoins en semi-conducteurs avancés augmenteront là aussi.

En cas de perturbation d’origine géopolitique, sanitaire ou autre, l’Europe serait totalement paralysée, une vulnérabilité stratégique majeure face aux ambitions climatiques et numériques affichées.

8b/ Quels arbitrages stratégiques cela impose-t-il aux décideurs publics ?

Trois arbitrages stratégiques auraient du sens pour les décideurs publics. Premièrement, concernant la transition énergétique versus l’IA : pour l’électrification et les réseaux intelligents, les puces nécessaires sont du 20 à 60 nanomètres. Cependant, l’optimisation algorithmique via l’IA nécessitera du silicium plus avancé, et ce serait une bonne idée de produire nous-mêmes les puces qui vont dans la gestion de certains réseaux d’électricité. Deuxièmement, l’arbitrage entre apprentissage et inférence : se concentrer sur l’inférence qui nécessite du 5 à 10 nanomètres plutôt que sur l’apprentissage qui nécessite du 3 à 4 nanomètres. Troisièmement, l’arbitrage sur l’autosuffisance : viser entre 10 et 50% d’autosuffisance selon les créneaux, notamment pour Mistral. Il serait important que l’inférence du champion européen tourne au moins partiellement sur une infrastructure européenne, et notamment française. Garantir qu’une partie des composants de la chaîne de valeur sont produits en Europe serait déjà une amélioration considérable.

9a/ Le retard technologique chinois dans les nœuds avancés est-il principalement conjoncturel (lié aux sanctions) ou structurel (lié aux limites du modèle industriel et scientifique) ?

Le retard chinois en matière de semi-conducteurs est principalement conjoncturel et lié aux sanctions bloquant l’accès aux technologies clés. Ce retard est d’autant plus notable qu’il constitue l’exception qui confirme la règle : aujourd’hui, la Chine est en train de devenir le leader mondial industriel incontestable. Sur des technologies liées aux énergies renouvelables, le solaire, l’éolien, les batteries, la Chine a une avance considérable. Elle a au moins une présence en matière de fabrication, et de plus en plus la propriété intellectuelle. La Chine est passée en à peine deux décennies d’un suiveur à un meneur sur le plan technologique. Les semi-conducteurs constituent l’une des rares exceptions à cette règle, et en conséquence l’IA également, même si avec DeepSeek, Qwen ou Kimi, la Chine demeure le principal rival des États-Unis.

Le retard chinois en matière de semiconducteurs de pointe est dû à l’impossibilité d’avoir accès aux machines de lithographie EUV produites par ASML. L’entreprise chinoise SMIC, qui est un peu le TSMC local, a du mal à passer en dessous de 7 nanomètres. Ils arrivent déjà à faire du 7 nanomètres sans ultraviolet extrême, ce qui en soi est un exploit que seul TSMC avait réussi à réaliser il y a plusieurs années, mais ils ne peuvent pas passer à 5 ou 6 nanomètres sans EUV, c’est presque physiquement impossible. Ils essaient de compenser, à travers des passages multiples en opérant des micro-déplacements entre deux passages, mais les rendements sont mauvais et donc ce n’est pas viable économiquement.

Cependant, derrière SMIC il y a Huawei, une entreprise extrêmement sérieuse. Huawei met les moyens pour développer leur propre technologie d’ultraviolets extrêmes. Cette technologie avait mis plusieurs décennies à être développée – Chris Miller évoque entre 25 et 30 ans de recherche dans son ouvrage Chip Wars. Pour accélérer le processus, Huawei cherche à recruter d’anciens employés d’ASML ou des personnes qui ont travaillé sur les machines EUV, pour tenter de réunir suffisamment d’intelligence et de compréhension du sujet afin de concevoir leur propre technologie.

De mon point de vue, la question n’est pas de savoir s’ils y arriveront, mais quand ils y arriveront. On peut considérer que ce rattrapage leur prendra probablement entre 5 et 10 ans, sur la base d’un développement interne relativement autonome.

9b/ Que cela implique-t-il pour la durée et l’intensité de la rivalité États-Unis / Chine ?

Durant la prochaine décennie, les États-Unis conserveront vraisemblablement leur avance technologique en matière de semiconducteurs et d’IA. Cependant, la Chine déploie déjà des trésors d’inventivité pour optimiser les algorithmes et les méthodes de fonctionnement – on l’a encore vu avec le papier récent de DeepSeek sur les hyper-connexions contraintes.

Cette situation met en lumière le rôle incroyablement stratégique de Taïwan et montre à quel point le monde est dépendant d’une île dont le statut géopolitique est contesté. Même si les experts s’accordent à dire qu’une invasion militaire de Taïwan est extrêmement peu probable pour des raisons logistiques, ainsi qu’en raison du coût humain et financier potentiel pour la Chine, en revanche un blocus autour de Taïwan serait envisageable et pourrait perturber les chaînes de valeur de façon considérable. Dans ce scénario un peu catastrophe pour l’Europe, avec des États-Unis relativement peu coopératifs comme c’est le cas actuellement, on serait dans une situation potentiellement assez difficile, du fait de l’absence de production domestique minimale pour alimenter nos usages les plus stratégiques.

