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On peut comparer les grands fonds au dark web

Avertissement : Souveraine Tech revendique par vocation une approche transpartisane. Seule nous oblige la défense des intérêts supérieurs de notre pays. Nous proposons ainsi un lieu de « disputatio » ouvert aux grandes figures actives de tous horizons. La parole y est naturellement libre et n’engage que ceux qui la prennent ici. Cependant, nous sommes bien conscients des enjeux en présence, et peu dupes des habiles moyens d’influence plus ou moins visibles parfois mis en œuvre, et dont tout un chacun peut faire l’objet, ici comme ailleurs. Nous tenons la capacité de discernement de notre lectorat en une telle estime que nous le laissons seul juge de l’adéquation entre le dire et l’agir de nos invités.


vendredi 22 septembre 2023
Le Vice-amiral d’escadre (2S) Arnaud Coustillière est président du Pôle d’Excellence Cyber.

NB : Arnaud Coustillière tient à préciser qu’il s’exprime ici à titre personnel et que ses propos n’engagent que lui.

1/ La moitié de l’activité numérique mondiale sera bientôt dévolue à la sécurisation de l’autre ? Que pensez-vous de cette assertion ?

Je ne sais pas dire si elle est exacte, mais elle restitue bien le contexte global de très forte augmentation du niveau de menace et de sophistication des attaques. Elle frappe les esprits et interroge les acteurs de l’IT sur leurs priorités. Comme dans le monde réel, il ne peut y avoir de développement sans confiance et sécurité.

En premier lieu, la sécurité doit être conçue « by design », intégrée dès la conception dans l’architecture, elle concerne donc tous les acteurs de la chaine IT, avec une responsabilité forte des éditeurs de logiciel, notamment des plus grands qui ont des millions d’usagers. Quand vous achetez un produit manufacturé, vous avez des organismes de certification qui garantissent la « non dangerosité » du produit. Dans le numérique on doit faire confiance à l’éditeur, y compris dans sa stratégie et tempo de mise à jour… Cet état de fait n’est pas très vertueux… et fait reposer la sécurité by design sur les éditeurs privés, motivés souvent par d’autres priorités que la sécurité. C’est l’origine de tous les débats actuels autour de la « supply chain » qui est devenue un maillon faible. L’Appel de Paris lancé par la France en 2018 pointe bien ce point, tout comme le CIGREF qui représente les plus grandes entreprises françaises utilisatrices. Même si la situation n’est pas satisfaisante, les éditeurs comme les utilisateurs en sont de plus en plus conscients et deviennent plus exigeants ; la règlementation elle aussi évolue.

En second lieu, il y a la chaine Cyber en charge d’anticiper, de détecter, de corriger et de réagir face aux attaques ; il est vrai que face à une menace qui devient de plus en plus « industrielle » elle est amenée à de plus en plus se renforcer, à la fois en personnel qualifié avec de nouveaux métiers, mais aussi par le recours accru à de l’automatisation et l’emploi de big data, d’OSINT, d’IA, prochainement de puissances de calcul démultipliées par le quantique, pour traquer la menace le plus en amont possible, mais aussi au cœur des systèmes à protéger.

Les deux points clefs pour moi sont les places respectives entre des « actions humaines à forte valeur ajoutée » versus une « automatisation accrue pour traiter tout le reste ».

2/ Quel rôle la Bretagne joue-t-elle vis-à-vis de Paris dans la course à l' »excellence cyber » ? Voyez-vous une place particulière pour Saint-Malo, notamment au regard de son histoire ?

En 2013/14 vous avez eu la rencontre de deux politiques publiques qui ont propulsé la Bretagne au cœur du cyber régalien, loin devant les autres régions.

La première est liée aux suites du Livre blanc sur la sécurité et la défense nationales de 2008, puis celui de 2013, ils ont conduit à un très fort renforcement des structures cyber du ministère des Armées en Bretagne. L’écosystème breton historiquement fortement marqué par les Télécom y offrait un terreau favorable, avec en sus une concentration à DGA/MI (Bruz ) des compétences les plus pointues du ministère dans le domaine numérique. Assez naturellement, le ministère des armées a poursuivi et fortement renforcé la concentration de ses compétences les plus pointues et de sa R&D, rejoint ensuite par des unités opérationnelles. Tout cela est décrit dans le Pacte Défense Cyber promulgué en 2014 par Jean Yves Le Drian : « 50 mesures pour changer d’échelle », et placer l’excellence du ministère des Armées au service de la nation, élément indispensable pour recouvrer
une part de souveraineté dans ce domaine. La rapidité des transports entre Paris et Rennes est aussi un élément important pour cet écosystème régalien qui ne peut être que global avec un pied à Paris et un pied en Bretagne.

La seconde est la conséquence de la crise des « Bonnets rouges » qui s’est traduite par le Pacte d’avenir pour la Bretagne signé du premier ministre ; la région a fait du cyber l’une de ses grandes priorités pour son développement, mobilisant ainsi les grands acteurs régionaux et ses opérateurs comme BDI ou BCI par exemple.

Le Pôle d’Excellence Cyber fondé par le ministère et la région en 2014 en est l’une des réalisations concrètes. Six années plus tard, c’est plus de 8000 emplois Cyber qui sont comptabilisés en 2020 par l’étude « AUDIAR », du aussi au fort renforcement sur Rennes des grands de la Cyber (Orange,Thalès, Airbus, Sopra, Capgemini…) à proximité de la DGA, permettant l’essor de tout un ensemble de PME/TPE innovantes, et de startups. 10% des startups sont en Bretagne la mettant très largement en tête des régions. Mais leur marché n’est pas en Bretagne, il est national, européen puis mondial.

Un exemple en est SecureIC ou encore Diateam dont une part importante de leurs CA se fait hors d’Europe ; Glimps fondé par des anciens de la DGA et incubé à la « Defense Factory » à Rennes ouvre aujourd’hui une entité à Toronto au Canada ; Sekoia déjà fortement présente à Rennes va y installer prochainement son siège, ou encore DEFANTS entreprise rennaise citée par le Gartner en 2023. Thales y a un Lab d’expérimentation baptisé La Ruche, Capgemini y a inauguré lors de l’ECW 2022 l’un de ses lab d’Innovation « Défense et Cybersécurité », Orange est très implanté sur Rennes et Lannion.

La French Tech Rennes/St Malo « Le POOOL » tient une place importante dans ce dispositif, les territoires de Vannes/Lorient, Brest ou encore de Lannion ont aussi une forte dynamique. St Malo concentre aussi plusieurs sociétés innovantes comme Alcyconie et verra le 29 septembre un séminaire national « Cap sur la souveraineté numérique et technologique ».

Beaucoup d’organisations s’engagent aussi : le Clusir Bretagne, le Medef 35…La région Bretagne et le PEC ont su mobiliser un ensemble de partenaires pour gagner un EDIH Cyber européen, idem avec un appel à projets sur les compétences et métiers Cyber d’avenir dans le cadre de France 2030, sans parler du Campus et du CSIRT régionaux.

3/ Considérez-vous l’arsenal pénal adapté à la gravité des faits dont les cybercriminels se rendent coupables ?

Je dirais que l’arsenal pénal français me parait adapté mais qu’il devra continuer à s’adapter et surtout disposer de plus de moyens car la cybercriminalité s’envole. A la suite de la DGSI, la Gendarmerie tout comme la Police Judiciaire DCPJ ont pris depuis quelques années le tournant, Europol aussi avec de beaux succès récents. La Justice a développé un réseau de magistrats spécialisés mais c’est plus la coopération internationale qui pèche avec un certain nombre de pays qui ne coopèrent pas offrant des sanctuaires à certains groupes de cybercriminels. La convention de Budapest n’a que peu évolué depuis des années.

4/ La probabilité d’une multiplication des conflits par artefacts interposés joue-t-elle selon vous sur la perception que les jeunes candidats pourraient avoir de la carrière militaire ?

Je ne le pense pas, les gros flux de recrutement concernent les armées traditionnelles et les motivations sont de devenir marin, aviateur ou soldat. Ensuite presque cent ans après l’apparition de l’aviation militaire, une nouvelle composante se développe à partir des ressources des armées et des civils de la défense. Y recruter est un vrai défi car dans le numérique la concurrence est dure et la ressource rare. Je pense que les unités y seront davantage mixtes car pas forcément besoin d’être en zone de combat pour agir. C’est un défi pour le commandement, offrir des perspectives opérationnelles en poste de responsabilité et d’encadrement au-delà de cinq ans à de jeunes Master2 ou ingénieurs civils et militaires demande à adapter les structures, d’autant que les armées et nos services de renseignement recrutent sous tous les statuts civils et militaires. Certaines structures comme la DGSE y arrivent parfaitement.

En outre, le ministère des armées dans toutes ses composantes offre des métiers que le civil ne peut offrir : le combat numérique avec son volet « action », c’est passionnant et exaltant, et comme dans les autres composantes les carrières peuvent y être courtes. Les arguments ne manquent pas. Ne pas oublier qu’une grande partie des militaires font des carrières courtes de 5 à 10 ans, et que l’on devient de carrière donc en CDI qu’à l’issue de cette période pour ceux qui restent.

J’ai eu la chance d’être à la fondation de la cyberdéfense militaire et de ses premiers engagements ; la motivation des personnels sous statut civil était la même que celle de leur camarade sous statut militaire. Servir son pays mais dans un domaine nouveau en pleine mutation, où il faut innover. Le problème du recrutement initial n’est pas le plus compliqué, je suis en contact avec de nombreuses écoles, tant pour les sciences sociales que pour les sciences technologiques, l’attirance est là avec des motivations assez identiques aux autres domaines, mais celui de la fidélisation et des plans de carrières est plus compliquée, la capacité cyber en est à ses débuts, le cyber militaire a fêté ses dix ans en 2021, je reste optimiste, le COMCYBER saura trouver les solutions.

5/ Sur l’innovation technologique, trouvez-vous les milieux militaire, économique et académique suffisamment proches ?

Ils ne sont jamais assez proches bien sûr mais de nombreuses structures ou initiatives existent, le rôle du Pôle d’Excellence Cyber en est un exemple, décloisonner, favoriser un écosystème transverse sont dans nos gènes.

On voit aussi beaucoup de TPE fondées par des anciens du ministère ou de l’ANSSI, ou encore du CEA, sans parler de « spin off issues » de l’INRIA ou du CNRS et de différents centres de recherche, voire d’écoles comme EPITA, à travers la France, les IRT aussi et j’en oublie. La région rennaise en comporte un certain nombre.

En France l’innovation se porte plutôt bien, chaque année de nombreuses, voire trop de startups voient le jour, sont accompagnées, certaines disparaissent aussi. France 2030 mobilise beaucoup de moyens et d’acteurs, on peut penser au rôle de l’INRIA, au Campus Cyber national, au Pôle Systematic avec ses 900 membres, à Cyberbooster ou encore Auriga Capital, à la French tech qui a des antennes très dynamiques, notamment à New York ou à Singapour, à Paris Station F où Thalès est très présent.

La DGA n’est pas en reste avec sa CyberFactory basée à Rennes, ou encore les processus RAPID, et ses Programmes d’Etude Amont (PEA) qui alimentent le domaine Cyber et préparent l’avenir. DGA/MI ce sont aussi des centaines d’ingénieurs dédiés à ces sujets. Il en sort des sociétés comme GLIMPS par exemple. On peut aussi penser à ANOZRWAY. Mais la vraie difficulté est le passage à l’échelle pour transformer ces jeunes pousses souvent fragiles en scale-ups, puis PME aptes à conquérir des marchés européens, puis aller sur le marché américain ou asiatique…

Le marché national est trop étroit et fragmenté, comment doit-il se consolider, comment nouer des partenariats et avec qui ? Ce sont de vraies questions, tout comme les besoins en investissements pour pouvoir se développer rapidement et rester à la pointe de l’innovation. L’apparition de fonds à vocation souveraine bien comprise, il ne suffit pas d’être français, il faut avant tout gagner des marchés face à la concurrence souvent bien installée et très bien financée. Là encore de nombreuses initiatives ont vu le jour : Tikeau avec les fonds Brienne 3 puis 4, pour ne parler que du plus gros, sans oublier le rôle de la BPI et de la DGE, ou encore DefInnov et DefInvest en lien étroit avec le ministère des armées.

Des PME peuvent aujourd’hui lever des dizaines de millions d’euro en France, voire une centaine pour les dernières opérations : CHAPSVISION, TEHTRIS, PRELIGENS en sont des exemples. Mais cela pose aussi la question des dirigeants, être patron charismatique d’une TPE de quelques centaines d’employés ne garantit pas de pouvoir devenir patron d’une société de plusieurs milliers de personnes…

6/ On sait combien le défilé du 14 juillet dope chaque année le sentiment patriotique des Français. Que faudrait-il imaginer pour qu’ils tirent leurs trois couleurs de leurs poches les 364 autres jours de l’année ?

Le 14 juillet est effectivement un moment fort de cohésion nationale, mais on peut aussi penser aux finales des différentes coupes du monde. Ce sont des moments où la fierté d’être français se manifeste. Ils sont rares… et précieux dans un monde incertain, de plus en plus dangereux où la cohésion nationale est tous les jours attaquée par différentes idéologies, différentes formes de complotismes et de communautarismes ou ingérences extérieures. Le numérique amplifie tous les discours de haine, la désinformation a pris une très forte ampleur notamment grâce à toutes sortes d’outils, à base d’IA génératives notamment, qui faussent les perceptions. Il sera de plus en plus difficile de discerner la réalité et le vrai dans la masse d’informations accessibles et de source plus ou moins fiables, des TPE comme Storizy ou encore Pluralisme s’attaquent au sujet.

« Fier d’être français » est pour moi l’une des clefs, cela passe par l’éducation, la culture, la mise en avant d’évènements et d’initiatives positives. C’est une opération de reconstruction où les valeurs de la République doivent être fortement affirmées. Les armées sont intéressantes à regarder ; elles intègrent toutes les origines et composantes de la nation, autour de valeurs fortes et d’un cadre bien défini, permettent à des soldats de devenir officier, voire général. La force morale insufflée et la fierté des anciens et des traditions y tiennent une place importante pour fonder la cohésion. L’action d’association comme « Espérance banlieue » ou encore de l’Association des Membres de la Légion d’Honneur (SMLH) sont aussi des exemples qui montrent que cela est possible.

De nombreux militaires en retraite se sont investis dans ce type de projet depuis des années. On peut aussi penser au général de Villiers dont les ouvrages rencontrent un vrai succès. Quand on commande à tous niveaux, des unités militaires engagées dans l’action, que ce soit du groupe de combat confié à un sergent, ou au niveau d’un dispositif comme Barkhane, on est au contact de la jeunesse de toutes origines, la moyenne d’âge est plus proche des 25 ans que des 40 ans, pareil sur un navire de combat… Je suis certain que de nombreux militaires qui quittent l’institution relativement jeunes ont encore envie de servir dans un cadre civil ou associatif, de transmettre, de poursuivre leur engagement, idem en ce qui concerne les gendarmes ou les policiers, ils sont formés pour encadrer. Ils forment une ressource humaine qui pourrait être davantage mise à contribution dans des projets concrets, au contact sur le terrain.

7/ Quel avenir prédisez-vous à un monde dans lequel les belligérants seraient tenus d’employer les moyens de leurs adversaires pour maintenir leurs positions ? Nous pensons particulièrement au recours aux deepfakes dans le cadre des campagnes de déstabilisation et autres PsyOps ? (Le US Special Operations Command se prépare à mener de vastes campagnes de déstabilisation en ligne en recourant à l’usage de #deepfakes, selon des documents contractuels fédéraux )

En ce qui concerne les unités militaires, même si elles comprennent des civils, placées sous le commandement du CEMA (Chef d’état-major des Armées), je ne peux qu’être en désaccord, une démocratie ne peut se comporter comme une autocratie ou une bande de voyous, c’est une question d’éthique et de valeurs. Comme en ce qui concerne la torture, le viol ou toutes sortes d’exactions que l’on voit en période de guerre, ce sont des choses répréhensibles y compris pénalement en droit national et international. L’action des forces militaires françaises est clairement encadrée par le Droit des Conflits armés (DCA) et le Droit International Humanitaire (DIH), et le droit pénal national. Cela fixe un cadre qui dans les ordres d’opérations se traduit par des règles d’engagement et de comportement, certaines cibles comme les hôpitaux sont interdites par exemple. Le cyber n’y déroge pas même si l’application en est plus complexe et nouvelle que dans les domaines traditionnels.

Le DCA autorise cependant la ruse, mais pas la perfidie. Se faire passer pour un adversaire et le tromper, fausser ses perceptions : OUI à condition de s’attaquer aux belligérants à ceux qui participent à la confrontation ; forces militaires et étatiques bien sûr mais aussi aux « groupes armés » partie prenante. Se faire passer pour la Croix Rouge, commettre des appels à la haine : NON. Le ministère des Armées a d’ailleurs produit un document public donnant sa vision juridique du combat numérique ; se démarquant d’ailleurs du Manuel dit de Tallinn qui est très influencé par le droit anglo-saxon qui est plus permissif en termes d’emploi de la force. Dans ce cadre le recours aux technologies, s’attaquer à la force morale adverse, y compris en utilisant des deep fake, des avatars ou autres moyens d’action informatique n’est pas interdit à condition de respecter le cadre fixé. La guerre informationnelle n’est pas nouvelle… il suffit de relire Sun Tzu… Briser la force morale de l’adversaire, fausser ses perceptions et donc sa capacité de décision et d’action, gagner la confrontation sans devoir combattre… D’autres exemples très concrets peuvent être cités quand on regarde la préparation des grands débarquements de la guerre 39/45 afin in fine de surprendre l’adversaire. En ce qui concerne nos amis américains, on peut être plus circonspect et vigilant. L’IA au sein d’une coalition peut aussi servir à fausser la prise de décision des partenaires. Il y a tout juste 20 ans Dominique de Villepin a pu prononcer son discours devant l’ONU car la France bénéficiait d’un renseignement satellitaire autonome et souverain. Il ne faut pas non plus oublier les révélations Snowden qui lèvent en 2013 le voile sur les agissements des services de renseignement US et leur espionnage de masse.