10a/ Pourquoi l’Europe, malgré une excellence en R&D (France, Belgique, Pays-Bas), reste-t-elle structurellement faible sur la production industrielle avancée ?

Le principal problème de la politique industrielle européenne, c’est qu’elle n’existe pas. C’est un peu le péché originel de l’Union européenne d’avoir décrédibilisé l’action et la vision de l’État. Cela se voit dans les règles budgétaires qu’on a, qui sont complètement ineptes et qui ont limité les marges de manœuvre des États, faisant des dépenses d’investissement public la variable d’ajustement par défaut – au détriment de l’avenir du continent et des pays qui le composent.

En Europe, on peut dire qu’il n’y a pas eu de véritable création autonome de nouveaux pôles d’excellence industrielle au cours des dernières décennies. Ce qui existe en matière de politique industrielle existait déjà il y a plusieurs décennies. Il n’y a pas eu d’amélioration, il n’y a pas eu de création de nouveaux pôles d’excellence industrielle véritable en Europe depuis l’introduction de l’euro, par exemple. Au mieux, on a amélioré l’existant.

En conséquence, lorsque l’on compare aux États-Unis, mais surtout à la Chine où la notion d’écosystème industriel est absolument au centre du modèle de développement industriel, l’Europe est vraiment à la ramasse. Le Chips Act européen a des montants qui n’ont absolument rien à voir avec le CHIPS Act américain. Cette faiblesse structurelle découle d’une absence de vision stratégique et d’une naïveté géopolitique persistante face aux réalités du vingt-et-unième siècle, restant prisonnière d’une vision ricardienne des avantages comparatifs et d’une espèce de naïveté du doux commerce de Montesquieu poussé à son extrême, au détriment de toute prise en compte des contraintes géopolitiques.

10b/ Quelles sont les limites réelles du Chips Act européen face au CHIPS Act américain ?

Le European Chips Act souffre de trois faiblesses structurelles qui compromettent son ambition affichée de porter l’Europe à 20% de la production mondiale d’ici 2030.

Premièrement, l’écart d’échelle avec les États-Unis est massif. Le chiffre annoncé de 43 milliards d’euros est trompeur : il agrège seulement 3,3 milliards de budget européen direct, environ 12 milliards de subventions nationales, et le reste en investissements privés associés. En proportion du PIB, un effort équivalent au CHIPS Act américain nécessiterait 48 milliards d’euros de fonds publics — soit plus du triple de ce qui a été effectivement mobilisé.

Deuxièmement, le ciblage technologique est déséquilibré. Les projets approuvés à ce jour (ESMC Dresden, STMicro-GlobalFoundries Crolles, Infineon Dresden) concernent quasi exclusivement des nœuds matures (12nm et au-dessus) et essentiellement destinés à l’automobile. C’est bien, mais cela laisse complètement de côté les nœuds plus avancés, particulièrement inférieurs 7nm qui alimentent l’IA et le calcul haute performance. Le retrait d’Intel de son projet 2nm à Magdeburg laisse l’Europe sans aucune initiative crédible sur ce segment. Le projet d’Intel était mal ficelé et paradoxalement trop ambitieux, mais son arrêt laisse un vide béant dans la stratégie européenne en matière de semiconducteurs.

Troisièmement, la gouvernance reste fragmentée. Les 27 États membres poursuivent des priorités divergentes, sans mécanisme de coordination comparable au Department of Commerce américain. Les subventions nationales sont soumises aux règles d’aides d’État, créant des délais et des incertitudes juridiques dont on se serait bien passés.

En somme, le Chips Act européen mobilise des ressources insuffisantes, omettant des segments stratégiques, avec une coordination défaillante — perpétuant plutôt qu’il ne résout le paradoxe de la chaîne d’approvisionnement européenne.

10c/ Faut-il viser l’autonomie complète ou une puissance sélective et stratégique ?

L’autonomie complète est hors de portée. Même Samsung a eu du mal à produire du 3 nanomètres à grande échelle de façon viable. Il faut être réaliste. On ne va pas internaliser l’intégralité de la chaîne de valeur. Déjà dans l’absolu, cela n’aurait pas forcément un grand sens, et en tout cas on n’arrivera pas à le faire rapidement. Cependant, essayer d’avoir un minimum de présence dans les différentes étapes serait une forme de bon sens.

Pour des raisons stratégiques, TSMC évite de laisser partir en temps réel les technologies les plus avancées. Par exemple, ce qu’ils ont fait aux États-Unis, ils ne diffuser sur des sites de production extérieurs que la seconde technologie la plus avancée. Ils envisagent même de ne déléguer que la troisième technologie la plus avancée à partir de l’an prochain. On pourrait donc négocier avec eux, pour produire du 5 nanomètres, que l’on ne produit pas du tout actuellement, alors qu’on en aurait besoin pour l’inférence en matière d’IA, dont les besoins croissent de façon exponentielle.

La stratégie doit être une puissance sélective avec une autosuffisance à présence variable selon les créneaux. On a la chance d’avoir Mistral. Il serait important que, pour Mistral au moins, on puisse faire tourner l’inférence sur des composants dont une partie de la chaîne de valeur est produite en Europe et même potentiellement en France. Cela serait une amélioration significative. L’objectif n’est pas de tout faire, mais de ne pas être à zéro pour éviter la paralysie totale lors de perturbations géopolitiques ou sanitaires.




Pourquoi ne pas remplacer les subventions publiques par des obligations convertibles ou des actions détenues par l'Etat ?

Avertissement : Souveraine Tech revendique par vocation une approche transpartisane. Seule nous oblige la défense des intérêts supérieurs de notre pays. Nous proposons ainsi un lieu de « disputatio » ouvert aux grandes figures actives de tous horizons. La parole y est naturellement libre et n’engage que ceux qui la prennent ici. Cependant, nous sommes bien conscients des enjeux en présence, et peu dupes des habiles moyens d’influence plus ou moins visibles parfois mis en œuvre, et dont tout un chacun peut faire l’objet, ici comme ailleurs. Nous tenons la capacité de discernement de notre lectorat en une telle estime que nous le laissons seul juge de l’adéquation entre le dire et l’agir de nos invités.


 

Thierry Leblond est président de PARSEC, solution logicielle de cyber-protection des data sensibles sur le Cloud, certifiée CSPN par l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI) et dédiée au partage Zero Trust (par chiffrement de bout-en-bout) des données sensibles sur les clouds publics, hybrides ou privés. Il est également ingénieur général de l’armement en deuxième section.

Cet entretien a été publié le vendredi 9 janvier 2026.

1/ Pensez-vous que le secret de la vie privée ou professionnelle ait encore un avenir dans un monde où tout est public ou finit publié ou percé à jour ?

Je le pense. D’abord parce quel que soit le niveau de la technologie, personne ne pourra jamais savoir ce que se disent deux personnes qui parlent ensemble loin de tout système numérique. Ensuite parce que c’est la question du glaive et du bouclier. Comme l’horizon de sécurité et de confidentialité se déplace sans cesse, le respect du secret reste une question de gestion des risques. 

2/ À l’heure du grand marché de la data, la définition de la donnée dite sensible ne vous semble t-elle pas devenue très restrictive ?

A 65 ans, je fais partie de la dernière génération qui a grandi dans la Nature en grimpant dans les arbres, sans ordinateur ni smartphone. Ce qui me surprend, c’est à quel point ce qui semblait inacceptable dans les années 80 (l’époque selon moi la plus libre), est devenu la norme en 2025. A cette question, j’aurais tendance à répondre que la définition donnée par la CNIL est dépassée et que toutes nos données sont devenues sensibles dès lors que l’agrégation de données élémentaires par des outils d’intelligence artificielle créé un véritable filet dans lequel nous nous retrouverons inexorablement enfermés. La moindre métadonnée que nous produisons devrait être traitée comme une donnée sensible.

3/ On dit que tout ce qui est fait de main d’homme est semblablement défaisable : en va t-il ainsi du chiffrement ?

Le chiffrement retarde mais n’arrête pas. C’est là encore une question de gestion de risque. Je prends l’exemple du chiffrement de bout-en-bout parce que c’est l’une des fonctions de sécurité de notre produit PARSEC. L’enjeu n’est pas d’interdire l’accès aux données sur un terminal : la Loi le prévoit et la nécessité des écoutes ciblées sur requête judiciaire est une question de sécurité et de justice. Le but du chiffrement de bout-en-bout, c’est de de respecter la sphère privée  des citoyens ordinaires et bloquer le chalutage massif de leurs données hébergées sur des grandes plateformes numériques telles que le prévoient certaines loi extraterritoriales que je qualifierais de non-démocratiques (*). C’est encore plus vrai depuis l’avènement des techniques d’intelligence artificielles qui, au delà des simples données, siphonnent la Connaissance et le Savoir. (*) Pour ne citer que les loi US : – Executive Order 12333 (1981, modifié 2008) : encadre la collecte de masse par les agences de renseignement – PATRIOT Act (2001) : permet, sans autorisation judiciaire, au FBI d’obliger des entreprises à lui donner accès à leurs bases de données personnelles. – FISA section 702 (2008) : autorise la surveillance de données étrangères à des fins de sécurité nationale – CLOUD Act (2018) : permet à la justice US d’accéder aux données hébergées par des entreprises américaines, où qu’elles se trouvent – Executive Order 14243 (2025) : facilite l’intraconnexion et l’interconnexion entre les bases de données administratives fédérales en interdisant les barrières sur les informations non classifiées

4/ Comment situez-vous la France sur ces technologies par rapport aux États-Unis ?