L’introduction en masse de l’IA générative, des réseaux sociaux, de la désinformation va rendre l’appréciation de situation beaucoup plus complexe. Aujourd’hui face à toutes les technologies d’IA notamment générative la question de l’appréciation souveraine se pose. C’est bien pour cela qu’une cyberdéfense autonome couvrant tous les volets d’action est un élément fort de notre souveraineté stratégique, et pas seulement une question économique. L’Etat en a pris conscience, la création récente de VIGINUM, et le renforcement depuis 2011 du cyber dans les armées et les services de renseignement en est un autre. Mais, je le concède la voie est étroite car ces technologies sont totalement duales et tirées par la dynamique du numérique civil, cela ne peut se concevoir que dans une politique globale reposant sur une forme de souveraineté technologique, ou plutôt d’autonomie stratégique, car face à un domaine difficilement maitrisable marqué par une suprématie américaine et chinoise, et où les autocraties ne respectent pas les mêmes règles, il faut trouver une voie qui préserve notre autonomie d’appréciation et d’action, notre éthique. La confrontation est tant économique, culturelle que stratégique, avec un volet militaire qui n’est pas forcément premier.

8/ Nous vous savons attachés à la question : qu’apportent les profils atypiques en matière de cyberdéfense ?

L’une des clefs essentielles du cyber ce sont les compétences, les talents. Nous avons besoin de tous les talents et les neuro-atypiques, notamment les asperger, en recèlent beaucoup. En général, ils sont très concentrés sur le problème à résoudre, sur le respect des consignes, ils vont au fond des choses et raisonnent différemment « out of the box », font preuve d’une très grande loyauté, certains développent des facultés étonnantes, ont un rapport aux chiffres ou au codage différents. Ce sont des qualités précieuses. Pourquoi s’en priver ? Pourquoi les laisser au bord de la route ? C’est pour cela que nous avons lancé un manifeste pour l’inclusion que nous proposons aux membres du PEC et aux exposants à l’European Cyber Week (ECW) de signer. Nos amis israéliens et américains ne s’y sont pas trompés et développent des programmes d’accueil spécifiques notamment en matière de codage, de renseignement, de crypto, de « retro engineering » ou encore de cyber.

Nous avons lancé en 2018 un programme d’accueil au sein du ministère des armées, certaines grandes entreprises comme Airbus ou Capgemini ont aussi des programmes, l’Etat a lancé l’initiative « Aspi Friendly » avec un ensemble d’universités et d’écoles pour des formations allant jusqu’au master. Mais ce sont des personnes qui ont besoin d’un environnement adapté et bienveillant, de beaucoup d’attentions ; ils doivent être accompagnés par des organismes spécialisés. C’est important et cet accompagnement est la clef de leur bonne intégration. Au sein du PEC, nous avons un groupe de travail sur le sujet avec des membres mais aussi des entités spécialisées comme Auticonsul, Avencod ou encore AFG autisme. Mais ce qui est important c’est de faire du concret… Lors de l’ECW 2023 nous lançons un challenge spécialisé à leur profit. Ensuite je tiens à signaler l’excellente coopération que nous avons avec l’institut Solacroup (IMTS) de Dinard, ou encore Rennes Métropole et le rectorat. Nous devrions présenter et diffuser lors de l’ECW 2023 un guide pratique d’accueil. Pour ceux que cela intéresse, vous pouvez consulter sur le site du PEC – en cours de refonte – le nouveau sera présenté lors de l’ECW 2023 -, les podcasts qui reprennent les tables rondes de l’ECW 2022, les témoignages y sont décoiffants….

9/ Internet a souvent été comparé au domaine maritime. Trouvez-vous qu’il est encore possible de filer utilement la métaphore en 2023 ?

Bien sur toute proportion gardée, on peut aussi le comparer à un gigantesque combat urbain. Ce sont des métaphores pour faire référence à des choses connues et rendre plus compréhensibles les défis posés et les solutions trouvées par nos ainés, mais il est clair que cela s’arrête assez vite car le numérique a un tempo bien plus rapide, ses innovations et nouveaux services irriguent toutes les activités humaines, les technologies sont duales, les frontières classiques sont gommées. On peut perdre la guerre en mer si on perd sa maîtrise, Napoléon et Hitler en sont des exemples, la mer apporte un recul stratégique et les flux logistiques permettent de peser sur les confrontations à terre, là où les hommes vivent, mais on ne la gagne pas la guerre en mer, cela se finit toujours à terre. Le numérique est un peu comparable… On peut être défait avant de combattre, être désorganisé par des attaques informatiques et informationnelles, d’autant que la guerre est de plus en plus globale et ne se limite pas à la seule action militaire, il permet de mener des actions de tout genre au cœur de la nation attaquée. Le rêve de Sun Tzu était de gagner une confrontation sans combattre par des actions de renseignement et de sabotage, en faussant les perceptions, par des actions indirectes qui brisent les forces morales et la confiance dans ses capacités et structures de commandement et de gouvernance. Préserver ou perdre la supériorité numérique est un facteur important, voire essentiel dans la confrontation. C’est bien pour cela que depuis les années 2000 la guerre informatique, offensive et défensive, est devenue structurante dans les moyens d’action des nations. En France le tournant a été pris en 2008 par le Livre blanc sur la sécurité et la défense qui en a fait une priorité. L’histoire tout d’abord nous apporte des exemples : l’époque d’extension du commerce maritime avec son lot de pirates, de corsaires, de libertaires qui côtoient l’activité militaire, de pêche et commerciale des nations avec encore l’expansion des grandes compagnies maritimes qui vont défier les rois, un peu aujourd’hui comme les GAFA et autres grands acteurs civils du numériques, qui sont des attributs de puissance et d’influence, voire de mise sous dépendance pour ceux qui n’arrivent pas à suivre le rythme effréné des évolutions technologiques, on peut penser au traitements et circulations des données, à l’intelligence artificielle, ou encore à la 5G, aux câbles sous-marins, aux data center et à leur puissance de calcul, au quantique…. La mer est source de richesses et d’échange, mais voit aussi son lot de prédateurs aux statuts divers, d’actions à distance contre la terre, de blocus…. Cet espace est non régulé autrement que par la force, les cargaisons diverses or, drogue, thé, esclaves, biens manufacturés crée de la richesse et permettent la domination et l’expansion des nations maritimes. La cargaison d’un côté, les données de l’autre. Les Etats ont réagi et su trouver des formes de souverainetés maritimes à géométrie variable, su s’accorder et coopérer face à la piraterie. Le droit maritime a mis 300 ans à éclore et à se structurer, pour le numérique on ne peut pas être dans le même calendrier…… Force est de constater que si les droits nationaux savent rapidement évoluer, il n’en est absolument pas de même pour le droit international où peu de progrès ont été faits depuis 2009. Beaucoup de choses restent à inventer…. Ensuite la mer est un espace toujours en mouvement, un monde fluide, d’une force qui vous dépasse… avec ses zones plus ou moins bien connues comme les grands fonds… On peut les comparer au « dark web » très mal cartographié et en mouvement….

10/ Quel personnage historique s’étant illustré jusqu’au XVIIIème siècle feriez-vous volontiers intervenir à notre époque ? Et pour quelle raison ?

Etant marin je ne peux que penser à Surcouf chef de guerre plein d’audace qui pensait hors des sentiers battus pour surprendre et défaire ses adversaires pourtant plus puissants, être mobile, les surprendre pour acquérir localement la supériorité et les défaire en leur imposant l’heure, le lieu et le contexte de l’attaque. Un chef de guerre. Dans le numérique c’est un peu comparable, il faut combiner innovation tactique, et innovation technologique, un petit groupe audacieux peut mettre à mal une organisation bien plus puissante en exploitant ses faiblesses et ses failles, pas en allant l’attaquer de front, là où il est puissant. L’initiative revient souvent à l’attaquant et une organisation complexe est très difficile à défendre, trouver et exploiter le point faible, le maillon faible souvent humain par ruse, gagner la guerre du temps par la surprise. Cela ne s’improvise pas… il faut beaucoup d’agilité intellectuelle, d’entrainement, de connaissance du terrain, et savoir prendre des risques calculés. Le combat comporte toujours un volet « force morale » et cohésion de ses équipes. Le Cyber n’y déroge pas.




L’autonomie stratégique va de pair avec la souveraineté.

Avertissement : Souveraine Tech revendique par vocation une approche transpartisane. Seule nous oblige la défense des intérêts supérieurs de notre pays. Nous proposons ainsi un lieu de « disputatio » ouvert aux grandes figures actives de tous horizons. La parole y est naturellement libre et n’engage que ceux qui la prennent ici. Cependant, nous sommes bien conscients des enjeux en présence, et peu dupes des habiles moyens d’influence plus ou moins visibles parfois mis en œuvre, et dont tout un chacun peut faire l’objet, ici comme ailleurs. Nous tenons la capacité de discernement de notre lectorat en une telle estime que nous le laissons seul juge de l’adéquation entre le dire et l’agir de nos invités.


vendredi 15 septembre 2023
Camille Roux est présidente et cofondatrice de Themiis.

1) Quelle place la France occupe-t-elle aujourd’hui dans le concert des nations et des organisations ?

La portée de la voix de la France a beaucoup diminué depuis 20 ans. C’est un fait. Les derniers coups d’éclat, dont on peut être fier, ont été la prise de position de Dominique de Villepin à l’ONU contre la guerre en Irak, et le sommet de Paris avec la COP21 en décembre 2015, qui a donné naissance à un accord international sur le climat, signé par la quasi-totalité des États du monde. Cette rétractation de l’écho de la voix de la France est due en partie aux errements de jugement dirais-je pour faire court sur certains dossiers, mais aussi et surtout parce que la France elle-même est moins attractive. Mode de vie, culture, politique, philosophie, éducation… la France est beaucoup moins pionnière. En 2007, Donald Morrisson titrait un article du Time Magazine ainsi : « the death of the French culture ». Propos sûrement exagéré qui a fait couler beaucoup d’encre, mais qui mettait le doigt sur notre perte d’influence en termes de soft power.

Depuis il y a eu les images lors des manifestations des gilets jaunes contaminées par les black blocks et cette photo symbolique des destructions de l’arc de triomphe…sorte d’image apocalyptique en miroir de la France d’aujourd’hui. Or pour rayonner, pour dire les choses simplement, il faut que « cela aille bien chez soi ». Dans les relations internationales, son terrain de jeu s’est réduit également, la France a des forces militaires pré-positionnées un peu partout dans le monde, un réseau diplomatique qui reste important même s’il s’est réduit ces dernières années, mais on mesure qu’elle a du mal à peser, par exemple dans la zone indo-Pacifique, au milieu des grands. Sur tous les grands dossiers internationaux de ces dernières années, Syrie, Libye, Iran, Liban notamment, la France a peu souvent joué un rôle de premier plan, ou bien, pire son implication a été fortement critiquée (cf cas de la Libye avec les conséquences que l’on connait).

Donc faite de « succès achevés et de malheurs exemplaires » pour reprendre l’expression du Général de Gaulle, la France a perdu son rang dans le grand concert mondial des nations. Cela dit, faire ce constat, cela ne veut pas dire que tout serait inexorablement en déclin. La France a des atouts, elle reste ce pays « poil à gratter » qui a une façon particulière d’aborder les sujets, et il faut au-delà de notre statut (membre permanent du conseil de sécurité, 27 représentations permanentes ou délégations auprès des instances internationales, etc.), retravailler nos fondamentaux (est ce que la notion de puissance d’équilibre(s) fonctionne encore ?), afin que ce que la France a à dire soit écouté, et suivi. Il faut revoir pour cela le contenu, mais aussi les vecteurs, et la forme de notre présence dans le concert des nations, pour redevenir une puissance de confiance.

2/ Comment la cybermenace vous semble-t-elle en mesure de redistribuer les cartes dans les relations internationales ?

Nous sommes dans une cyberguerre mondiale. L’espace cyber est sans doute l’espace le plus confrontationnel à l’heure actuelle. La cour pénale internationale vient d’ailleurs de considérer cette semaine que des actes commis dans le cyberespace pourraient constituer des crimes de guerre. La quasi-totalité de nos vies étant régie par des réseaux informatiques, cela multiplie nos potentielles fragilités, et divise le monde en deux camps : ceux qui ont les moyens de mener ces attaques, et de les exploiter ensuite, et ceux qui restent à la traine. Ce différentiel technologique gigantesque entre les nations redistribue très clairement les cartes. Parce que les potentialités et les conséquences de ces cybercrimes sont énormes et peuvent donner un avantage très grand à celui qui les commet (en termes d’informations piratées, de surveillance – cf Pegasus- ou de paralysie de la cible notamment). Toutes les notions de sécurité, de confidentialité, de contrôle, sont remises en cause. Avant on employait à tout va « combien de divisions », aujourd’hui il faut dire aussi « combien de hackers » ? Enfin, le cyber c’est l’espace du façonnement des opinions publiques, et donc du contrôle des marqueurs démocratiques (influence sur les élections par exemple). C’est par essence même un outil clé de souveraineté. Dans ce monde soi-disant ultra contrôlé, régulé, normé qu’est le nôtre, l’espace cyber est enfin le lieu où s’opèrent des réorganisations sociétales profondes (dark web, ventes mafieuses, crypto monnaies etc..) qui elles aussi participent à redistribuer les cartes dans les relations internationales.

3/ Comment pouvez-vous décrire le niveau d’acculturation de la France aux enjeux de la guerre informationnelle ?

Je pense qu’il faut dissocier 2 choses : l’action de l’État en matière de guerre informationnelle pour commencer. Celle-ci est beaucoup plus offensive qu’elle ne l’était il y a quelques années à mon sens, et parmi ces actions, il faut distinguer celles qui sont ouvertes (officielles) et celles qui sont clandestines. Sur ce dernier volet, nous n’allons sûrement pas assez loin car nous sommes d’abord une démocratie – nos modalités d’actions diffèrent des régimes autoritaires-, et nous sommes aussi régis par des mécanismes de transparence et de contrôle qui nous limitent sûrement. En face, ceux qui nous affrontent dans les champs immatériels, n’ont pas les mêmes retenues ou états d’âme. Ce qui est probable, c’est que nous avons mis du temps à rentrer dans une culture offensive de la guerre informationnelle, et à contrer les attaques envers la France par exemple en provenant des puissances étrangères. Elles ont commencé il y a longtemps pour ce qui est de l’Afrique, on s’est réveillé tard. On en voit les résultats aujourd’hui très clairement. Mais au niveau de l’État, les esprits sont quasiment tous sensibilisés à cette guerre informationnelle. Et historiquement d’ailleurs, la France a été à la pointe de ces sujets, même si cela avait été délaissé depuis la fin de guerre froide pour diverses raisons.

A chaque strate de la machine étatique, vous avez aujourd’hui des entités qui s’occupent de la guerre informationnelle. Est-ce que cela est bien coordonné, est ce que cela permet des actions offensives ou défensives très rapides, efficaces ? Est-ce que nous allons assez loin dans la construction de narratifs (y compris pédagogiques) pour asseoir nos positions ? Est-ce que nous avons « la masse » nécessaire pour contrer et nous-même orienter et désinformer, si on souhaite aller jusque-là, pour servir nos intérêts ? Pas assez, probablement. Ensuite il y a les lobbys, les institutions, les groupes d’intérêt divers etc…comme dans tous pays ils agissent, font valoir leurs intérêts, orientent et manipulent les masses. Certains sont victimes de cette guerre de l’information, il est toujours très facile d’agir sur les biais cognitifs de certaines cibles, d’autres contre -attaquent. C’est le jeu. Les Français ne sont pas plus ou moins acculturés à la guerre informationnelle que d’autres citoyens d’autres pays. Mais dans ce domaine, comme pour beaucoup de choses, ils n’agissent pas assez vite, ne sont pas assez agiles et officient souvent en réaction. En fait, la question de fond, c’est : jusqu’où sommes-nous capables d’aller ? Quels compromis avec nos propres valeurs on est prêt à faire quand on estime que la patrie est attaquée et que les intérêts de la France et de ses citoyens sont en danger ? Quelles lignes est-on capable de déplacer entre le bien et le mal, la notion d’amis et d’ennemis, sans jamais devenir un État voyou ? ou alors à partir de quel seuil estimerait -on utile de le faire ? Sommes-nous prêts à agir de manière froide et brute, tout en restant derrière les rideaux, et avec grâce, pour défendre les intérêts de la France ? Et dans ce cas, quelle légitimité démocratique donner à ce processus ?

4/ Percevez-vous des signes qui annoncent l’avènement d’un monde différent que le monde globalisé auquel on est habitué ? Et le cas échéant, quelle forme le voyez-vous adopter ?