La France dispose de moyens et de compétences de très haut niveau. S’il Lui manque encore la vision, la volonté et le courage politiques pour mettre en oeuvre sa Souveraineté numérique, la prise de conscience est enfin arrivée et la mise en oeuvre est imminente, je le crois. L’avenir ne s’écrira plus dans les grandes plateformes numériques, mais dans les plateformes locales et distribuées ne serait-ce que pour des raisons de performance technique. Il faudra sortir un peu de l’idéologie du tout-Libre Marché (la liberté du renard dans le poulailler) en imposant des critères d’autonomie stratégique sur l’acquisition des matériels et des logiciels. Quand je lis dans une étude du CIGREF que les dépenses européennes annuelles en solutions numériques extra-européennes s’élèvent à 265 milliards d’euros par an (**), je me dis qu’une bonne partie de cette manne serai bien mieux utilisée pour financer des solutions européennes qui existent, qui ne demandent qu’à s’améliorer et qui nous rendraient autonomes. La Liberté a un prix. Pericles disait qu’« il n’est point de bonheur sans liberté, ni de liberté sans courage. »  (**) https://www.cigref.fr/la-dependance-technologique-aux-softwares-cloud-services-americains-une-estimation-des-consequences-economiques-en-europe

5/ Comprenez-vous le complexe d’infériorité que nous nourrissons à leur endroit depuis l’après-guerre ?

Non, je ne le comprends pas. Mais au fil de ma vie professionnelle j’ai pu observer quelques comportements qui pourraient s’apparenter à de la lâcheté voire de la trahison.  Sur le plan de nos principes fondamentaux, Je n’ai toujours pas compris pourquoi nous n’avons pas accordé à Edouard Snowden l’asile politique en 2013 quand il l’a demandé alors qu’il était devenu évident que nos instituions européennes et françaises, cela même à très haut niveau, étaient espionnées par nos alliés depuis plusieurs années.

6/ Vous avez connu l’épisode de l’open bar Microsoft au MINARM. Quels enseignements en tirez-vous quelques années après ? Voyez-vous des changements dans les choix effectués par l’Institution en matière de SI ?

Non seulement je l’ai connu, mais j’en ai été un acteur bien involontaire étant en charge de coordonner le groupe de travail qui a produit le rapport final. Ce rapport dans son intégralité et nombre de documents sont accessibles publiquement (***) : 

Le comité directeur n’a pas suivi les préconisations du rapport final pour des raisons qui m’échappent encore, vraisemblablement politiques. A titre personnel et avec le recul du temps, je pense que cela a été une erreur car il était possible pour beaucoup moins cher de concevoir un système d’information intégralement construit sur des briques libres à l’instar de ce que que réussissait au même moment, en 2007 et 2008, la Gendarmerie nationale. L’armée italienne l’a d’ailleurs fait plus tard. L’argument de la compatibilité OTAN ne tenait pas. Le seul argument qui tenait était celui de l’interopérabilité. Et l’avantage, c’était qu’on aurait pu utiliser les ressources financières pour développer un écosystème numérique souverain, libre et de très haute qualité. Je citerais un exemple : la distribution française Linux Mandriva a dû déposer le bilan alors qu’elle était mature et qu’un faible financement aurait suffit pour doter la France d’une distribution souveraine.

Bien plus tard, en 2016, j’ai accepté de répondre à un journaliste de France 2 dans le cadre du magazine d’investigation Cash Investigation  (regarder à partir de 41’32 ») : https://www.youtube.com/watch?v=6Ohjyeb8q-A&t=2537s

La conséquence pour moi, fut qu’en tant que général du Corps de l’Armement, j’ai été amené à répondre, devant mes pairs, de cet interview anodin pour démonter qu’étant fonctionnaire, je n’avais enfreint ni l’obligation de discrétion, ni le devoir de réserve.

(***) Quelques documents de l’époque accessibles publiquement :

7/ L’ANSSI, c’est l’orthodoxie en matière de systèmes d’information. Mais pensez-vous que l’État pourrait ou devrait être plus moteur, notamment dans la promotion active des solutions fournies par les entreprises qui ont fait l’effort de se prêter au jeu long et coûteux de la qualification ?

Ce n’est pas une question de promotion, mais une question de stratégie d’acquisition publique. L’argent public des pays européens doit servir en priorité à financer les solutions proposées par les entreprises européennes avec une préférence locale assumée.  S’agissant des solutions de sécurité, il me semble parfaitement illogique que les arguments marketing l’emportent sur un travail de certification ou de qualification, processus ouvert à tous les éditeurs. La certification, de même que l’ouverture du code, devraient être imposées pour l’acquisition de solutions de sécurité.

8/ Que vous inspire à ce sujet le fait que des OIV ou OSE puissent recourir à des services américains préalablement placés, au moins dans les arguments marketing, dans une sorte de cage de Faraday qui préviendrait leurs utilisateurs toute indiscrétion extra-territoriale ?

Pensez-vous que la Chine ou les USA ferait la même chose avec des solutions européennes ? Sauf abandon de souveraineté, l’autonomie stratégique impose de se doter des moyens adéquats. Certes, ils sont peut-être dans un premier temps moins efficaces, ne remplissant qu’une partie de la fonction, mais avec le temps, on progresse et cela finit par développer une filière et des emplois. C’est ce que les dirigeants français ont fait dans les années 60 et 70 quand ils ont décidé de lancer les filières aéronautique, spatiale, nucléaire militaire et nucléaire civil. Pourquoi le numérique ne pourrait-il en 2025 suivre la même trajectoire. La différence entre ces époques, c’est la volonté politique de nos gouvernants et peut-être sinon leur marge de manoeuvre géopolitique à niveau de courage donné.