Oui il y a un certain nombre de signes. La globalisation, c’est-à-dire l’intégration des marchés sur le plan mondial, ne va pas disparaître du jour au lendemain. En revanche elle va changer de forme, et la dynamique des flux va se réorienter. D’abord pour des considérations très pragmatiques de fonctionnement des chaînes d’approvisionnement, de coût du transport, de l’énergie, des pénuries, des sanctions, etc. Et en parallèle, le sens des appartenances des groupes nationaux va se modifier, et les repères qui leur sont liés, vont changer de grammaire. Le tableau est le suivant : pluri-polarité et multi-alignement du sud global, regroupement de pays dans une forme de croisade anti-occident , en tout cas dans un mouvement de refus de son hégémonisme (voir le dernier sommet des BRICS) sur le thème des valeurs (après la contre-culture, mouvement que l’on pourrait qualifier de « contre-décadence » ) et de la monnaie (dédollarisation de l’économie même si on en est encore loin), antagonisme Chine –États-Unis, décrochage économique sévère de régions entières dû entre autres aux instabilités politiques, sécuritaires et climatiques, prégnance et développement des mafias dans tous les secteurs économiques, multiplication et accroissement des menaces cyber, compétition encore plus féroce pour les ressources, réveils identitaires, migrations climatiques. En prenant en compte tous ces paramètres, nous allons vers un monde ultra instable, chaotique, avec à la fois d’une part une dynamique de la norme, du tout contrôle, et de la transparence (qui serait plutôt l’apanage ce que l’on nomme « l’occident »), avec l’idée que plus on est anxieux plus on régule comme action de réassurance, et d’un autre un monde plus sauvage, pas forcément moins contrôlé en revanche pour ce qui est des régimes autoritaires, mais dans tous les cas moins régulé. Avec en toile de fond, la fin du monopole occidental sur les affaires du monde, la fin des alliances traditionnelles, et une diplomatie obscurcie par de la gestion de crises permanentes. Et donc in fine, on chemine de plus en plus vers des groupes de pays qui se réuniraient sur des considérations plus politiques qu’économiques (avec des blocs où le volume des échanges ne serait pas forcément le critère de réunion), et donc vers une mondialisation / globalisation que l’on pourrait qualifier de fragmentée. Ce monde a commencé depuis le début des années 2000 en fait. Beaucoup ont refusé de le voir ou ronronnaient tranquillement avec des schémas de pensée anciens, parce qu’ils étaient confortables et qu’ils étaient surtout plus rassurants pour une partie de l’Occident.

5/ Quelle est la vision dont le président de la République vous semble porteur pour l’avenir de notre pays ?

Le président de la république me semble porteur avant tout d’une vision essentiellement économique pour l’avenir de notre pays. Beaucoup de réformes ont été menées, certaines sont allées dans le bon sens. La France a su conquérir beaucoup d’activités financières de la City après le BREXIT, les investissements directs étrangers (IDE) sont dynamiques, ce qui est un signe de la vitalité de l’attractivité économique du pays, dans un environnement international complexe. Mais il manque quelque peu cette patte politique, c’est-à-dire savoir sentir la France éternelle, ses régions, ses particularismes, comprendre les symboles qui sont induits dans toute action politique ; un certaine culture des relations internationales également fait défaut (on ne passe pas uniquement quelques heures dans un pays en Afrique…) et des rapports de force (nos alliés ne sont pas toujours nos amis). Et donc, il manque cette vision d’ensemble. Non pas pour en faire un fourre-tout économico-diplomatico-sécuritaire, mais pour avoir une vraie stratégie et se fixer un cap et des lignes rouges. Aujourd’hui par exemple, on parle de souveraineté à tous les étages, mais, – et votre site s’en fait noblement souvent l’écho – , des fleurons stratégiques et des pans entiers de notre industrie passent entre les mains de capitaux étrangers, ce qui compromet sérieusement notre souveraineté industrielle. En outre, le Président porte une vision essentiellement européenne, nul ne peut lui contester cela, qui peine parfois à réorienter sa politique en cours de marche, quand nos partenaires principaux ne sont plus forcément nos alliés sur une certain nombre de sujets (exemple de l’Allemagne).  Enfin, le Président est conscient de l’importance de la dynamique de l’influence, dont il a fait une priorité stratégique depuis 2022. Quels outils va-t-il mettre en place pour cela ? Je suis partagée entre l’idée de dire « enfin ! » et d’un autre côté, le propre de l’influence, c’est justement d’en faire sans jamais le dire…. Plus on va véhiculer un discours officiel de l’influence, plus on risque de se voir rejeté.

6/ L’idée de coopération semble battue en brèche par la vivacité et la brutalité des antagonismes. Pouvez-vous nous donner des motifs d’espérance ?

Plus il y aura des crises, et plus il y aura un besoin de coopération, dans tous les domaines. Il nous faut être plus créatifs et multiplier les formes de coopération, et savoir aussi… agir entre les lignes…et donc il faut également favoriser l’émergence de nouveaux acteurs de la coopération, société civile ou entreprises privées. La confrontation amène aussi des idées, des nouvelles alliances…. Un peu comme les couteaux qui s’aiguisent entre eux. De cette brutalité des antagonismes que vous évoquez, il peut sortir aussi de grandes choses. Cette accélération des crises ces dernières années, cela a sans doute contribué aussi à nous réveiller et à sortir d’une certaine torpeur qui nous empêchait quelque part de réfléchir à de nouveaux mécanismes de coopération. Ce qui est certain, c’est que dans cette idée de coopération, cela ne sera plus les pays du Nord pour les pays du Sud, mais certains pays du Nord avec certains pays du Sud.

7/ Dans l’argumentaire de Themiis, vous parlez d’autonomie stratégique et non de souveraineté. Est-ce à dessein et si oui pour quelle raison ?

L’autonomie stratégique va de pair avec la souveraineté. Sans autonomie stratégique, un pays est dépendant et ne peut jouir réellement de sa souveraineté. C’est une composante de la souveraineté si vous préférez.

8/ On peut lire beaucoup de commentaires condescendants à l’endroit de l’Afrique. Dans quels domaines pensez-vous que nous autres Français devrions nous y prendre à deux fois avant de verser dans ce travers ?

Notre désinfluence en Afrique c’est le grand sujet du moment. La claque est magistrale. Beaucoup de choses ont été dites, écrites sur ce sujet, je ne vais pas y revenir. La question que je me pose toujours c’est: quand est ce que l’administration et les hommes politiques rendront des comptes de leurs actions ? Pour répondre à votre question, dans tous les domaines on devrait s’y prendre à deux fois avant d’être condescendant ! Convaincre l’autre, ce n’est pas le mépriser, lui donner des leçons et l’humilier. Pour construire des partenariats solides, il faut se mettre à la place de l’autre, le comprendre, saisir ses évolutions, ses besoins, ses envies, ses réticences. Le monde a tellement changé ces 20 dernières années, tout va très vite, et on ne nous attend pas. Donc il faut être agile, à l’affut des changements, pragmatiques et gracieux. Or on est trop engourdis dans notre mode de fonctionnement, on met trop de temps à percevoir les changements (exemple en Afrique : les sociétés africaines changeaient et on continuait avec une « coopération à la papa »), on est régi par l’idéologie, et on est « lourdingue » avec une position de donneur de leçons qui insupporte. Donc on nous met dehors.

9/ Qu’est-ce qu’une nation heureuse en 2023 ?

Ce serait une nation où il y aurait moins de confrontations entre les différentes composantes de la société, plus d’harmonie, moins de rapports de force entre les groupes sociaux, où les familles ne seraient pas angoissées pour remplir leur réfrigérateur et terminer le mois, où chaque parent pourrait se dire que l’ascenseur social fonctionne encore et que nos enfants vivront mieux que la génération précédente. Bref une nation où l’on pourrait vivre dignement de son travail et pouvoir se projeter dans l’avenir avec sérénité et espérance. Une nation heureuse c’est une nation où on ne serait pas esclave des autres, et où notre mode de pensée resterait libre de toute emprise des algorithmes…. Ce serait une nation où l’on se serait ré approprié la notion du temps. Ce serait aussi une nation qui est fière d’elle-même, qui n’aurait pas à devoir sans arrêt s’excuser de son histoire, de ses traditions, qui aurait fait la synthèse avec paix et courage de ses échecs et de ses succès, et dans laquelle l’apprentissage des connaissances et surtout la capacité à raisonner, seraient au cœur du projet de société. Ce qui menace aujourd’hui fondamentalement, c’est l’obscurantisme, la violence mécanique, immédiate, systématisée, dans le débat et dans l’espace publics. En d’autres termes, ce serait une nation qui replacerait l’individu au centre de préoccupations primaires : vivre en harmonie avec son environnement, se redonner du temps, s’instruire, s’élever spirituellement quelle que soit la manière, et en même temps une nation qui rattacherait cet individu à un collectif qui ferait sens.

10/ Que diriez-vous à quelqu’un qui hésiterait à l’idée de soumettre sa candidature à une session nationale de l’IHEDN (majeure souveraineté bien sûr) ?

Je lui dirais qu’il faut y aller les yeux fermés ! A l’IHEDN, on arrive souvent à un âge où on a déjà parcouru un petit bout de chemin. Si vous êtes sélectionné, c’est que l’Institut considère que vous avez réussi plus ou moins dans votre vie professionnelle, au sens où vous allez compter auprès de vos pairs pour faire passer des messages sur la résilience de la nation par exemple, ou l’esprit de défense. Non seulement cela va vous remettre dans le bain de la formation, ce qui est essentiel tout au long de la vie, comme si vous retourniez sur les bancs de l’université, mais surtout, à ce stade justement de votre développement personnel et professionnel, cela évite que vous vous ankylosiez ou vous sclérosiez ! Le sel de cette formation, c’est de confronter ses points de vue, ses idées (y compris reçues), avec des gens qui ont un parcours radicalement différent du votre, en mélangeant des chefs d’entreprises, petites et grandes, syndicalistes, chercheurs, journalistes, personnes travaillant dans le secteur associatif, ONG, civils et militaires, etc… Ce brassage est intellectuellement stimulant et humainement très riche. Vous apprenez à découvrir des gens avec des parcours dont les aspérités ne se devinent pas au premier abord. Ceux qui en tirent vraiment partie sont ceux qui ouvrent leurs chakras et sont capables de se dire : ok, je reprends tout de zéro. Et pour reprendre Pierre Desproges, ne pas oublier d’être un peu fêlé pour laisser entrer la lumière….




Créons une agence nationale de la souveraineté à partir du modèle ANSSI 🇫🇷 !

Avertissement : Souveraine Tech revendique par vocation une approche transpartisane. Seule nous oblige la défense des intérêts supérieurs de notre pays. Nous proposons ainsi un lieu de « disputatio » ouvert aux grandes figures actives de tous horizons. La parole y est naturellement libre et n’engage que ceux qui la prennent ici. Cependant, nous sommes bien conscients des enjeux en présence, et peu dupes des habiles moyens d’influence plus ou moins visibles parfois mis en œuvre, et dont tout un chacun peut faire l’objet, ici comme ailleurs. Nous tenons la capacité de discernement de notre lectorat en une telle estime que nous le laissons seul juge de l’adéquation entre le dire et l’agir de nos invités.


vendredi 8 septembre 2023
Lorraine Tournyol du Clos Dang-Vu est Conseillère spéciale du président de l’
Elle a notamment publié pour l’institut un rapport incontournable : « Repenser la souveraineté »

1/ Certains reprochent au terme “souveraineté” de relever de l’anachronisme. Qu’en pensez-vous?

Si l’idée est de dire qu’il est dépassé de parler de souveraineté, je ne suis absolument pas d’accord !

La question de la souveraineté, c’est celle du contrôle : qui gouverne ? Qui décide ? Qui a le dernier mot ? C’est une question aussi fondamentale que, à titre individuel, celle de se nourrir, se protéger, aller et venir… Des fonctions essentielles vous dirait Maslow !!! C’est donc un terme très actuel, intemporel même. A sa naissance, la Ve République l’a inscrite dans sa Constitution (le Titre 1er s’intitule “de la Souveraineté”), l’ONU également (article 2 de sa charte). Et, aujourd’hui, la souveraineté revient sur le devant de la scène dans ce deuxième quinquennat : deux de nos ministères (Bercy et Agriculture) en portent le nom. La souveraineté n’est donc pas un anachronisme et nos fragilités structurelles actuelles viennent d’ailleurs sans doute de son affaiblissement.

2/ Pouvez-vous nous dire ce qu’est la « tragédie des horizons » ?

La Tragédie des horizons est à la fois le titre et un chapitre de ma note stratégique de l’Institut Choiseul sur la souveraineté, écrite début 2022. C’est une expression que j’ai adaptée de la réflexion climatique. Les horizons en question sont ceux du long terme et du court terme. La tragédie vient de leur opposition fréquente et, parfois, insoluble. Ainsi, la défense de la souveraineté se pense à long terme or, à long terme, nous serons tous morts. Et, entre temps, il nous faut vivre au mieux !

Par exemple, l’industrie textile française a dépéri dans les années 1980, du fait de la concurrence asiatique (chinoise puis bengladaise, pakistannaise ou vietnamienne) : elle y a perdu les 2/3 de ses effectifs (de 1986 à 2004) ! Mais pour les entreprises qui se sont délocalisées, détruire des emplois en France (dans les Vosges ou le Nord-Pas-de-Calais notamment) était parfois la seule solution pour ne pas sombrer elles-mêmes…

En résumé, la tragédie des horizons se joue donc quand on est confronté au dilemme “souveraineté durable vs survie immédiate !

3/ Les règles actuelles du libre-échange vous semblent-elles « fair » (justes) pour tous ? Et si non, à qui profitent-elles ?

Le libre-échange est avant tout un mythe, un concept idéal comme celui de la “concurrence pure et parfaite” des théories économiques. Un échange est toujours un rapport de force et n’est jamais parfaitement libre. Le libre-échange absolu, c’est simplement la loi de la jungle, la loi du plus fort. Mais sans liberté, pas d’échange non plus ! Les économies planifiées, à la mode stalinienne, ont toujours été des désastres…

Je crois donc qu’il faut être pragmatique. Aucun pays ne peut aujourd’hui vivre replié sur lui même. Et au milieu de tant d’interdépendances entre États, le commerce est un levier clé de la souveraineté. Pour moi, le libre échange est donc un moyen et pas une fin, dont le cadre doit être établi en vue du bien commun de la Nation. Pour paraphraser Machiavel (guerre), “le libre échange est juste quand il est nécessaire.”

Le rôle des institutions est donc de préserver dans les échanges la plus grande liberté possible qui ne devienne pas nuisible. On appelle cela parfois le protectionnisme ciblé (Friedrich List 1843), qui n’est ni plus ni moins que ce qu’a fait De Gaulle avec le nucléaire, ce qu’on fait les Japonais pour les voitures, ce que font les USA avec l’Inflation Reduction Act et que tente aujourd’hui l’Europe sur les semis conducteurs et les batteries électriques avec les PIIEC (projet important d’intérêt européen commun).

4/ Que vous inspire l’inscription d’une idée de souveraineté pérenne dans le cadre d’une alternance politique perpétuelle ? Qu’est-ce que cela suppose pour être viable ?

La protection de la souveraineté, on l’a dit, est une stratégie de long terme. C’est l’un des sujets qui dépassent les clivages politiques.

En théorie, on pourrait imaginer de nombreux dispositifs de garantie de défense de la souveraineté par les gouvernements successifs – ou plutôt d’interdiction d’aliénation de la souveraineté. C’est d’ailleurs déjà en partie le rôle du Conseil constitutionnel, notamment dans son contrôle des engagements internationaux de la France. On pourrait aussi l’affecter comme mission supplémentaire à une des commissions parlementaires (celle des Lois par exemple).

Mais il faut rester prudent pour ne pas tomber dans un gouvernement des juges ou une démocratie parlementaire type IVe République (sauf si c’est ce que nous voulons, naturellement). C’est le gouvernement qui conduit la politique de la Nation, et il est sain qu’il ait une certaine liberté de manoeuvre. Le contrôle ne doit pas exclure la confiance !

D’autant plus que la défense de la souveraineté est une stratégie de long terme qui nécessite parfois des ajustements pragmatiques de court terme. Par exemple, dans l’histoire du développement d’une production nucléaire propre d’électricité, il a été nécessaire de reconnaître la moindre qualité du modèle initial graphite FR pour se tourner vers un modèle plus performant vapeur US (modifié par la suite en modèle à eau pressurisée) via achat temporaire d’une licence tout en investissant massivement dans une technologie propre qui nous a permis par la suite de devenir indépendant.

En revanche, aux élections, peut-être que chaque président sortant devrait répondre de son bilan en ce domaine, soit devant le Parlement représentant la Nation (seule détentrice de la souveraineté en propre), soit directement devant le peuple (télévision ou internet). Et que chaque candidat devrait aussi présenter un projet personnel en ce sens.

5/ La France agit-elle et s’exprime-t-elle comme une puissance ? En assume-t-elle seulement l’idée ?

La France a été une grande puissance. Elle l’est de moins en moins. On peut jouer sur les mots, “ancienne grande puissance”, “puissance régionale à rayonnement mondial”. La France n’est probablement plus une grande puissance, même si elle en a conservé quelques attributs (membre permanent du Conseil de sécurité de l ONU, grand réseau diplomatique, 2ème territoire maritime mondial, énergie nucléaire maîtrisée, armée non négligeable) et le potentiel à le redevenir.

En revanche, ce qui la plaçait clairement au coeur de la scène internationale (son empire colonial, son influence militaire et politique, sa politique étrangère “non alignée”, son industrie, ses services publics, etc.) s’efface peu à peu depuis 70 ans. Ce qui se passe en Afrique ou au sein de l’OTAN montre que, à tort ou à raison, nous nous y résignons.

6/ Que penserait le Duc de Choiseul de la situation de la France s’il était réveillé de son profond sommeil ?

Qui était donc Étienne François de Choiseul ? Un homme d’État de Louis XV, ministre des Affaires étrangères, secrétaire d’Etat à la guerre et à la Marine puis Premier ministre. Il est à peine ministre quand la France essuie une défaite des plus humiliantes contre l’Angleterre et la Prusse (guerre de 7 ans). Au moral, il s’agissait d’un homme intelligent et courageux, qui apercevait chez les gens leur talent avant leur caste.

C’est à lui que l’on doit la renaissance de la Marine française, dès 1761, par une vision large, de long terme et astucieuse. Par exemple, pour pallier à la fois la pénurie de marins, les arriérés de soldes non payés et le manque général d’argent, il invente un nouveau modèle d’équipage en puisant dans les milices garde-côtes : il y a donc désormais à bord « une proportion plus grande d’hommes moins habitués à la navigation, voire totalement étrangers à la mer, mais solidement encadrés par un petit groupe d’officiers mariniers et matelots expérimentés » (Le Goff). Tant bien que mal, il redevient possible d’armer des bâtiments.

On admire en lui son ingéniosité à trouver, dans un contexte difficile, tous les moyens possibles de mettre en oeuvre sa force réformatrice au service de la puissance française.

Je pense que Choiseul ferait du Choiseul en restaurant la fierté d’être français, en repoussant les ingérences et en tissant des alliances intelligentes « en famille ».

7/ Dans tous les domaines, c’est l’image de l’oligarchie qui vient en premier pour décrire notre pays. Comment ressourcer nos élites pour nous sortir enfin de la consanguine pusillanimité ?

Je ne crois pas que la France soit une oligarchie, elle est bel et bien une démocratie ! Mais tout régime même le plus égalitaire est dirigé par une élite. Je crois même qu’en termes de corruption et copinages, la situation est plus saine qu’il y a 30 ans (sous le règne des grands barons de province comme on les appelait, et qui contrôlaient toute une région comme un monarque) ou même que sous la IVème République.

La République française est dirigée par une élite mais qui oublie parfois qu’elle est impuissante à diriger seule. Il lui faut le soutien politique et financier du Peuple. Il lui faut un contrat social, qui est plus qu’une seule élection. Or le peuple ne peut pas signer un contrat social dont il ne comprend pas les termes !

Aujourd’hui, nos moyens financiers étant rares (notre dette est à 113% de notre PIB), les priorités doivent être d’autant plus claires avec des ordres grandeur précis, des efforts également répartis entre les différents acteurs. Notre personnel politique, comme nos lois, sont devenus “bavards”, c’est-à-dire qu’il y a des messages, des annonces, des chiffres mais on ne sait plus ce qui relève du souhait, de l’obligation, de l’engagement, de l’objectif… On ne hiérarchise pas suffisamment les priorités et on évalue mal les coûts de leurs actions. Ce qui conduit à l’éparpillement de nos ressources et nos efforts.

Je pense que nos élites ne sont pas assez ambitieuses pour notre pays et souffrent d’un manque de vision ou, pour certaines, de formation.

8/ Quels sont à vos yeux les dix premières mesures que devrait prendre un nouveau gouvernement afin de recouvrer une forme de souveraineté technologique ?

1. Priorité des priorités : le cloud souverain ! S’appuyer sur les clouds de confiance déjà existants et développer une stratégie pour obtenir au plus tôt un produit parfaitement indépendant.

2. Appuyer la concentration et l’interoperabilité des logiciels européens, pour avoir des vraies offres communes et viables en mesure de concurrencer les GAFAM dans les appels d’offres.

3. Soutenir la réindustrialisation des entreprises de technologie françaises, aider à la relocalisation des entreprises existantes, garder et amplifier nos pépites, concentrer nos efforts sur des champions couplée à l’aménagement du territoire.

4. Alerter et aider à la sécurisation des chaînes d’approvisionnement au profit de toutes les équipementiers électroniques stratégiques.

5. La souveraineté est l’affaire de tous ! Rédiger un livre blanc avec des bonnes pratiques de la souveraineté technologique en entreprise (formation, achats, recrutement, externalisation…). Mettre des formations à usage des dirigeants en ligne : embarquer tous les dirigeants d’entreprise est selon moi une priorité, pas uniquement pour des questions d’exemplarité mais pour qu’ils soient moteurs dans la défense de la souveraineté

6. Avoir des incentives positives pour les entreprises qui joueront le jeu de la réindustrialisation et de la souveraineté appliquée à leurs process et principes RSE.

7. Mener une politique d’éducation agressive en faveur de la scientification de notre jeunesse, du recrutement et du maintien de nos chercheurs et ingénieurs dans nos entreprises françaises. Proposer des financements et des contrats de 10 ans, sous condition de réussite à la formation supérieure, pour tous les élèves ruraux ou défavorisés (modèle de l’incitation à l’installation des médecins).

8. Entrer résolument dans une phase de planification à 5 ans de notre vision . Mettre des priorités (et donc savoir renoncer pour éviter la dispersion des efforts) et dérouler un plan d’action. Mandater le commissariat au plan pour remettre des travaux d’ici 6 mois, avec budgétisation et timeline.

9. Créer une agence nationale de la souveraineté à partir du modèle ANSSI, étendu à la sécurité physique et économique. Notre défense économique est trop éclatée alors que la menace est globale.

10. Communiquer clairement sur le plan national, sur l’urgence d’une mobilisation et sur des Quick wins. Pour montrer que le changement, c’est maintenant !

9/ Ursula von der Leyen est pressentie pour devenir secrétaire générale de l’OTAN. Comment réagir sereinement à cette perspective ?

L’OTAN a pour but la sauvegarde de la liberté et de la sécurité de tous ses membres par des moyens politiques et militaires. Il faut donc en théorie des capacités mobilisatrices et non partisanes même si, en pratique, l’OTAN a clairement une hypertrophie anglo-saxonne qui mériterait, du point de vue français, un rééquilibrage net. Les guerres US récentes menées avec ou sans l’OTAN souffrent en effet globalement d’un manque de vision et de plan de continuité dans la paix (Afghanistan, Irak, Syrie, Ukraine).

Or on ne peut pas dire qu’à la Commission Européenne, Ursula von der Leyen soit parvenue à mobiliser et unir. Pour l’Ukraine, l’UE est même sortie divisée, avec un pan entier de l’UE désormais sous parapluie US. Et si Ursula von der Leyen fait tout en effet pour devenir secrétaire général de l’OTAN, elle le fait surtout en adoptant de manière très régulière la position des USA car elle aura besoin de leur adoubement. À l’OTAN, Ursula von der Leyen ne sera pas forcément le meilleur soldat pour défendre les intérêts français. Ursula von der Leyen saura-t-elle ou voudra-t-elle prendre un nouveau tournant ? Si non, ce sera la continuité avec un risque accru de marginalisation des non-atlantistes.

10/ L’argent, la force, le nombre et la technique occupent beaucoup de place dans notre quotidien. Y voyez-vous encore un avenir pour l’esprit ? Avec un e minuscule et / ou majuscule.

L’argent, la force, le nombre et la technique sont des éléments importants, bien sûr. Ce sont des facilitateurs (en cas d’abondance), ou des contraintes (en cas de manque). Pour exprimer l’importance de ces facteurs physiques, Napoléon disait : “les États font la politique de leur géographie”. Mais, réciproquement, la géographie est parfois modifiée par la politique. Matière et esprit interagissent.

La politique nationale, l’esprit patriotique, l’unité citoyenne sont aussi nécessaires à la souveraineté, et trop souvent oubliés. Plusieurs fois dans l’histoire, la France s’est trouvée matériellement dans un état déplorable et, plusieurs fois, une volonté politique, un sursaut national lui a permis de se relever. On pense bien sûr au 18 juin 1940. Mais aussi au 9 juin 1815, acte final du congrès de Vienne : sans Talleyrand, la France napoléonienne, détestée et vaincue par le reste de l’Europe y aurait été dépecée.

On pense aussi à cette anecdote célèbre pendant la seconde guerre : un ministre anglais demandait à Churchill s’il était pertinent d’augmenter le budget de la culture et ne pas plutôt le transférer aux armées. Churchill avait répondu : “Si nous ne défendons pas notre culture , pourquoi nous battons nous?”

Aujourd’hui, après avoir parlé d’État providence à propos du modèle social français, certains en viennent à parler “d’État nounou”. Ce qui pose une question : que voulons-nous être ? Une grande puissance ? Un Luxembourg, un Koweït ? Ce sont des choses à mettre au clair dans le contrat social pour éviter les malentendus.




Il n’y a pas de manipulation de l’opinion sans une opinion manipulable.

Avertissement : Souveraine Tech revendique par vocation une approche transpartisane. Seule nous oblige la défense des intérêts supérieurs de notre pays. Nous proposons ainsi un lieu de « disputatio » ouvert aux grandes figures actives de tous horizons. La parole y est naturellement libre et n’engage que ceux qui la prennent ici. Cependant, nous sommes bien conscients des enjeux en présence, et peu dupes des habiles moyens d’influence plus ou moins visibles parfois mis en œuvre, et dont tout un chacun peut faire l’objet, ici comme ailleurs. Nous tenons la capacité de discernement de notre lectorat en une telle estime que nous le laissons seul juge de l’adéquation entre le dire et l’agir de nos invités.



Vendredi 1er septembre 2023
Maï-Linh Camus est présidente et fondatrice du cabinet Prisme Intelligence

 

1/ Vous avez servi cinq ans sous les drapeaux, qu’est-ce que cela a changé dans votre manière d’envisager votre activité professionnelle de chef d’entreprise ?


Lors de la réalisation d’une mission il est indispensable d’être efficace et concret. Un objectif est donné, il faut le réaliser ! Cela implique d’être capable de réagir vite, de savoir s’adapter et surtout de bien comprendre le besoin initial pour aller à l’essentiel. Cette rigueur s’applique entièrement au sein des Forces Armées. En tant que dirigeante du cabinet Prisme Intelligence, dans le secteur du renseignement d’affaires, j’applique ces mêmes exigences. J’ai la volonté d’être concrète, efficace et d’apporter une vision appuyée sur le terrain aux dirigeants que j’accompagne Cela s’illustre par la capacité à être efficace dans les techniques de recherche du renseignement et pertinente dans la sélection de ce qui est ensuite communiqué au dirigeant. Savoir lire et comprendre le besoin du dirigeant est nécessaire, ce qui nécessite très souvent d’aller au-delà des premières impressions. Il faut donc faire preuve d’analyse et inscrire nos actions dans la stratégie globale du dirigeant. Nous pouvons être tentés par la curiosité mal placée et se laisser submerger par la surinformation pour finalement noyer l’essentiel. En tant que professionnel du renseignement je me dois d’être objective, factuelle et de travailler sans biais d’interprétation.


2/ Le renseignement continue d’intriguer. Qui peut ou doit le pratiquer, et à quelle fin ? Peut-être même que, tel Monsieur Jourdain, nous y avons tous recours peu ou prou, sans le savoir ?

Le renseignement permet de prendre en compte son environnement pour prendre des décisions. Chaque individu a recours au renseignement quotidiennement de manière inconsciente. C’est un instinctif que de prendre en compte les éléments mis à notre disposition pour prendre la meilleure décision, et un processus qui donc en effet se rapproche de Monsieur Jourdain qui faisait de la prose sans le savoir ! Néanmoins, dans certains domaines tel que le renseignement étatique ou le renseignement d’affaires, il est indispensable de faire appel à des professionnels formés et aguerris. 
L’amateurisme ou la barbouzerie, dans le pire des cas, ne peuvent pas être tolérés. Les enjeux sont bien trop importants et le cadre légal est très strict. Selon moi, il est nécessaire de toujours se demander : « faire du renseignement pour quoi faire et avec quel objectif ? » Avant de réaliser une mission de renseignement, il est important de savoir quels sont les intérêts que nous allons servir et pour quelle finalité. Cela permet de se concentrer sur le cœur de la mission mais également de se situer d’un point de vue éthique.

Au sein du cabinet Prisme Intelligence, nous travaillons uniquement avec des professionnels du renseignement aux savoir-faire particuliers capables d’agir dans le monde entier avec des années d’expériences dans le domaine du renseignement, de l’investigation économique, de la diplomatie et des opérations militaires


3/ Comment analysez-vous, si vous l’observez-vous aussi, l’entreprise de discrédit (de ridiculisation) à l’œuvre contre toute expression, dans l’espace médiatique, de l’idée même de la puissance de la France ?

Aujourd’hui, il y a un débat sur le positionnement de la France sur l’espace mondial du fait de sa place particulière qui bénéficie de relais de puissance important lui permettant d’exprimer une voie à part sur la scène internationale. Il est en effet aisé de trouver sur les médias des articles moquant l’idée de puissance de la France tant sur le plan économique, militaire, social et culturelle. La France se veut être une puissance de premier plan malgré un positionnement réel économique, militaire ou culturel factuellement moyen. Cette place unique s’appuie sur des démultiplicateurs exceptionnels de puissance, héritages de l’Histoire : une place de membre permanent au Conseil de sécurité, la possession de l’arme nucléaire, un réseau diplomatique et culturel de premier rang, un statut de membre fondateur et de puissance moteur au sein de l’Union Européenne… Régulièrement les ressources investies pour maintenir actifs ces relais de puissance sont remises en question, jugées plus utiles peut-être pour être réorientées vers des priorités plus internes ou alors vues comme soutenant une vision passéiste des relations internationales. Plus grave peut-être, cette remise en cause peut également être le fruit de puissances étrangères agissant pour leur propre compte et cherchant à diminuer, critiquer ou restreindre la puissance française.

Néanmoins, cette remise en cause n’est pas autant systématique qu’on veut nous le faire penser.

La France est une puissance d’équilibres (selon les mots du président Macron) qui cherche à défendre une vision particulière des relations internationales et de l’équilibre du Monde. Cette vision est régulièrement expliquée, défendue et argumentée dans les médias, elle est donc présente pour qui se donne la peine de l’écouter ! La question à se poser, sans forcément d’ailleurs chercher à se positionner, serait donc davantage celle de la capacité de résonance : les deux discours sont présents mais il semble que celui critiquant ou relativisant cette place de la puissance française fasse meilleure recette. Je suis donc modérée, et je ne relève pas l’impression d’une entreprise de discrédit systématique à l’encontre de la puissance de la France. En effet, je constate que si le discours négatif est très présent, il existe également dans le même temps des défenseurs de l’idée de puissance de la France dont je fais partie. Il s’agit donc peut-être plutôt d’une question de perception individuelle ou collective.


4/ Les Etats-Unis ont recours aux deepfakes dans le cadre de campagnes de déstabilisation. Devrons-nous inéluctablement nous déplacer sur ce terrain ou est-il encore envisageable en 2023 de livrer cette bataille économique et informationnelle « à la loyale » ? 

Le recours aux deepfakes est avéré dans le cadre de luttes d’influences entre États, voire entre groupes d’opinion et de pression.
Se positionner ou non sur ce terrain renvoie pour les États, les sociétés et les individus au choix des armes avec lesquelles ils se battent : faut-il se priver de quelque chose qui sera utilisé sans états d’âme par l’adversaire ? La question des valeurs est centrale et aujourd’hui la France préfère opposer une capacité de déconstruction des narratifs intentionnellement faussés pour construire sa légitimité et celle de sa stratégie d’influence.

Cependant, dans un conflit plus important, avec des enjeux vitaux, la question resterait posée. Jusqu’où aller par nécessité de s’opposer à la stratégie adverse sans pour autant détruire sa propre légitimité ? C’est plus délicat qu’il n’y parait car aujourd’hui on voit par exemple qu’un État comme la Russie pourtant reconnu comme manipulant faits et vérité au service de ses objectifs obtient malgré tout de réels succès dans certaines opinions publiques. Je n’ai pas la prétention d’apporter une réponse tranchée, tant elle serait dépendante du contexte et des intérêts mis en cause, en revanche je crois que l’éventuel usage de deepfakes pourrait toujours se faire de manière encadrée, légitime, peut-être comme un dernier recours, sans exclure les autres procédés « à la loyale » qui restent le fondement d’une posture légitime et crédible. Au sein d’une entreprise le sujet se simplifie, et s’il est évident que les experts de Prisme Intelligence sont formés à la détection des fakes news et très sensibilisés au deepfake, le recours à cette dernière stratégie est totalement en-dehors du champ éthique du cabinet.

5/ Si l’on en croit les enseignements d’Edward Bernays, l’auteur du fameux ouvrage « Propaganda : Comment manipuler l’opinion en démocratie », le peuple est le dindon de notre farce contemporaine. Quels conseils concrets pourriez-vous nous donner pour nous former et assumer une opinion vraiment personnelle ?

Il n’y a pas de manipulation de l’opinion sans une opinion manipulable.

Aujourd’hui il est plus qu’indispensable de s’éduquer, de se former, de se sensibiliser à la manipulation de l’information pour tout simplement pour ne pas en être victime et garder son libre arbitre. C’est exactement ce que je souhaitais dire sur la question des fake news : elles ne valent que tant qu’il existe un public suffisamment vulnérable pour y être sensible.

Il est nécessaire de garder en tête qu’une information est par essence toujours plus ou moins biaisée par le média qui la diffuse, par le contexte (politique, climatique, géopolitique, économique…) qui nous entoure mais aussi par nos propres biais d’interprétation. Quand nous partons du principe que l’information est biaisée, il est de notre devoir de se renseigner avec quelques actes réflexes tout simple :
– Réaliser des recherches sur un canal différent de celui où nous avons eu la première information ;
– Multiplier les sources d’informations et leur positionnement (politique, économique, …) ;
– Prendre de la hauteur et mettre de côté nos émotions dans l’interprétation de l’information ;
– Discuter avec des personnes différentes capables de confronter notre lecture.

A ce moment-là on peut dire que nous cultivons la fameuse « pensée complexe » et nous pouvons nous faire une réelle opinion de l’information. Je prends souvent l’exemple de la pièce de théâtre. Imaginez que vous l’observez depuis votre fauteuil puis vous changez de place. Si la pièce est similaire mais vous percevez des différences subtiles, c’est que vous devez varier les sources de l’information (média, …). Si la pièce est sensiblement différente, c’est que l’information a été manipulée et donc à vous de faire quelques recherches pour trouver la vérité. Il est important de ne pas tomber dans le panneau de l’information « instantanée », non sourcée et de prendre pour argent comptant ce que vous pouvez lire et écouter sur un unique média.