9/  On vous donne 5 minutes pour prendre une mesure simple en faveur de l’écosystème technologique français sur laquelle rien ni personne ne pourra jamais revenir ? Que décidez-vous ?

Aujourd’hui, la France par son Plan d’Investissement d’Avenir et le Crédit d’impôt Recherche subventionne l’innovation ce qui est une bonne chose. Quand les innovations échouent, c’est la Nation qui en supporte le coût, mais quand les projets aboutissent à une réussite commerciale, les technologies passent souvent sous pavillon étranger. Il faudrait que la Nation tire davantage bénéfice de ces succès. C’est pourquoi je me demande si on ne pourrait pas remplacer les subventions publiques par des obligations convertibles ou des actions détenue par l’Etat. De cette façon, la vente à l’étranger d’un projet réussi profiterait d’autant plus à l’écosystème français que la valorisation du projet est élevée. Et puisque que c’est encore Noël, je prendrais aussi une mesure de préférence locale européenne pour les marchés publics et je conditionnerais sévèrement l’acquisition de toute technologie soumise au contrôle ou a une loi extraterritoriale d’un pays extra-européen.

10/ Avez-vous l’impression que l’accélération de l’innovation technologique ces 10 dernières années nous ait rendus humainement meilleurs d’une façon ou d’une autre, et si oui, comment ? La résilience vous parait-elle probante au plan moral ?

Je citerais Rabelais, « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » . Cette citation, tirée de Pantagruel, son œuvre majeure, s’adresse à ceux qui ne connaissent ni la peur ni les limites humaines et j’ajouterai les limites de notre monde physique.  La question essentielle est : « Quelle société voulons-nous ? » mais aurons-nous suffisamment d’esprits éclairés pour savoir répondre à cette question quand toutes les générations auront grandi devant des écrans nourris à l’intelligence artificielle potentiellement biaisée ? L’accélération technologique nous conduit vraisemblablement plus vite aux limites physiques de notre monde. Et ensuite, et bien, c’est dans les pires crises que l’homme se révélera capable du meilleur. J’ai aussi retenu aussi une citation de Georges Groussard dans son « Service Secret 1940 – 1945 »  : « Ne jamais faire confiance à un couard ». Être résilient implique au plan moral d’avoir du courage.




Souveraineté numérique européenne, la grande illusion !

Si les sociétés de l’UE plébiscitent globalement les solutions locales, en réalité, elles ne les utilisent pas et restent soumises aux GAFAM américains. Face à la mainmise et au lobbying forcené des Microsoft, Google et autres Meta, et surtout aux intérêts contradictoires des 27, l’émergence d’un champion européen du cloud fait figure de douce utopie pour ces deux experts.

« Faites ce que je dis, mais pas ce que je fais ! » Voilà un bon résumé des résultats du récent sondage Ipsos commandé par Yousign, l’éditeur français de logiciel spécialisé dans la signature électronique. L’étude a été menée auprès de 4 000 actifs dans quatre pays (Italie, France, Allemagne et Espagne) et dans plusieurs secteurs comme la banque, l’assurance, l’immobilier, la tech, l’éducation ou les ressources humaines. L’idée était de comprendre pourquoi les solutions technologiques européennes ne parviennent pas à s’imposer. Les résultats montrent ainsi que 78 % des décideurs interrogés reconnaissent l’importance d’avoir recours à des outils européens, mais ils ne sont que 32 % à en faire une priorité dans leurs décisions d’investissement.

Différences d’échelles

« L’Europe souveraine n’existe pas, assène Cédric Thévenet, vice-président exécutif et chef de la cybersécurité pour toute l’Amérique du Nord chez Capgemini, le groupe de services numériques, chaque pays est d’accord pour faire un cloud souverain, mais chacun le sien. Il y a des différences d’échelle monstrueuses. Quand j’étais à la Société Générale, on a essayé de travailler avec des sociétés françaises comme OVHcloud. C’était du bricolage ! Ils font de la PME et du particulier mais ils n’ont pas le niveau pour gérer de grosses entreprises. » Dit autrement, l’Europe veut reprendre le contrôle du cloud mais sans s’en donner les moyens.   

Colonisation numérique

46 % des sondés reconnaissent en tout cas être préoccupés par la dépendance aux plateformes américaines, « particulièrement en Espagne (51%) et en Italie (54%)précise le rapport, où la souveraineté numérique est perçue comme un levier stratégique ». « Nous sommes tous les victimes consentantes d’une colonisation numérique, affirme Christophe Alcantara, professeur en communication à l’Université Toulouse Capitole. Les modèles économiques des GAFAM reposent sur le fait de pomper et d’aspirer l’intégralité des datas correspondant à notre vie quotidienne. Sans cela, ils ne valent plus les centaines de milliards d’euros qu’ils pèsent en bourse. » 

Position de soumission

Plus qu’un enjeu technologique, l’étude révèle surtout une bataille politique et civilisationnelle, exacerbée depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche. « Après une plainte déposée par le New York Times en 2023, OpenAI a ainsi récemment reçu l’injonction de fournir à la justice américaine tous ses logs, relate M. Thévenet. Cela va à l’encontre de l’engagement passé avec ses clients mais, étant sous juridiction US, la société doit respecter cette décision. Toutes les transactions effectuées avec OpenAI, migrations SAP, administration de base clients, etc, deviennent ainsi directement accessibles aux autorités américaines. On est dans une position de soumission vis-à-vis des États-Unis et il n’y a pas de contrat qui tienne. » Le Français installé à Chicago (Illinois) admet toutefois qu’Amazon ou Microsoft ne tireraient aucun avantage à s’aliéner le reste du monde et qu’ils se défendent généralement bec et ongles contre les administrations qui leur dictent une conduite contraire à leurs intérêts.