La cabinet Prisme Intelligence accompagne des dirigeants sensibilisés à la maitrise de l’information stratégique afin qu’ils puissent obtenir les informations dont ils ont besoin pour prendre les bonnes décisions, de manière consciente et éclairée. Cela peut paraitre logique, mais ce n’est pas une chose aisée car la surinformation noie totalement le renseignement pertinent. La prochaine étape est d’intervenir auprès du public afin de le sensibiliser à la manipulation de l’information afin qu’il n’en soit pas victime.


6/ Dans le combat armé, il est une dimension importante : celle des forces dites « morales ». Comment selon vous l’importer dans le cadre de la guerre économique et technologique ?

Derrière l’idée de forces dites « morales » se cache l’idée de résilience.

Dans le combat armé, c’est l’idée de faire appel à des capacités autres que physiques pour faire face à une adversité peut être très violente. Ce peut être la discipline, la camaraderie, la cohésion, l’amitié, ou encore même si cela pourra faire sourire le patriotisme ou même la Foi ! Tout ce qui peut permettre au soldat de mettre en perspective ce qu’il vit pour lui donner du sens, et ce faisant prendre du recul et se détacher pour préserver sa capacité de réflexion, son esprit critique et ses valeurs. Cette violence peut tout à fait s’exprimer également dans le champ économique par des actions de concurrence hostiles très déstabilisatrices.

Le contexte économique lui-même peut d’ailleurs être vu comme intrinsèquement violent, avec des conséquences humaines réelles : mise au chômage, familles qui basculent dans la pauvreté, ou encore suicides d’artisans, de paysans, de dirigeants, voire pour aller encore plus loin et sur un autre niveau, actions de déstabilisation personnelle dans le cadre de l’espionnages industriel. On pourrait trouver beaucoup d’exemples permettant de réaliser un parallèle entre le combat et l’économie !

Importer l’idée de forces dites « morales » en tant que tel n’est peut-être pas immédiatement transposable dans l’univers économique et technologique. En revanche, l’idée de résilience l’est selon moi bien davantage. En effet, la capacité de diversifier ses ressources, de connaître ses concurrents, de prendre en compte son environnement d’affaires afin d’anticiper les risques et de maitriser l’information stratégique sont par exemple des moyens de diversifier les assises de son entreprise et de mieux garantir sa capacité de développement.


7/ Que diriez-vous à l’une de nos lectrices qui aimerait intégrer l’ESM Saint Cyr ?

Foncez, dépassez-vous et n’ayez aucune limite !

L’académie des écoles militaires de Saint-Cyr a tout à vous apprendre, tant sur les valeurs que sur votre propre personnalité. Beaucoup se révèlent à l’issue de la formation militaire, c’est une expérience incroyable qui mérite d’être vécue. Évidemment, ce n’est pas chose aisée. Il faudra beaucoup de persévérance et de résilience, de volonté et de combativité car devenir soldat et chef n’est pas anodin. Ce qui est certain en revanche c’est que vous serez au meilleur endroit pour le devenir.


8/ Qu’est-ce à vos yeux qu’un pays allié de la France aujourd’hui ?

Je ferai une définition assez simple : un pays allié est un pays qui partage les mêmes valeurs, une proximité de vision politique, avec des liens économiques et culturels privilégiés et/ou encore faisant partie d’une même alliance politique et/ou militaire (ex : UE / OTAN). Sans que cela soit un détail, je crois aussi qu’un pays allié est aussi un pays avec lequel on peut s’opposer sur certains points sans remettre en cause le fond de la relation (ex : les États-Unis pour la guerre d’Irak 2003). Avec ces deux définitions, on comprend que je vois la France disposer de beaucoup d’alliés ! En revanche, l’importance des uns et des autres évolue et diffère selon le contexte et le domaine considéré : sur le plan militaire notre allié principal est les États-Unis mais en termes économiques, nous développons davantage de synergies avec nos partenaires de l’Union européenne, par exemple.


9/ Le terme de souveraineté est durablement revenu sur le devant de la scène, mettant en lumière l’importance du verbe dans les rapports de force. Quelle réalité, mais aussi quelle aura attribuez-vous à ce mot ?

Le mot souveraineté est aujourd’hui au cœur des débats et c’est une réalité qui s’est réimposée avec force dans presque tous les domaines : politique, économique, militaire, mais aussi médical, culturel…

On relève ainsi des efforts importants de la part des politiques mais aussi et surtout des acteurs économiques pour préserver et maintenir la souveraineté de notre pays, voire la restaurer des crises majeures comme le COVID ou la guerre en Ukraine ayant mis en lumière la vulnérabilité de certains secteurs critiques. Ces actions ont à saluer ! Je m’inscris entièrement dans cette démarche, car le renseignement d’affaires est un outil au service de la souveraineté nationale. Engagée auprès des entreprises françaises, j’ai créé le cabinet Prisme Intelligence pour apporter un avantage concurrentiel aux acteurs économiques français afin d’être plus compétitifs dans le monde entier. En effet, c’est avec des entreprises françaises plus concurrentielles et rentables que la France peut préserver sa souveraineté !


10/ Pouvez-vous citer une vertu que vous vous efforcez de cultiver quotidiennement, (et non pas « au quotidien » selon l’atroce locution en vogue) ?

L’audace !

Depuis toujours j’ai l’audace d’oser prendre des chemins non conventionnels et d’entreprendre. Aujourd’hui, il semble courant de communiquer sur l’intelligence économique. J’ai osé assumer le terme « renseignement d’affaires » et je ne me prive pas de communiquer sur la matière afin d’apporter un maximum de clarté sur les pratiques. Il me semble indispensable, dans le renseignement d’affaire, de savoir faire preuve de clarté tant sur le positionnement de nos activités que sur les méthodes employées. Cela permet dès le départ de définir avec le dirigeant ce qu’il est possible de réaliser ou non dans le cadre qui nous est défini. Il n’y aurait rien de pire que de ne pas se comprendre, ou de répondre de manière erronée à un besoin ! Vous pouvez me lire sur LinkedIn où je publie régulièrement et échange avec les dirigeants. Je cultive l’audace dans chacun des dossiers que je traite. Cela permet d’obtenir une vision globale du sujet, d’apporter aux dirigeants une vraie plus-value en lui assurant un renseignement complet. Travailler avec audace, c’est aborder les sujets avec un prisme différent. Et je terminerai en citant la devise du 1er régiment de parachutistes d’infanterie de marine : « qui ose gagne » que j’applique quotidiennement.




La vision budgétaire a remplacé la vision politique.

Claude Revel est essayiste et politiste, présidente du GIE FRANCE SPORT EXPERTISE, dirigeante du think tank SKEMA PUBLIKA, administratrice CLASQUIN, et présidente d’Information & Strategies.

1/ Vous êtes une pionnière dans la mise en œuvre de l’intelligence économique. Quel regard portez-vous sur l’essor qu’a connu cette discipline depuis la création de l’OBSIC en 1989 ?

D’abord notons que l’OBSIC était un organisme privé, créé fin 1988 à l’initiative des grands groupes de BTP français qui se lançaient à l’international et financé par eux. Nous avons au début reçu une petite participation du ministère de l’Equipement et du ministère des affaires étrangères sous forme d’un contrat de prestation, comme coup de pouce à une initiative de regroupement qui leur paraissait très pertinente. Il était entendu qu’ils se retireraient au bout d’un an et c’est ce qui s’est passé, ce qui ne nous pas empêchés de continuer à leur envoyer systématiquement nos rapports et notes, dans une logique de partenariat public-privé efficace.

Il y avait à l’époque dans l’administration et dans les grandes entreprises, bien avant le rapport Martre, des personnes sensibilisées à l’intérêt de comprendre et anticiper les marchés internationaux, même si nous n’appelions pas cela intelligence économique, mais c’est bien ce que nous faisions et qui s’est développé par la suite en lobbying réglementaire international auprès des grandes institutions. Je suis sûre qu’il y a eu d’autres initiatives du même genre dans d’autres secteurs, mais moins connues.

Après le rapport Martre de 1994, il y a eu des tentatives d’action commune public-privé, puis c’est retombé, puis le rapport Carayon de 2003 a vraiment relancé les choses. En est sortie notamment la nomination d’Alain Juillet comme Haut Responsable à l’IE.

Depuis lors, l’IE d’Etat a subi des hauts et des bas, dus en grande partie au cloisonnement de l’organisation administrative et au fait que jamais ce projet d’IE d’Etat n’a été totalement porté par un politique. C’est à mon époque, de 2013 à 2015, qu’il y a eu un projet véritablement global mais dès fin 2015 il a été éclaté entre plusieurs ministères. Ce projet global, embrassant tout le spectre de l’IE, est encore à re créer. Il nous manque notamment aujourd’hui pour le secteur public une orientation commune sur l’influence, articulée avec les acteurs non étatiques.

En revanche côté entreprises, il me semble qu’il y a eu pas mal d’avancées, une vraie sensibilisation, notamment à la sécurisation. Tout n’est pas fait mais le secteur privé s’est globalement plus organisé que le public.

2/ Que pouvez-vous nous dire du Think Tank SKEMA PUBLIKA dont vous assurez le développement, notamment au regard des questions que nous traitons habituellement sur Souveraine Tech ?

Ce think tank a été créé pour porter une pensée d’origine et de portée internationales, non franco-française, sur des sujets sociétaux et géopolitiques, avec une volonté d’anticipation sur tous les sujets, sans agenda politique si ce n’est d’être indépendante et issue de l’esprit critique, le tout assorti de pistes de recommandations, pour le débat public et pour les décideurs de politiques publiques.

Nous avons une proximité intellectuelle avec Souveraine Tech, dans la mesure où nous essayons de ne pas être enfermés dans les schémas mentaux qui souvent formatent les élites et les débats français et où nous cherchons toujours à décrypter, notamment avec les outils critiques de l’intelligence économique. Même si ce n’est pas notre objectif initial, nous pensons ainsi contribuer au renforcement et au rayonnement international d’une pensée française ouverte et constructive sur le monde. La souveraineté d’un pays n’est pas le repli mais au contraire la capacité à affirmer sa singularité et à être moteur dans un monde ouvert aux influences.

3/ Au XIVe siècle, Jean BURIDAN écrivait : « La volonté est l’intelligence et l’intelligence est la volonté. » De quoi manquons-nous exactement aujourd’hui ?

On peut aussi rappeler la phrase attribuée à Gramsci « le pessimisme de l’intelligence et l’optimisme de la volonté ». Je dirais qu’aujourd’hui en France et dans beaucoup de pays occidentaux, nous avons beaucoup d’intelligence mais manquons, non seulement de volonté, mais aussi de courage. Quand je dis « nous », je pense à ceux qui sont en charge de l’intérêt général, du bien commun, de la liberté d’expression, base de la démocratie. Car cette volonté ne manque pas, en revanche, aux forces économiques et idéologiques qui ont construit ce que j’ai appelé dans mon livre « La gouvernance mondiale a commencé » de 2006, la gouvernance libéralo-morale qui s’est développée avec la mondialisation financière et qui a conduit à un ordre mondial intenable. Il faut du courage pour s’y opposer, pour se réformer et bien sûr aussi une profonde intelligence des situations.

4/ Le génie de la lampe vous octroie le pouvoir de soumettre à la lecture intégrale d’un ouvrage un politique, un chef d’entreprise et un patron de média. Quels ouvrages faites-vous lire ? Et qui les faites vous lire ?

A un politique l’inévitable mais ô combien riche « Art de la guerre » de Sun Tzu, à un chef d’entreprise, notamment dans la tech, « 1984 » de George Orwell et à un patron de media « Fahrenheit 451 » de Ray Bradbury. A tous un livre de psychologie qui m’a beaucoup marquée « Que dites-vous après avoir dit bonjour ?» de Eric Berne, pour l’analyse dite transactionnelle des rapports humains. Pour tous, il faut également lire Jung, notamment sa théorie sur les archétypes. Des réflexions globales embrassant la technologie et la philosophie seraient également utiles, comme celles de Jean Staune.

5/ Aujourd’hui tout est technique, chiffré et assujetti à l’idée de rendement, d’efficacité ou d’optimisation. La règle de droit vous semble-t’elle encore échapper à ce vilain régime ?

Je crains que non. On a un peu perdu dans le droit la notion de principe au profit exclusif de l’outil. Il est clair que l’influence du droit anglo-saxon, la common law, y a été pour quelque chose. On le voit à fond dans les directives européennes, en matière de comptabilité et de finance par exemple mais aussi pour tout ce qui est gouvernance et ne parlons pas de la fiscalité. Cela touche aussi le droit des contrats. La longueur et le détail des textes sont effrayants, et j’irais jusqu’à dire que c’est contraire à l’efficacité, car lorsqu’on veut tout détailler, on oublie toujours quelque chose alors que la notion de droit romain de principe de droit interprété par le juge permet l’adaptation. Mais la règle de droit compliquée fait aussi le bonheur des cabinets d’avocats et de consultants.

6/ Internet est-il ou est il à vos yeux devenu un « service public » et le cas échéant quelles conséquences cela appelle-t’il ?

Oui l’internet est devenu aussi indispensable que l’eau et l’électricité pour toutes nos activités publiques et privées. La donnée est devenue source de richesse, pour l’instant surtout pour les grands groupes privés multinationaux qui ont initié l’internet et le dirigent. Nous avons laissé passer tous ces développements sans réaction, alors que beaucoup déjà alertaient. Il y a des évolutions, par exemple une participation publique au sein de l’ICANN. Mais la question de fond de l’accès pour tous n’est pas réglée. Rappelons d’ailleurs que pour l’eau et l’électricité, c’est le mouvement inverse qui se produit puisqu’elles sont déléguées à des groupes privés, pour censément faire régner la concurrence et les meilleurs prix. Les Etats ne sont pas organisés pour changer cet état de choses, même pour ceux qui le souhaiteraient, sans compter l’esprit général qui est encore que ce qui est privé est toujours plus efficace. Certes cela est vrai pour les activités commerciales mais quand on parle de besoins du peuple, on doit considérer différemment les choses. Il faut une grande réflexion au niveau mondial, déjà européen, mais on n’est pas actuellement parti pour cela.

7/ Le monde ne parle plus que d’IA. Y’aurait-il de notre part une bien utile diversion ou exonération, pour n’avoir plus à puiser dans le génie ou effectuer le devoir humains ?

Pour faire l’IA il a fallu puiser dans le génie humain. En elle-même, elle est extraordinaire. Mais là encore, on a laissé et on laisse se développer des outils et des produits commerciaux avec fascination et sans en faire l’objet d’une réflexion politique, et même philosophique. Quand je dis on, ce sont les gouvernants car nombre de philosophes et sociologues analysent et alertent. Des comités d’éthique se sont créés par ci par là, et c’est bien mais pas suffisant.

Alors c’est vrai, le risque majeur est de déléguer à des outils gérés par des individus des décisions d’ordre politique. Oui l’IA va nous faciliter la vie mais si nous ne réagissons pas au niveau politique, elle continuera à être gérée par quelques-uns, les mêmes qui aujourd’hui nous parlent de revenu universel, bien pratique pour tenir les populations tranquilles avec en parallèle des produits d’entertainment et une éducation citoyenne dégradée qui leur feront oublier de faire appel à leur intelligence propre, à juger et aussi leurs devoirs de citoyens.

J’ai cependant confiance dans un sursaut, toutes les nouvelles technologies ont d’abord été captées par des individus plus ou moins prédateurs puis cela a été repris en mains pour l’intérêt général. J’ai le regret de dire que ce sursaut ne viendra peut-être pas de l’occident mais d’autres zones du monde, par exemple les BRICS, qui aujourd’hui s’organisent pour un nouvel ordre mondial. L’IA en fait partie. Il serait très utile de discuter avec eux dans des enceintes multilatérales, pour de bon et pas via des réunions grandioses et des rapports.

8/ Que vous inspire l’allocation financière invraisemblable qui est faite à destination des startups ?

La vision budgétaire a remplacé la vision politique. En négatif comme en positif : on fait des « coupes » et des « rabots » dans les services publics parce qu’il faut faire des économies, et en sens inverse, quand on veut favoriser un secteur, ou face à une situation de crise, on répand l’argent en pensant ainsi répondre aux enjeux.

Le mot start up est aussi devenu magique. Or pour favoriser les activités entrepreneuriales technologiques innovantes et anticipatrices, il faut à la fois bien plus et bien moins qu’ouvrir systématiquement le portefeuille (des Français). Il faut bien plus, car pour favoriser l’essor des ces petites entreprises issues de la recherche, il faut d’abord dé bureaucratiser les processus, s’attaquer à la réforme de l’Etat et des administrations en général, qui est l’une des causes souvent avancées de départ à l’étranger de chercheurs entrepreneurs innovants. Il faut aussi anticiper, on n’est pas démuni d’intelligences sur ce point, mais le lien avec les décisions opérationnelles qui devraient en découler est bancal. Et on pourrait donner bien moins et plus efficacement, que d’argent pourrait être économisé en établissant des priorités, en les suivant réellement et en évitant les incohérences réglementaires, fiscales et les redondances de structures.

9/ Un sujet qui est peu abordé : la déconnexion croissante entre le langage et le réel, une vieille dispute de plusieurs siècles entre nominalistes et réalistes : la trouvez-vous d’actualité et pour quelles raisons ?

Hyper d’actualité ! Pour m’éviter de re-rédiger…! je reprends ci-dessous quelques lignes de mon livre « Nous et le reste du monde » de 2007, désolée de me citer mais c’est par facilité.