Optimisation sans bornes

Sans oublier que cet écosystème dominé par les Américains a aussi pour but une optimisation fiscale sans bornes en Europe, notamment en Irlande ou la plupart des GAFAM ont installé leur tête de pont pour l’UE. « Le lobbying américain est ultra-puissant, observe M. Thévenet. Ils sont partout, dans les instances parlementaires, dans les grands meetings, au Sénat, à l’Assemblée, à Bruxelles ou à Strasbourg et ils influent sur les décisions les concernant. Capgemini a des partenariats avec Microsoft ou Google, on fait du business avec eux, à travers eux, ils travaillent avec nous. Il y a une vraie interaction. » Parmi les freins, réels ou supposés, à un recours à des solutions européennes, 28 % des dirigeants interrogés dans le sondage avancent le coût trop élevé de ces outils alors que 20 % mettent en doute leur fiabilité.

Véritable bataille

69 % des répondants jugent par ailleurs le critère éthique important dans le choix d’un prestataire, mais marginal face au coût et à la performance de la solution proposée. Signe tout de même d’un début de bascule, 28 % des répondants ne voient aucun obstacle majeur à l’adoption de solutions européennes. « Face aux défis géopolitiques actuels, la souveraineté de l’Europe est devenue une nécessité, commente, peut-être un peu trop optimiste, Alban Sayag, PDG de Yousign. En tirant parti de la diversité et des atouts de chaque nation européenne, nous pouvons créer des champions technologiques capables de rivaliser avec les géants étrangers. »

Une localisation stratégique

La localisation géographique des serveurs est aussi un élément clé. Elle est jugée importante pour 58 % des personnes interrogées (et même primordiale pour 23 % d’entre elles) mais 37 % ignorent l’emplacement où sont hébergées leurs données professionnelles ! Ce chiffre dégringole même à 31 % dans le secteur juridique, la finance et les ressources humaines. « Ce qu’il faut retenir, c’est que c’est le droit du pays où vous avez installé vos serveurs qui s’applique, précise M. Alcantara. Si vous vous rapprochez par exemple du cercle polaire et hébergez vos données en Alaska, c’est la loi des États-Unis qui s’impose. Stocker ses datas dans l’Union européenne me paraît être la moindre des choses. » « A la fois, n’y a-t-il pas un danger à n’aller que sur une solution souveraine ?, s’interroge de son côté M. Thévenet. Cela fait sens pour des acteurs comme Thales, Safran ou Airbus, dans des secteurs sensibles comme le militaire ou la défense, mais les autres comme Capgemini ont besoin d’avoir des data centers locaux dans le monde entier, là où se fait le business. »       

De trop petits marchés nationaux

Il y a deux ans déjà, un rapport du Sénat appelait l’UE à un sursaut et à polariser son action autour de la reconquête de sa souveraineté numérique, en renforçant encore les synergies public-privé ou en ouvrant la commande publique aux acteurs européens du cloud. « Nos marchés nationaux sont trop petits pour pouvoir proposer des solutions concurrentielles, assure M. Alcantara. Il faudrait s’entendre à 27, mais les enjeux et les intérêts des pays européens sont trop divergents. Les États-Unis d’Europe ne seront jamais les États-Unis d’Amérique ! » Et d’en appeler à une volonté politique forte comme celle, en son temps, de Margrethe Vestager. Alors commissaire en charge du numérique, elle avait réussi, au bout de quinze ans, à imposer le RGPD, le règlement européen sur la protection des données personnelles, la bête noire des GAFAM.

Emmanuel LANGLOIS,
6 juin 2025, en partenariat avec InCyber News, le média de la confiance numérique


 




Assistez à notre troisième colloque le 12 septembre 2025 à Saint-Malo !

« RAVIVER LE LIEN ARMÉE-NATION AUTOUR DE L’INNOVATION TECHNOLOGIQUE »

Alors qu’il était Premier Consul, Napoléon Bonaparte déclara le 4 mai 1802 au Conseil d’état, « L’armée, c’est la nation ». Comment ce propos résonne-t-il à un moment de notre histoire où nous semblons comprendre à nouveau combien la nation constitue et représente un bien à défendre intelligemment ? Par ailleurs, si la technologie est le discours moral sur le recours aux outils et moyens, au service de qui ou de quoi devons-nous aujourd’hui les placer à cette fin, en de tels temps incertains ?

Voici l’esprit de notre troisième colloque national, qui aura lieu le vendredi 12 septembre au Palais du Grand Large de Saint-Malo. 

Il n’a aucune prétention de couvrir de manière exhaustive la question cruciale que nous avons choisi de traiter. 