« Dans la pensée enfantine, il y a des mots qui produisent des effets magiques : « Tu l’as dit, tu l’es », disent les enfants. Le mode d’information privilégié est le conte.

Le technocrate n’en est parfois pas loin. Le verbe est la réalité. On l’a dit, on l’a promis, on l’a écrit – donc c’est fait. Il en est ainsi des mots qu’on emploie de manière incantatoire : la « concertation », la « coordination », la « simplification », et depuis quelque temps, dans le commerce extérieur, « chasser en meute »… Le politique pour sa part affectionne « l’écoute ». L’énoncé même de ces mots dispense de précisions, ils sont des sésames censés par eux-mêmes produire des effets. Ainsi, l’on se réunit souvent pour se coordonner, sans bien savoir sur quoi et en quoi. Mais c’est une action qui se suffit à elle-même. […]

Il s’agit d’un problème de prise sur la réalité, qui conduit à de graves faux-sens dans la communication. Quand un politique « écoute », celui qui lui parle a le sentiment que de ce dialogue va naître une action. C’est d’ailleurs pour cela qu’il parle. Or son interlocuteur politique pense quasiment, lui, qu’il a déjà fait son travail en se prêtant au dialogue. Pour le reste, il fera attribuer quelques crédits et l’affaire sera réglée. […]

Cette « pensée magique » est amplifiée par la puissance des médias, qui par le seul fait de reprendre une annonce lui « donnent du corps ». On pense souvent que les promesses non tenues des politiciens révèlent leur cynisme. Peut-être, mais elles révèlent aussi leur « croyance magique », du moins en ce qui concerne les gouvernants en place : le pouvoir dont ils disposent leur donne le sentiment que leur seul verbe devient réalité, par un tour de main. C’est le syndrome des écrouelles : la mythologie veut que le roi de France n’ait eu qu’à se montrer aux malades pour qu’ils en guérissent. »

10/ Tout le monde cite à l’envi Voltaire et sa disposition à se battre pour que ceux dont il ne partage pas les idées aient le droit de les exprimer. Dans les faits, les voix discordantes ont tôt fait d’être sèchement ostracisées. Qu’est-ce que cela dit de l’état de santé de notre démocratie ?

Comme je l’ai dit, nous sommes aujourd’hui dans un ordre mondial occidental a priori fondé sur la recherche de la démocratie mais qui a été largement capté par des intérêts multinationaux parfaitement respectables mais dont le but premier et c’est normal n’est pas l’intérêt général. Les Etats sont censés garantir ce dernier mais d’une part sont affaiblis par rapport à ces nouveaux pouvoirs, d’autre part sont de plus en plus intellectuellement soumis à des règles de conduite et schémas de pensée qui à mon avis s’éloignent sur le fond de la recherche absolue de liberté qui a été la base des Lumières (même si des dérives en ont découlé).

On peut gloser à juste titre sur les pouvoirs arbitraires qui se développent dans le monde. Cependant, à un moindre degré mais qui pourrait devenir très préoccupant, dans le monde occidental des mots comme le « bien », la « bienveillance, la « bonne gouvernance », etc. utiles à la base sont devenus des mots magiques pour fonder des politiques qui ont de plus en plus tendance à vouloir contrôler ceux qui de leur point de vue y dérogent et à devenir des couperets face à l’esprit critique et aux interprétations divergentes. Les médias se sont approprié les mots des pouvoirs, sans les remettre en cause, sauf par des critiques personnelles ou d’ordre politicien, ce qui distrait à tous les sens du terme, et cela est grave. Sans compter la faiblesse de l’enseignement de l’esprit critique, pourtant indispensable face à la force décuplée des technologies de l’information.

La réglementation des contenus de l’information doit être utilisée « d’une main tremblante » comme le disait Montesquieu pour la loi en général. Je ne suis même pas sûre que beaucoup de gouvernants se rendent compte des dérives possibles de leurs bonnes intentions face à la liberté d’expression. C’est pour cela que les outils de l’intelligence stratégique, à savoir la veille permanente pour comprendre et anticiper le monde et la sensibilisation aux influences seraient indispensables dans les enseignements. Avec en additif des bases solides d’histoire et de philosophie, y compris des sciences.

 

Claude Revel, esprit critique et décence commune




On ne peut pas reprocher aux États-Unis de défendre leurs intérêts, on peut en revanche reprocher aux élites françaises de ne pas défendre les nôtres.

David Gendreau et Alexandre Leraître sont les réalisateurs des documentaires La Bataille d’Airbus (ARTE) et Guerre fantôme : la vente d’Alstom à General Electric (LCP).
1/ Pourquoi se lancer dans la réalisation d’un tel documentaire ?

Notre précédent film sorti en 2017 qui révélait le scandale entourant la vente d’Alstom a eu un certain retentissement. Il a été visionné par des employés d’Airbus qui ont pris contact avec nous quelques mois plus tard. Airbus était au cœur de la tempête judiciaire à l’époque, et ces employés se sont reconnus dans l’affaire Alstom au point de craindre un dénouement similaire, à savoir l’infiltration de leur entreprise par des agents étrangers, et son démantèlement par un concurrent américain. Les deux sujets nous semblaient donc être dans une même continuité.

Et puis il y avait une question d’échelle : Alstom était certes un grand groupe, mais Airbus est une immense entreprise internationale, un symbole européen et l’unique concurrent des américains dans l’aéronautique. Airbus est aussi une entreprise stratégique officiant dans les domaines militaires les plus sensibles, comme les hélicoptères, les avions de chasse, les missiles tactiques et les missiles nucléaires. L’enjeu nous a donc semblé porté à une autre échelle. De là à lancer la production du film, il nous aura fallu 2 ans de plus pour convaincre Arte de se lancer dans l’aventure.

2/ Le vrai sujet, est-ce la corruption dans les affaires ou la loi extraterritoriale américaine ?

Il n’est pas question de minimiser la corruption dans ces dossiers. Elle est bien avérée et documentée, en particulier dans l’affaire Airbus qui a cet égard, était particulièrement gratinée ! Mais notre rôle est d’aller au-delà du simple constat que la corruption existe dans les grands groupes (ce qui n’est pas un scoop en soit), et de montrer la guerre économique qui sous-tend cette lutte contre la corruption. Et pour cause, certains n’osent pas dénoncer l’extraterritorialité du droit américain, qui cache visiblement d’autres objectifs. Certains pays, comme l’Allemagne, sont réticents à dénoncer cet impérialisme juridique, de peur de froisser les Américains d’une part, et par crainte de faire montre de complaisance dans la lutte contre la corruption. Or le sujet n’est pas là. On peut d’ailleurs retourner la question : si la loi américain poursuite en priorité des entreprises européennes, doit-on en conclure que les entreprises américaines sont moins corrompues ? Ou est-ce tout simplement parce que leur corruption à elles n’est jamais sanctionnée ?

3/ Vous avez été amenés à interroger beaucoup de monde. Y-a-t’il un témoignage ou un témoin qui vous a marqué ou touché plus que les autres ? Et le cas échéant, pour quelles raisons ?

L’histoire de Ian Foxley, le lanceur d’alerte britannique interrogé au début du film, nous a particulièrement touché. Cet ex-cadre d’une filiale britannique d’Airbus a découvert des faits de corruption en Arabie saoudite où il travaillait, et a tenté de faire éclater l’affaire. Il a vécu par la suite un véritable calvaire, en subissant toutes sortes de pression et en voyant sa vie professionnelle réduite à néant, sans parler de l’impact sur sa famille. Le FBI l’a approché pour en savoir plus ses trouvailles à cette époque, et nous pensons que cette rencontre explique les évènements que nous relatons dans le film. Opiniâtre, il a tout de même réussi à faire juger son affaire en 2020, soit dix ans après avoir révélé les malversations dont il a été témoin.

4/ Qu’attendez-vous exactement de la diffusion de votre documentaire le mardi 27 juin à 20h55 sur Arte ?

Nous espérons que le public sera au rendez-vous. Le monde a été largement bouleversé pendant que nous faisions ce film, que ce soit par la pandémie ou la guerre en Ukraine. Ces deux évènements ont remis au centre du débat public les notions de souveraineté et d’ingérence étrangère. La Bataille d’Airbus est largement centrée sur ces deux thématiques, et nous espérons que le film contribuera à alimenter intelligemment ce débat nécessaire.

5/ Vous auriez pu choisir comme bande sonore du documentaire le tube de Depeche Mode, « Everything counts », dont le refrain est « The grabbing hands / Grab all they can / All for themselves – after all / It’s a competitive world ». Qu’en pensez-vous ?

Il aurait fallu avoir plus de budget pour la musique alors ! (rire)

Plus sérieusement, l’espionnage est au cœur des dossiers Alstom et Airbus. Que ce soit par l’entremise de leurs lois, de leurs procédures ou de leurs services de renseignement, les Américains collectent toutes sortes de données économiques sensibles sur leurs concurrents, afin de rester les plus compétitifs possibles.

Les affaires Alstom et Airbus ont vu le jour parce que les Etats-Unis sont en mesure de collecter de nombreuses données compromettantes sur ces entreprises, et de monter un dossier anticorruption contre elles. Ils l’admettent publiquement d’ailleurs. Nous avons retrouvé une interview de James Woolsey, qui était le directeur de la CIA au moment où éclatait l’affaire Echelon. Cette interview du Figaro publiée en 2000 a complètement disparu depuis, mais nous avons réussi à retrouver une version papier.

Voici ce que disait James Woolsey :

« LE FIGARO – Alors, vous nous espionnez ?
James Woolsey – […] Oui, les Etats-Unis ont clandestinement amassé des renseignements contre des firmes européennes. Eh oui, je crois que c’est tout à fait justifié. Soyons clairs : il n’est pas question d’espionnage industriel au profit d’entreprises américaines. Cela, les Etats-Unis ne le font absolument pas. Notre objectif est triple et limité. Surveiller les entreprises qui rompent les sanctions décidées par l’ONU ou par les Etats-Unis. Suivre à la trace les technologies duales. Et pour finir traquer la corruption dans le commerce international. »

Les Américains ne sont plus aussi cash dans leurs déclarations, mais les méthodes n’ont pas changé. Les révélations d’Edward Snowden ont non seulement révélé que les Etats-Unis espionnaient des citoyens du monde entier, mais aussi, et on le dit moins, des entreprises rivales des Etats-Unis. Wikileaks a confirmé cela en révélant que la NSA recueille des informations sur toutes les sociétés françaises présentes sur des marchés supérieurs à 200 millions de dollars.

Avec une telle masse d’informations, et une recherche si orientée, comment ne pas vouloir en faire profiter leur industrie ? C’est comme ça que vous vous retrouvez avec une affaire Alstom. La vraie question est plutôt celle-ci : quelle a été notre réaction ces 20 dernières années sur ces sujets ? Et c’est là que c’est le plus révoltant. Dans l’affaire Airbus on montre que l’on commence à prendre quelques mesures défensives, mais c’est très tardif et sûrement insuffisant.

6/ Les animations qui émaillent votre propos sont très réussies et ajoutent à l’impact de la narration. On sent bien que s’est joué là un drame en plusieurs actes. Quelle en serait la morale selon vous ?

Le fond de ces affaires étant très complexe, nous essayons de vulgariser au maximum les choses pour le grand public. Il ne s’agit pas simplement de pédagogie, mais surtout d’impliquer émotionnellement le spectateur, en lui racontant une histoire marquante. C’est pourquoi nous mobilisons beaucoup de codes narratifs à la culture populaire, comme les séries TV, le cinéma, les jeux vidéo ou la bande dessinée. Cela donne un parti pris visuel tranché dans lequel nous alternons entre reconstitutions avec des acteurs, des séquences en 2D ou en 3D, et des passages en dessin animé. Nous aimons également multiplier twists et flash-back pour rendre la narration plus impactante.

7/ Avez-vous rencontré des difficultés particulières ou été mis en difficulté dans le cadre de cette réalisation ?

La principale difficulté réside dans la reconstitution de faits qui se sont étalés sur une décennie entière. Nos nombreux interlocuteurs avaient parfois des difficultés à situer précisément tel ou tel évènement dans le temps. Sans compter les rumeurs impossibles à prouver, l’inimitié entre tels et tels clans d’Airbus qui parfois brouillent les pistes. Si nous avons pu interroger près de 100 personnes en off durant cette enquête, il a fallu mettre en place une méthodologie rigoureuse pour faire le tri des informations, établir une chronologie etc.

Ensuite la chaîne allemande qui codiffuse le film avec Arte, la NDR, a rendu la réalisation du film très compliquée. Nos partis pris visuels et esthétiques leurs déplaisaient, et la critique de l’impérialisme juridique américain sous l’angle de la guerre économique les mettait mal à l’aise. L’affaire n’est pas du tout perçue de la même manière en Allemagne. Il a fallu exprimer ces points de vue contradictoires dans un seul et même film. On s’est donc trouvé en plein psychodrame franco-allemand digne d’un sommet de l’Union Européenne. Cela a rendu la production compliquée : elle a duré trois ans quasiment à plein temps.

8/ Une forme de discernement, tout en nuance, est perceptible dans la narration du documentaire. On sent comme une envie de comprendre, qui en forme le fil rouge. Quelle était votre vision des choses en amont ? Et correspond-elle à celle que vous en avez eue en aval ?

Notre point de vue sur l’affaire a beaucoup évolué au fur et à mesure de la production. Le film est conçu pour que le spectateur suive le même cheminement que nous pendant notre enquête. Là où l’affaire Alstom était en grande partie terminée lorsque nous avons travaillé dessus, l’affaire Airbus nous semblait elle, en perpétuel mouvement. Nous avons suivi cette évolution, et le film tente de retranscrire ce point de vue de l’enquêteur qui évolue sans cesse.

L’affaire Alstom a beaucoup influencé notre perception d’Airbus, au début du moins. Idem chez nombre d’interlocuteurs, de l’entreprise ou de l’Etat, qui partageaient cette grille de lecture. Or, si les deux affaires sont étroitement liées, elles sont très différentes. Nous avons dû jongler avec ce paradoxe tout au long de l’enquête.

9/ Le mot de souveraineté est sur toutes les bouches aujourd’hui. Qu’est-ce que « La Bataille d’Airbus » en dit exactement, surtout en matière juridique ?

Que la souveraineté est avant tout une question de volonté politique. Nos élites ont multiplié les renoncements sur les questions de souveraineté, sous couvert d’une mondialisation inéluctable et d’une union européenne sur laquelle on se défausse lorsqu’on refuse de traiter un sujet.

L’affaire Airbus montre au contraire qu’avec une nouvelle loi, 4 ou 5 magistrats et une stratégie claire, il est tout à fait possible de défendre ses intérêts nationaux face à l’hyper-puissance américaine. Notre grande crainte est que cette affaire n’ait été qu’un sursaut de circonstance, un simple coup de com’ lié au hasard du calendrier, et qui ne sera pas suivi d’une stratégie pérenne dans le temps.

10/ Après avoir vu votre documentaire, on conserve un goût amer lié à l’arrogance manifeste des Américains dans ce récit. S’agit-il là selon vous des Etats-Unis ou d’une certaine élite aux mains desquelles se trouvent actuellement les États-Unis 

La doctrine d’intelligence économique américaine a vu le jour sous Bill Clinton il y a plus de 30 ans, et est devenue réellement offensive après le 11 septembre. L’extraterritorialité fait consensus chez les démocrates comme chez les républicains, elle n’est pas donc liée à l’élite politique actuelle en particulier. Si nous sommes parfois critiques vis-à-vis des Etats-Unis, en montrant les manœuvres déloyales qu’ils déploient à notre encontre, nous devons d’abord être sévères avec nous-mêmes : le grand coupable de l’affaire Alstom, c’était avant tout la gestion désastreuse du dossier par l’Etat français. On ne peut pas reprocher aux Etats-Unis de défendre leurs intérêts, on peut en revanche reprocher aux élites françaises de ne pas défendre les nôtres.

 

 

https://www.youtube.com/watch?v=Sa22eu1FWyo&feature=youtu.be




La souveraineté en matière de défense n’est pas une option.

Dominique Luzeaux est Directeur de l’Agence du Numérique de Défense
1/ En matière de défense, la souveraineté vous paraît-elle être une option ? Et si non, quelle définition personnelle en donneriez-vous ?

Une définition assez largement répandue aujourd’hui est celle de Louis Le Fur, né en 1870 : « la souveraineté est la qualité de l’État de n’être obligé ou déterminé que par sa propre volonté ».
Une telle définition repose cependant sur une hypothèse où on avait des environnements fermés ou tout au moins où les échanges entre divers environnements politico-économiques étaient maîtrisés en quantité et qualité. Ce n’est plus le cas aujourd’hui dans un monde ouvert, où l’incertain et le complexe règnent, d’autant plus quand on aborde la question du numérique, lequel pose un espace sans frontières sur l’espace géo-politico-industriel.
Pour avoir une définition plus opérationnelle, je pense qu’il faut prendre les choses autrement, en partant de la liberté d’appréciation, de décision et d’action. Les différentes éditions des Livres Blancs pour la Défense et la Revue Nationale Stratégique soulignent que l’autonomie stratégique est perçue comme le moyen pour un État d’exercer sa souveraineté, afin de détenir cette liberté d’appréciation, de décision et d’action. D’ailleurs, cette recherche d’autonomie stratégique est un des principes fondateurs de notre politique de dissuasion nucléaire depuis des décennies, théorisée par le général Lucien Poirier : c’est « la faculté pour un peuple de choisir librement, à l’abri de toute pression étrangère, le projet politique qu’il juge conforme à ses intérêts et à ses ressources ».
Par conséquent, pour un État, sauf à avoir intégré dans sa politique le fait de dépendre d’un autre pour se défendre, la souveraineté en matière de défense n’est pas une option.
Ceci dit, au-delà de cette réflexion axée sur la stratégie politique, on peut aussi s’intéresser à la souveraineté industrielle, à la souveraineté technologique, concepts qui reprennent la définition générale en la particularisant respectivement au domaine de la production industrielle, ou à telle ou telle technologie. La question tient alors de la maîtrise : dans la mesure où il n’est pas possible de tout vouloir maîtriser, selon les niveaux souhaités sur cette autonomie souhaitée, on aura des niveaux différents de souveraineté : souveraineté dégradée, quand on recherche maîtrise et résilience limitées au périmètre vital ; souveraineté partielle, maîtrise et résilience de activités critiques ; souveraineté complète, maîtrise et résilience étendues. Le vrai sujet est donc de définir ces différents périmètres, en fonction de la stratégie politique en amont, et en fonction des ressources budgétaires et humaines en aval.