En revanche, il nourrit l’ambition de porter sur cette dernière un certain regard. 

⭐️Programme détaillé et billetterie ici.⭐️




“Il est essentiel que la souveraineté numérique redevienne un choix stratégique national.”

Avertissement : Souveraine Tech revendique par vocation une approche transpartisane. Seule nous oblige la défense des intérêts supérieurs de notre pays. Nous proposons ainsi un lieu de « disputatio » ouvert aux grandes figures actives de tous horizons. La parole y est naturellement libre et n’engage que ceux qui la prennent ici. Cependant, nous sommes bien conscients des enjeux en présence, et peu dupes des habiles moyens d’influence plus ou moins visibles parfois mis en œuvre, et dont tout un chacun peut faire l’objet, ici comme ailleurs. Nous tenons la capacité de discernement de notre lectorat en une telle estime que nous le laissons seul juge de l’adéquation entre le dire et l’agir de nos invités.



Vendredi 16 mai 2025
Nous sommes heureux de publier aujourd’hui un entretien avec Stéphane Labadie, qui est Président-directeur général de Luminess.

1/ La capacité de Luminess à innover vous semble-t-elle d’une manière ou d’une autre à mettre en perspective avec son enracinement en Mayenne ?

Absolument. Notre enracinement en Mayenne n’est pas qu’un héritage historique : c’est un choix assumé, stratégique, qui participe directement à notre capacité d’innovation. Nous venons d’ailleurs récemment d’y renforcer notre présence avec l’ouverture d’un nouveau pôle dédié à l’ingénierie logicielle dans la technopole de Laval, à proximité des écoles et des infrastructures. Ce territoire riche en talents et en stabilité, favorise une approche de long terme et un engagement durable. Cela ne nous empêche pas, bien au contraire, d’être connectés aux dynamiques nationales et européennes via nos autres implantations, notamment à Paris. Mais c’est justement cette complémentarité entre ancrage local fort et rayonnement national qui nous permet de conjuguer agilité, fidélisation des équipes, et indépendance technologique. En Mayenne, nous avons bâti un environnement où l’innovation peut s’inscrire dans la durée, en cohérence avec nos valeurs de confiance, d’excellence et de souveraineté.

2/ Quelle est votre manière d’appréhender l’objectif de souveraineté technologique, devenu populaire à la faveur de récents événements géopolitiques ?

Chez Luminess, la souveraineté technologique n’est pas une posture opportuniste, encore moins une réaction à la mode. C’est un engagement ancien et structurant. Luminess traitant les données de près d’un quart des français, il ne peut pas en être autrement. Nous sommes éditeur de nos propres solutions, ce qui signifie que nous maîtrisons l’ensemble de notre chaîne logicielle, de bout en bout. Lorsque des solutions souveraines ou suffisamment sécurisées n’existent pas sur le marché, nous choisissons tout simplement de les développer nous-mêmes ou de participer à leurs développement. C’est ce que nous avons fait avec TrustMe, notre solution d’identité numérique et de wallet référencée sur FranceConnect. Nous sommes aussi propriétaires de nos propres data centers en France, à Laval et à Mayenne, ce qui garantit autonomie et sécurité pour nos clients, dans des secteurs (banque, assurance, public) particulièrement sensibles. Plus largement, nous défendons une autonomie numérique raisonnée, qui protège sans isoler, en conformité avec les normes européennes telles que eIDAS ou les recommandations de la CNIL. Face à l’émergence de plateformes globales souvent extra-européennes, nous assumons notre rôle de tiers de confiance technologique, en offrant des alternatives éthiques, fiables et compétitives.

3/ Vous pariez sur le succès d’une hybridation des ressources IA / humain. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?

Je crois que l’IA est un formidable levier de performance, capable de démultiplier la vitesse et la fiabilité des traitements. Mais elle ne saurait se substituer à l’humain. Dans notre approche, l’IA est au service de l’humain, et non l’inverse. Cette approche a toujours été au cœur de nos développements sur les trente dernières années. L’humain reste indispensable, notamment pour gérer les exceptions, apporter du discernement, et garantir la conformité des processus. C’est un choix profondément éthique, mais aussi pragmatique : cette hybridation IA-humain augmente la précision, renforce la fiabilité des décisions, et permet une meilleure anticipation des cas limites. Nos chaînes de processus sont donc construites comme des systèmes hybrides, où chaque ressource joue son rôle, au bénéfice de la transparence, de l’auditabilité et de la performance globale.

4/ Comment entendez-vous agir en garant des libertés individuelles en étant présent sur des technologies d’identité numérique, sujettes à caution, ou en tout cas, à précaution ?

L’identité numérique suscite parfois des craintes légitimes liées à la protection des libertés individuelles, comme le risque de surveillance ou l’exclusion numérique. Mais bien encadrée, elle offre surtout de réels bénéfices : elle renforce la sécurité des échanges, limite la fraude identitaire, simplifie les démarches en ligne et redonne à chacun le contrôle sur ses données personnelles. C’est un levier essentiel pour des services numériques plus fiables, accessibles et interopérables, à condition d’être conçue dans un cadre de confiance, respectueux des droits fondamentaux.