2/ Les temps étranges que nous traversons vous paraissent-ils propices à un rapprochement entre les mondes civil et militaire ?

En fait, il n’y jamais deux mondes indépendants qui s’ignoreraient. De nombreuses technologies et applications civiles sont issues de développements issus du monde militaire, et réciproquement le monde militaire se nourrit des innovations et développements civils. Il est donc essentiel que ces deux mondes s’appuient l’un sur l’autre, tant en matière d’innovation que sur le plan industriel.
Si l’on peut dire qu’en général le monde civil avance plus vite, notamment dans le domaine numérique, et que le monde militaire a alors intérêt à profiter de cette dynamique, il convient aussi de noter que le monde militaire permet des investissements ciblés sur des segments de niche, ce qui peut ensuite entraîner des applications inédites dans le monde civil. D’un côté, la logique de rentabilité court terme et d’agilité, de l’autre côté l’investissement plus long terme et davantage de conservatisme pour garder une maîtrise permanente de ses moyens. Ceci dit, les révolutions technologiques s’enchaînent, et les distinctions évoquées ci-dessus tendent à s’effacer, en particulier dans la mesure où les conflits actuels sont souvent asymétriques, le « faible » recherchant dans la disruption provenant du monde civil un avantage sur le « fort » qui, lui, s’appuie sur son existant issu du monde militaire. On le voit en Ukraine, mais cela avait déjà été le cas en Irak ou en Afghanistan.

3/ Quelles sont les métamorphoses auxquelles nos armées doivent se préparer ?

L’objectif recherché par les armées est de détenir la capacité convergente d’analyse, d’intégration et de partage au sein d’un système qui orchestre les milieux (Terre, Air, Mer, Espace) et les champs (informationnel, électromagnétique, cybernétique) entre eux, incarnant le bout-en-bout métier tactique-opératif-stratégique. Il s’agit de se doter d’une capacité de conduite et de commandement interarmées d’une opération OTAN interconnectant les différentes plateformes dédiées aux milieux ou aux champs, ce que l’on appelle le concept multi-milieu multi-champ (M2MC).
L’effet final recherché est de pouvoir transporter, partager, exploiter en temps réel, stocker, administrer et sécuriser des données via les services/applications métier standard, en mode « plug and fight » avec nos alliés et partenaires de circonstance d’une opération majeure.

Aujourd’hui, l’efficacité des armées est intrinsèquement dépendante de leur environnement numérique, primordial pour les opérations comme pour les activités organiques, qui ne cesse de s’étendre et de se complexifier. Cet environnement numérique constitue désormais :
– la trame de la connectivité (compréhension des situations) et du combat collaboratif en M2MC (multi-domaine multi-champ) ;
-la toile de l’interopérabilité technique, déterminante pour notre ambition nation-cadre (OTAN, coalition ad hoc, UE).
Au plan opérationnel, la maîtrise de notre environnement numérique est centrale pour « gagner la guerre avant la guerre ». Elle est liée aux 6 aptitudes structurantes des armées:
– moyen de la supériorité informationnelle et du renseignement préalable à l’action (Anticiper) ;
– maîtrise de la donnée, de la réactivité des forces et de l’orchestration des effets (Combattre), aptitude d’autant plus prégnante en engagement de haute intensité ;
– clé de l’intégration M2MC (Intégrer) ;
– facteur de continuité tout au long de la chaîne de commandement, de résilience des forces et des systèmes d’armes (Se protéger) ;
– moyen de renforcer l’assise organique des armées (flux logistiques, gestion des stocks, optimisation de la disponibilité des moyens, etc.) (Soutenir et durer) ;
– support propre au champ informationnel et trame du milieu cyber (Influencer).

Le numérique modifie le contexte militaire tout autant qu’il transforme notre société : rapidité de transmission d’informations, nouveaux espaces de conflictualité tels le cyberespace, mais aussi l’espace avec sa militarisation éventuelle et les menaces sur les différents satellites. Il convient donc de s’y adapter en permanence.

4/ Est-ce que l’une des manières de limiter l’exposition de nos données militaires à un ennemi potentiel n’est pas simplement d’en produire moins en nous montrant plus efficaces ? Le mot à la mode est sobriété, n’est-ce pas ?

Les données sont un avantage clé : les réduire serait se priver de moyens d’appréciation, de décision et d’action. La sobriété n’est pas dans la production de données, mais dans la consommation de ressources (matérielles, énergétiques) lors de leur utilisation.
Par contre, évidemment, il faut maîtriser et réduire au maximum la recopie multiple de la même donnée, et c’est dans une telle recherche d’efficacité (partage, mutualisation), qu’il convient de raisonner en termes de sobriété.

L’enjeu clé en termes d’exposition de nos données à un ennemi potentiel est en fait celui de la sécurité des données et de leur accès. Le chiffrement, la séparation des réseaux, l’étiquetage des données en y intégrant des attributs quant à leur droit d’accès (cf. modèle ABAC) sont des éléments de réponse technique.

5/ Si Gustave Le Bon revenait à la vie, quel chapitre ajouterait-il selon vous à sa Psychologie des Foules ?

L’ouvrage de Gustave Le Bon date de la fin du XIXe siècle et est terriblement moderne. Évidemment il ne connaissait pas les réseaux sociaux numériques, mais ses considérations sur la psychologie des foules s’appliquent directement. Les communautés d’intérêt, ou les phénomènes de « like » ou de « bashing », répondent aux principes décrits par Gustave Le Bon : la foule n’est pas une simple somme de ses membres, mais développe une « âme », qui peut soit mener à un sentiment de « puissance » et à des actes violents qu’un individu n’aurait pas commis, soit mener à un « évanouissement » de la personnalité individuelle. En effet les utilisateurs des réseaux sociaux, qui se cachent derrière l’anonymat ou un pseudonyme, manifestent les traits d’irresponsabilité notés par Gustave Le Bon, face à leurs prises de position (si tant est qu’un commentaire jeté sur un réseau social est une véritable prise de position réfléchie et assumée). Gustave Le Bon n’aurait donc pas rajouté un chapitre, mais aurait trouvé dans certaines utilisations sociétales du numérique d’autres exemples pour illustrer ses considérations !

6/ Hors la menace armée, de quoi devons-nous nous défendre aujourd’hui ?

La Revue Nationale Stratégique, publiée en novembre 2022 par le Secrétariat Général de la Défense et de la Sécurité Nationale, rappelle les intérêts nationaux de sécurité :
– protection du territoire national ;
– sécurité des États en application des traités par lesquels nous sommes liés ;
– stabilité de notre voisinage compte tenu des répercussions immédiates que toute crise y émergeant aurait sur notre propre territoire, métropolitain comme ultramarin ;
– liberté d’accès aux espaces communs dont le cyberespace, mais aussi le spatial et les espaces aéromaritimes.

La cybersécurité, la cyberdéfense, plus généralement la résilience cyber, est donc affirmée comme clé pour maintenir l’autonomie de décision et d’action de la France qui, rappelons-le, est membre permanent du Conseil de Sécurité des Nations Unies, 7e économie mondiale contrôlant la 2e Zone économique exclusive, et est doté de l’arme nucléaire.
Les espaces communs (cyber, spatial, fonds marins et espaces aéromaritimes) font aujourd’hui l’objet d’une compétition de puissance renouvelée. Leur importance opérationnelle comme géographique croît alors que les règles communes qui les gouvernent sont insuffisantes, fragilisées ou contestées.

Sans rentrer dans le détail, en attaques physiques, il suffit de se remémorer entre autres les dommages récents subis par certains câbles sous-marins qui ont ralenti le trafic Internet pour certaines régions mondiales, les dommages sur des fibres terrestres en Allemagne récemment ou en France il y a 2 ans.
La menace est donc multiforme, d’où la nécessité de rechercher des réponses variées, ce qui nécessite de faire évoluer nos modèles d’armées.

7/ Le numérique de défense obéit-il à vos yeux aux lois de la science économique ou de l’économie politique ?

En temps de paix, ces lois s’appliquent nécessairement, dans la mesure où la politique d’un gouvernement est globale et ne se concentre pas uniquement sur l’aspect défense. C’est l’enjeu de nos modèles démocratiques de savoir raisonner ainsi globalement, écouter le citoyen tout en préservant les intérêts de l’Etat, répondre aux problématiques actuelles sans obérer l’avenir.
Évidemment, le numérique de défense pourrait profiter d’une augmentation budgétaire plus forte encore, mais cela se ferait alors au détriment d’autres choix, car les ressources budgétaires sont limitées par l’exercice de recherche d’équilibre politique et économique. Ce sont donc bien les règles de l’économie et de la politique qui déterminent les ressources disponibles pour le numérique de défense.

La situation serait tout autre en temps de guerre. Ceci dit, on serait alors dans un autre contexte politique et économique, avec d’autres lois. Donc, in fine, nonobstant ce changement de référentiel, on pourrait alors dire que l’on suivrait ces nouvelles lois !

8/ Les Armées pourraient-elles intégrer durablement et par défaut des solutions logicielles « souveraines », au point d’en nationaliser certaines ?

Que veut vraiment dire « nationaliser » ? Je pense qu’il faut plutôt poser la question en termes de définition de champions, par domaine, nationaux et/ou européens. Par ailleurs, ce n’est pas qu’une question qui préoccuperait potentiellement les Armées, c’est une question de défense et de résilience de l’État.

Le numérique s’exerce macroscopiquement dans trois domaines : les données qui sont le cœur de l’enjeu, les applications informatiques qui permettent leur traitement, et les réseaux qui transmettent les échanges au sein de l’espace numérique.

Chaque domaine a ses propres enjeux de maîtrise.
Pour les données, il faut en contrôler la quantité, la qualité, la propriété. Il faut maîtriser l’accès à ces données, ainsi que la perte des données, fût-elle intentionnelle ou pas.

Les applications informatiques nécessitent l’acquisition de calculateurs et logiciels de nouvelle génération ayant en particulier des capacités d’apprentissage, d’où des questions de maîtrise de la confiance de ces logiciels. Si l’on ne peut chercher à maîtriser l’ensemble de la chaîne des calculateurs (ceci dit, c’est ce que fait par exemple Amazon Web Services, construisant l’ensemble des ressources matérielles nécessaires pour fournir commercialement les services), la maîtrise de la définition et de la fabrication de certains composants électroniques est clé. Mais l’est tout autant la maîtrise de certaines matières premières, comme les terres rares ou autres éléments rentrant dans la composition des équipements électroniques. Si la découverte de gisements est possible (comme en Suède très récemment), c’est plutôt la voie du recyclage qu’il faudrait développer de manière intensive.

Enfin, pour les réseaux, la maîtrise physique de bout en bout (terre, mer, air et espace) se décline au travers de leur sécurisation, de leur intégrité et de leur approvisionnement énergétique. N’oublions pas que le cyberespace n’est pas que virtuel et la couche de transport en est une empreinte physique majeure.

Tout ceci montre l’importance de la sécurisation et de la maîtrise de certaines technologies pour garantir la capacité à utiliser certains moyens d’action. Mais encore faut-il savoir les produire, et ensuite les distribuer et en rendre possible l’accès.
Une telle analyse doit se faire sur toute la chaîne de valeur du numérique : maîtrise des technologies ; maîtrise de la production de ces technologies, des produits et services associés ; maîtrise de la commercialisation et de la distribution des produits et services. Ces 3 dimensions sont à considérer, de la même manière qu’une maison a des fondations, des murs, et un toit.

Pour entamer un dialogue constructif avec l’industrie du numérique française, mais aussi avec certains établissements de recherche et de développement ainsi qu’avec des associations professionnelles et syndicales pour évaluer l’impact sociétal de certaines orientations, j’ai contribué à la création en 2022 du GINUM, le groupement des intervenants du numérique dans les domaines de la défense, de la sécurité et des enjeux d’importance vitale, pour un numérique souverain et responsable en France.

Les trois objectifs principaux du GINUM sont :
– fédérer l’expertise technologique, académique et industrielle des acteurs du numérique français ;
– organiser le dialogue entre institutionnels et acteurs du secteur ;
– promouvoir un numérique au bénéfice de la souveraineté et de la responsabilité sociétale et environnementale.

9/ Que vous inspire le fait que le US Special Operations Command n’ait aucun scrupule à faire usage des deepfakes dans le cadre de ses campagnes de déstabilisation ?

La Revue Nationale Stratégique souligne que certains États utilisent de plus en plus systématiquement l’arme cyber afin de défendre leurs intérêts stratégiques ou dans le cadre de tensions géopolitiques. Ces stratégies hybrides (attaques cyber et numérique, espace) exploitent la difficulté, pour la plupart des États démocratiques, d’apporter une réponse efficace compatible avec le respect des engagements, traités et principes politiques au fondement de l’ordre international.

Un de nos enjeux est donc d’accélérer, d’adapter, de compléter notre posture stratégique face à des menaces qui évoluent dans leur allure, dans leur nature et dans leur espace, dans un cadre de plus en plus marqué par ces stratégies hybrides ou de déni d’accès pour peser sur nos intérêts (exploitation des vulnérabilités des flux ou infrastructures logistiques, des espaces aéromaritimes). Ceci amène à de nouveaux modes de réponse : LID (lutte informatique défensive), LIO (lutte informatique offensive), et désormais LII (lutte informatique d’influence), qui s’exerce dans les différentes dimensions diplomatique, militaire, économique, mais aussi culturelle, sportive, linguistique, informationnelle.

Dans le champ de la lutte contre les manipulations de l’information venant de compétiteurs étrangers, la France doit disposer d’un large éventail d’options de réponse. En particulier, il y a un besoin d’outils de riposte tant juridiques que numériques contre les intermédiaires (« proxies ») que des puissances hostiles utilisent afin de démultiplier leurs actions de contestation ou de compétition, tout en maintenant un déni plausible.

Cette posture est d’autant plus nécessaire que des entreprises privées développent progressivement des capacités offensives, des armes et des outils d’espionnage cyber sophistiqués prêts à l’emploi. Cette course à l’armement cyber accroît le risque d’escalade. La menace cybercriminelle, qui atteint un niveau inédit de sophistication et de désinhibition, constitue donc un défi stratégique pour notre sécurité nationale.

10/ L’atlantisme technologique qui affecte notre pays vous paraît-il aller dans le sens des intérêts de notre vieille nation ?

Je ne suis pas convaincu qu’il y ait un atlantisme technologique. Il est manifeste que dans le numérique, les champions Outre-Atlantique investissent massivement chaque année. Mais sur le strict plan des ressources budgétaires, l’Europe et certains de ses membres économiquement les plus favorisés pourraient tout autant le faire.
En fait, ce qui fait la différence, c’est qu’il n’y a pas forcément de volonté d’investir durablement, au-delà des changements de majorité, et c’est là le problème.

Une compétence dans le numérique se construit sur une décennie, avec une logique d’investissement qui ne doit pas souffrir d’à-coups. Pour avoir l’effet escompté, une telle politique doit, sur le plan financier, éviter tout saupoudrage et dispersion des efforts, et donc amener à des choix et des renoncements, assumés dans la durée.
Par ailleurs, n’oublions pas que la première société de pose de câbles sous-marins était française ; que le protocole TCP-IP faisant aujourd’hui fonctionner Internet est basé sur la commutation de paquets, idée française à l’origine ; que le Minitel était un concept disruptif et novateur préfigurant le déploiement généralisé futur de l’ordinateur individuel au sein de chaque foyer, ainsi que l’accès de tout public à des sites non institutionnels, tels les 3615 préfigurant les sites Internet de charme ; que Rhône-Poulenc était il y a 30 ans un des leaders de la chimie et du traitement des terres rares…
Donc ce n’est pas le potentiel d’innovation qui nous fait potentiellement défaut. C’est par contre une volonté politique, qui ne se cacherait pas derrière l’illusion d’un libéralisme économique élevé au niveau européen, qui n’est pas compatible simultanément des logiques de rentabilité court terme et d’investissement long terme.

La clé du changement pour un redressement de notre industrie, tant au niveau national qu’européen : priorisation des moyens et mise en œuvre d’une politique industrielle cohérente. Cela passe par : revoir les dispositifs visant à mettre en synergies les acteurs publics et privés, définir des modes de gouvernance appropriés, et mettre en place des structures coopératives dans la durée.

Pour le mot de la fin, pour traiter la problématique de la souveraineté numérique, il faudrait l’organiser suivant un triptyque, avec une double logique de centralisation de la gouvernance et de décentralisation territoriale de l’exécution, la cohérence globale de la mise en œuvre de la politique publique étant garantie par la boucle de régulation.




Il faut en revenir à l’Europe souhaitée par le général de Gaulle.

Patrice Huiban est Président du Nouvel Essor Français et l’auteur d’Osons changer le modèle français.
1/ Quel regard le St Cyrien que vous êtes porte-t-il sur l’état des techniques, moyens et outils dont dispose la France ?

Je ne sais pas si le regard d’un saint-cyrien est spécifique ?.