C’est pourquoi nous développons des solutions qui placent la technologie au service du citoyen, et non l’inverse, nos développements sont strictement conformes aux régulations européennes, comme eIDAS V2.

FranceConnect a montré qu’un système d’identification centralisé pouvait améliorer l’accès aux services publics tout en restant protecteur. C’est exactement dans cette logique que s’inscrit notre solution TrustMe.

5/ Luminess a un passé d’éditeur. Quel parallèle établissez-vous entre l’écrit et la data, s’il en est un à évoquer ?

Notre héritage éditorial nous a appris à considérer la donnée comme une forme d’information, donc comme une responsabilité. Comme l’écrit, la donnée doit être structurée, vérifiée, contextualisée. La culture de précision documentaire que nous avons développée depuis des décennies irrigue aujourd’hui notre façon d’appréhender la data. Finalement, l’éditeur devient aujourd’hui l’architecte de parcours numériques : les supports changent, les technologies évoluent, mais le fond, c’est-à-dire l’attention portée à la rigueur, à la traçabilité, à la vérité, reste le même.

6/ Que dirait Henri Jouve s’il pouvait découvrir ce qu’est devenu Luminess en 2025 ?

Il serait, je pense, fier et sans doute ému. Fier de voir qu’une entreprise familiale enracinée en Mayenne est devenue un acteur international du numérique. Il reconnaîtrait dans notre développement les valeurs qui l’animaient : l’audace, la responsabilité, la confiance et l’excellence. Il serait sans doute surpris par la place prise par l’intelligence artificielle et les données, mais il verrait aussi que l’humain est toujours au cœur de notre projet. En cela, il verrait une forme de continuité entre hier et aujourd’hui : une entreprise qui se transforme, mais qui ne trahit pas son ADN.

7/ Pourquoi avoir tenu à demeurer propriétaire de vos propres data centers ? Avez-vous par ailleurs des interactions avec l’excellent Groupe Numains, attaché comme vous à la Mayenne ?

Nous avons fait le choix de rester propriétaires de nos data centers pour une raison simple : garantir une maîtrise totale de la chaîne de valeur, en particulier dans des secteurs aussi sensibles que la santé, la justice ou l’assurance. Mais nous avons également développé une offre SecNumCloud avec notre partenaire Outscale. Cela nous permet d’adapter finement les niveaux de sécurité aux besoins de chaque client. C’est aussi une manière concrète de structurer un écosystème numérique souverain, depuis la Mayenne. 

Quant au Groupe Numains qui est aussi un fer de lance de l’innovation en Mayenne, nous n’avons pas encore eu l’occasion de collaborer directement, mais cela pourrait tout à fait faire sens dans le futur.

8/ Vous employez une formule « une alternative française sécurisée, respectueuse des normes nationales et européennes » qui nous semble très sensible à l’idée subsidiarité. Est-ce juste une impression ?

Ce n’est pas une impression : c’est une conviction profonde. Chez Luminess, le respect des normes nationales et européennes n’est pas une option, c’est notre quotidien. Nous pensons que les solutions numériques doivent pouvoir s’adapter aux contextes locaux, tout en s’inscrivant dans un cadre commun. Cela permet d’éviter une uniformisation technologique qui serait contre-productive. Cette approche est particulièrement pertinente quand on gère, comme nous, des données sensibles : justificatifs d’identité, de revenus, données personnelles, voire de santé. Ces données ne sont pas traitées de la même manière partout dans le monde. L’Europe a fait le choix d’un cadre exigeant, protecteur pour le citoyen. Utiliser des briques technologiques non maîtrisées ou des solutions extra-européennes peut compromettre cette protection. C’est pourquoi nous investissons autant en R&D, pour développer des solutions souveraines, auditables et conformes aux plus hauts standards de confiance.

9. La grande raison invoquée, pour laquelle des tombereaux de nos données stratégiques ont hélas été confiées à des « hyperscalers » américains, serait précisément leur capacité à répondre de manière efficace à l’expression soudaine de besoins d’une autre échelle. Serait-ce donc que nos groupes français n’en sont pas capables ?

C’est un argument qu’on a beaucoup entendu, mais qui mérite d’être remis en perspective. Ce n’est pas tant une incapacité technique des acteurs français ni forcément un manque de volonté politique et de vision à long terme. Les “hyperscalers” américains ont bénéficié d’un alignement exceptionnel entre investissements massifs, soutien stratégique de leur État et une politique commerciale très agressive. Face à cela, les acteurs européens — et français en particulier — n’ont pas toujours eu les mêmes moyens, ni le même soutien.

Il est essentiel que la souveraineté numérique redevienne un choix stratégique national. C’est pour cela que nous travaillons avec l’un d’entre eux, sur le SecNumCloud de Dassault Systemes, Outscale Pour garantir la sécurité et la confidentialité des données, il est impératif que la France, et plus largement l’Europe, investissent dans des solutions locales capables de répondre aux enjeux numériques contemporains, tout en respectant les régulations européennes. Ce n’est qu’en renforçant cette souveraineté que nous pourrons assurer une indépendance véritable face aux acteurs globaux.