Quoi qu’il en soit, je pense que la situation actuelle du pays laisse un goût amer, le sentiment d’un immense gâchis tant le potentiel de la France est élevé de par sa géographie, ses talents scientifiques, les compétences de sa main-d’œuvre, l’esprit entrepreneurial qui y souffle à nouveau, condition sine qua non pour créer des richesses dans nos territoires et financer ainsi de façon pérenne et souveraine, et non pas l’endettement, notre prospérité, notre niveau de vie et tous les services associés (santé, éducation, justice, etc.).

Ce potentiel est plus que jamais élevé avec une population davantage prête au sursaut qu’il y a trente ans. Pourquoi ? Il y a un retour du patriotisme, une très bonne nouvelle en soi, c’est-à-dire une puissante attente de collectif, dans toutes les couches de la société. Il n’y a qu’à regarder les emballages des produits en rayon. Dès qu’il est ne serait-ce que conçu en France, il y a un gros logo bleu-blanc-rouge. Le but des entreprises n’étant pas de faire du patriotisme pour du patriotisme, mais de faire prospérer un modèle économique, cela traduit une forte attente des citoyens remontée par toutes les études marketing, pour des raisons sociale et environnementale ou pour des raisons d’emploi, de compétitivité. Le « Made in France » rassemble ainsi au-delà des courants politiques, à droite comme à gauche.

Une première difficulté est que là où ce retour du patriotisme est le plus faible, c’est chez ceux qui sont payés pour porter l’étendard, pour sonner le tocsin du renouveau, à savoir les hauts-fonctionnaires que je connais bien pour en être, qui conseillent et irriguent le monde politique. Y règne majoritairement et a minima un conformisme résigné ou, pire, une logique post-nationale de dissolution de la Nation dans des ensembles supranationaux.

Au-delà, sur le fond, ce potentiel est gâché par une mauvaise gestion de l’argent public qui asphyxie le pays à petit feu, les marges de nos PME, qui emploient 70% des salariés dans nos territoires, et le pouvoir d’achat des actifs. A titre d’exemple, une étude KPMG de 2019 montre que le résultat net (par définition après impôts) d’une entreprise qui fait 34M€ de chiffre d’affaires est de 5M€ aux Pays-Bas, 4,4M€ en Allemagne, 3M€ en Italie et… 1M€ en France ! Et ces pays ne sont pas des enfers sociaux, mais au contraire des contrées qui affichent des indicateurs socio-économiques généralement meilleurs que les nôtres. Du côté des actifs et selon l’IFRAP, sur 100€ versés par les employeurs, les salariés français perçoivent 47€ contre 60€ en moyenne au sein de l’UE et 70€ en Suisse, pays qui affiche des taux de pauvreté et même d’inégalités inférieurs aux nôtres.

2/ Avec Nouvel Essor Français, vous dites vouloir « changer le modèle » français. Peut-on vous demander le modèle que vous avez vous-même « en magasin » ?

Le modèle alternatif que l’on propose peut se résumer en trois axes.

  • Faire vivre notre modèle social et environnemental de haut niveau en ramenant les prélèvements obligatoires (impôts, taxes et cotisations sociales) qui pèsent sur nos PME dans la moyenne européenne et en augmentant notre effort global de recherche, les pays les plus dynamiques sur le temps long (Corée du Sud, Allemagne, Etats-Unis notamment) y consacrant 3,5% à 4,5% de leur PIB contre 2,2% en France. De façon imagée, il s’agit de faire grossir le gâteau avant de partager les parts.
  • Mettre des moyens sur le terrain dans les 5 fonctions de base attendues par les citoyens : Education, Santé, Justice, Sécurité et Défense.
  • Financer cette politique en diminuant de façon ciblée de 10% la dépense publique, soit 150Md€, en respectant 3 principes : remettre l’Etat sur la stratégie (le Quoi et le Pourquoi ?) et laisser aux acteurs dans les territoires (les maires, les préfets, les entreprises, les branches professionnelles, etc.) le soin du « comment » atteindre les objectifs nationaux déclinés localement ; moins d’agents dans les bureaux et plus sur le terrain, « moins de gras et plus de muscles » ; ne jamais séparer le décideur du payeur afin de responsabiliser les acteurs, un maire élu démocratiquement sur un projet n’ayant au mieux la main que sur 40% de son budget par exemple.
3/ La guerre économique vous semble-t-elle aussi une affaire militaire ? Plus généralement, et en écho à une tribune dont vous fûtes signataire, les militaires doivent-ils s’engager davantage en politique ?

Oui, il y a de fortes analogies entre le monde économique et le monde militaire. Dans les deux cas, des acteurs aux intérêts divers, voire opposés, se confrontent dans une dialectique des volontés, dans une partie d’échecs à plusieurs acteurs, afin d’atteindre leurs objectifs respectifs. On y trouve les notions complémentaires de stratégie et de tactique, souvent confondues dans le monde civil. On y trouve également une nécessaire agilité permise par une chaîne de commandement simple et réactive, une connexion permanente aux réalités du terrain – via une interaction naturelle entre les échelons de décisions et les échelons opérationnels – et une autonomie laissée aux acteurs à partir du moment où ils savent situer leur action au regard des grands objectifs de leur organisation.

Oui, j’ai cosigné une tribune dans Le Figaro en 2015 pour dénoncer une discrimination dont font l’objet les militaires, à savoir une impossibilité pratique à s’engager dans le débat d’idées. C’est statutairement possible, mais à travers l’interdiction qui leur est faite d’adhérer à un parti politique (les militaires sont les seuls citoyens concernés avec les préfets en fonction) et un détachement sans solde en cas d’élection, y compris sur une liste dans une commune de plus de 9000 habitants, ils sont condamnés, sauf exception, à des candidatures de témoignage. Cela me semble totalement incohérent et anachronique. Incohérent car pourquoi ces interdictions aux militaires et pas à d’autres dépositaires de fonctions éminemment régaliennes comme les magistrats ? Pourquoi cette différence de traitement entre un policier et un gendarme ? Anachronique car les militaires prouvent chaque jour et au péril de leur vie leur loyauté à la volonté politique du moment quelle qu’elle soit. Il n’y a jamais eu à proprement parler de coup d’état militaire en France en dépit des nombreuses vicissitudes de notre histoire, le 18 brumaire étant un coup d’Etat politique. En quoi des hommes et des femmes prêts à tout donner pour la défense de la terre de nos pères et de ses valeurs seraient-ils illégitimes à participer activement à la construction de la France de nos enfants ?

Oui, les militaires devraient pouvoir s’engager en politique comme tout citoyen, conformément à l’article Premier de notre Constitution qui stipule que « La loi favorise l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et fonctions électives, ainsi qu’aux responsabilités professionnelles et sociales. ». Et ce n’est pas qu’une question juridique. En effet, les militaires et anciens militaires sont des décideurs qui placent plus naturellement le collectif et les intérêts du pays au-dessus des contingences personnelles et partisanes du moment en mêlant intégrité, désintéressement, courage et vision à long terme, faisant fi d’une logique politicienne de courte vue. Ce n’est ainsi par un hasard si la plupart des grands chefs d’Etat des pays démocratiques ont connu une solide expérience militaire comme Washington, Bonaparte, de Gaulle, Churchill, Eisenhower, Kennedy, Pompidou, etc.

4/ National, libéral, social. Le bâton de sourcier politique est-il nécessairement obligé de se laisser aimanter par l’une seule de ces directions, ou l’heure d’une symbiose est-elle enfin arrivée ?

Je ne sais pas si l’heure de la symbiose est arrivée, mais elle est impérieuse ! A l’heure où l’on célèbre les 80 ans de la première réunion du Conseil national de la Résistance (CNR) le 27 mai 1943, la France a besoin d’un puissant projet de refondation, transpartisan car pragmatique, tout grand pays devant se réinventer tous les 50/100 ans. On l’a fait sous Bonaparte, en 1945 et il est l’heure de le faire aujourd’hui. Pourquoi ? Parce que le modèle français n’est plus viable, pérenne. C’est une fuite en avant monétaire, budgétaire et financière d’un côté avec un pays qui est de moins en moins tenu de l’autre (sécurité, justice, etc.). Pour que nos compatriotes comprennent bien, la France est comme un ménage qui gagnerait 3000€ par mois et dépenserait 4500€… Cela ne peut pas durer, d’autant plus que nos créanciers (fonds de pensions, fonds souverains, banques d’affaires, assurances, etc.) sont majoritairement étrangers. Quand ils n’ont plus confiance en la capacité de la France à soutenir sa dette à long terme, la première conséquence est une prime de risques qui augmente, ce qui commence à être le cas aujourd’hui avec les intérêts de notre dette qui atteignent 50 Md€, soit l’équivalent du budget des armées ! Et la phase suivante consiste en une mise sous tutelle du pays par des instances supranationales (FME, BCE, FMI) le temps de rétablir nos comptes dans l’urgence. Et là, c’est l’épargne des Français qui est menacée, car leurs 6000 Md€ d’économies hors immobilier couvrent largement les 3000 Md€ de dette publique. Concrètement, et c’est prévu par la loi Sapin II de 2016, les épargnants ne pourraient plus disposer comme ils le souhaitent de leurs assurances-vie, de leurs livrets, etc., le Haut Conseil de stabilité financière (HCSF) pouvant bloquer temporairement les mouvements de retraits.

Pour redresser le pays et évoquer l’effondrement précité, il nous faut donc travailler à un projet capable d’embarquer une majorité de Français dans des réformes d’ampleur pour remettre à plat l’action publique, soit l’action de l’Etat, des collectivités locales et de la Sécurité sociale. Nous n’en avons pas pour notre argent ! Avec des prélèvements et des dépenses records, on devrait avoir les meilleurs services publics au monde. Or, chacun constate les dysfonctionnements grandissants de l’Ecole, de la Justice, de l’Hôpital, etc. Le nœud gordien du sursaut français consiste donc à améliorer grandement l’action publique tout en rétablissant nos comptes, soit 150 Md€ d’économies ciblées. Et c’est largement possible ! Mais pour cela, il faut bosser, soulever le capot de la machine Etat au sens large pour améliorer grandement l’efficacité et l’efficience de la dépense publique, dépenser beaucoup mieux en somme. Une hausse de la dépense publique sans réformes structurelles d’ampleur aurait même l’effet paradoxal de détériorer la qualité des services publics, l’essentiel des ressources additionnelles étant captées par l’administration de gestion, « les bureaux », le « Back Office », au détriment des agents sur le terrain au contact des administrés, agents détournés de leur mission par une suradministration première bénéficiaire de la manne publique. A dépense égale par rapport à la richesse produite (PIB), nous avons ainsi 30% d’administratifs en plus et 30% de soignants en moins dans nos hopitaux que les Allemands.

Le pragmatisme doit donc être la boussole d’un programme de refondation comme celui que Nouvel Essor Français met sur la table, « La haute politique n’étant que le bon sens appliqué aux grandes choses. » (Napoléon Bonaparte). Le général de Gaulle, qui a réfléchi à un puissant projet pour la France durant sa traversée du désert, était libéral, social, sociétal suivant les sujets et les moments avec un seul objectif : la grandeur et l’indépendance de la France. Il a à la fois rétabli les comptes et libéralisé l’économie avec le plan Pinay-Rueff, pris des mesures sociales avec la scolarité obligatoire jusqu’à 16 ans, l’intéressement et la participation et adopté des mesures sociétales avec la légalisation de la contraception pour les femmes en 1967.

5/ Qu’inspirent nos finances publiques à l’ancien conseiller à la Cour des Comptes ?

Comme évoqué supra, nos comptes ne sont plus tenus. C’est une fuite en avant monétaire, budgétaire et financière qui nous met entre les mains de la BCE et derrière l’Allemagne. Nous ne sommes plus souverains rien que par nos comptes ! Ce n’est pas un hasard si le général de Gaulle a tenu en priorité à les rétablir en 1958 alors que la France était, on l’oublie souvent, sous tutelle du FMI. Ce n’était pas par dogme libéral, mais pour avoir les coudées franches pour mener à bien sa politique industrielle, militaire et diplomatique. Aujourd’hui, le déficit public de la France, essentiellement celui de l’Etat, est équivalent à l’ensemble du déficit public de la zone euro ! Et oui, cela paraît surréaliste depuis Paris, mais de nombreux pays du continent sont en excédent budgétaire, à peine deux ans après la sortie de la crise sanitaire. Et plutôt que d’avoir le courage de mieux gérer l’argent public, sacré car l’argent des Français, on fait tourner la planche à billets pour éponger, « acheter » nos déficits. Mais nos créanciers s’impatientent et ces euros qui inondent la zone finissent par générer de l’inflation, la guerre en Ukraine ayant bon dos ! Il ne faut pas être prix Nobel en économie pour savoir que quand on « produit » plus de monnaie que de biens et services à vendre, ce sont les prix qui grimpent, la monnaie perdant de sa valeur.


6/ Quelle est la marge de manoeuvre d’une France au sein de l’UE sous évidente influence américaine ?

Certes, l’UE est une contrainte pour notre pays, mais cette contrainte est largement exagérée par certains. C’est même mentir aux Français que de dire qu’une sortie de l’UE et de la zone euro résoudrait nos problèmes comme par enchantement, nous dispenserait de tout effort. Ce n’est pas Bruxelles qui nous empêche de remettre de l’ordre dans nos comptes publics, de réformer l’administration, de diminuer les impôts, taxes et cotisations sur les ménages et les entreprises, de reconquérir certains territoires perdus de la République, etc. Le cadre actuel permet à la France de défendre ses intérêts… à la condition que ses gouvernements le veuillent ! Par lâcheté ou par idéologie pro-Europe fédérale, nous nous mettons nous-mêmes des règles qui vont souvent bien au-delà de ce qui est exigé par l’Union. Il y a pléthore d’exemples : l’énergie, le logement, l’agriculture, l’environnement, etc. Les autres Etats montrent qu’il est possible de défendre ses intérêts sans quitter l’UE, l’Allemagne en tête, mais aussi le Danemark, la Pologne, la Hongrie, etc. La Cour constitutionnelle fédérale allemande se réserve ainsi le droit de déclarer inapplicable en Allemagne un acte juridique de l’Union européenne qui ne respecterait pas les « qualités inhérentes à l’identité constitutionnelle » protégées par la Constitution allemande ou qui outrepasserait les compétences de l’Union après avoir donné l’occasion à sa Cour de justice (CJUE) de statuer sur l’acte en question. Et si la France s’oppose à une mesure, qui pourra la contraindre ? L’UE sans la France est morte de fait.

Pour autant, il faut stopper le processus actuel d’approfondissement et d’élargissement qui engendre des transferts de compétences toujours plus nombreux à Bruxelles. On a ainsi des politiques qui disent qu’il faut donner plus de pouvoir aux acteurs sur le terrain alors qu’ils ne s’opposent pas, ou même cautionnent, ces transferts de compétences. C’est schizophrénique ! On reproduit les errements du centralisme français à Bruxelles. Si le jacobinisme a eu ses vertus, l’Etat ayant fait la Nation en France, exception mondiale, il n’est plus de mise aujourd’hui. La société est tellement complexe et évolue tellement vite qu’on est « condamné » à un girondisme pragmatique, soit laisser le « comment » atteindre localement les objectifs définis nationalement. On l’a vu pendant la crise de la Covid-19. Quand l’Etat a voulu tout gérer en mode hospitalo-centré au début, ce fut un fiasco. Quand il a enfin fait confiance aux maires, aux préfets, aux entreprises, aux cliniques privées, aux médecins libéraux, cela a d’emblée mieux fonctionné.

Par conséquent, il faut en revenir à l’Europe souhaitée par le général de Gaulle, une Europe « levier d’Archimède » pour chaque Etat membre, soit une Europe confédérale, une Europe de nations souveraines qui mènent des projets en commun sur des sujets où ils n’ont pas individuellement la taille critique pour concurrencer des puissances comme la Chine ou les Etats-Unis. En résumé, il s’agit d’un Bruxit et non d’un Frexit !

7/ Vous paraît-il illusoire de réunir un peuple en faisant appel à…son intelligence, plutôt qu’en ayant recours à la séduction ou à l’usage de la force ?

Quand on est un démocrate sincère, on ne peut que faire confiance à l’intelligence collective, au bon sens des citoyens, le bon sens étant avec la bêtise la chose la mieux partagée. Ce n’est pas une question de diplôme ! La séduction et/ou la force peuvent permettre de gagner une bataille, de gagner à court terme à l’image de la réforme des retraites, mais on ne peut pas embarquer une nation dans un sursaut historique, aujourd’hui indispensable, sans miser sur la pédagogie, la sincérité, l’exemple afin de susciter la confiance et le respect.

Il est navrant de constater que des décideurs au plus haut niveau rejettent la faute sur les citoyens plutôt que de se remettre en cause face à leur incapacité à convaincre, se réfugiant souvent, comme tout mauvais chef, sur leur statut pour s’imposer. S’il suffisait d’être surdiplomé pour bien diriger au plus haut niveau, cela se saurait, on serait la première puissance européenne depuis au moins 40 ans ! L’Histoire montre que les qualités principales d’un grand dirigeant sont avant tout le courage, l’humilité et la lucidité, bien plus que ses diplômes ! Ce fut ainsi le cas de Lech Walesa, électricien, qui a mené avec succès la transition de la Pologne vers la démocratie, mais aussi de Gerhard Schröder, initialement simple vendeur dans une quincaillerie, qui a mené les courageuses réformes qui ont lancé l’Allemagne sur 25 ans de prospérité. On pense également à Luiz Inacio Lula da Silva, ouvrier métallurgiste, qui a quitté le pouvoir après deux mandats consécutifs en 2010 avec plus de 80% d’opinions favorables ou à Pierre Bérégovoy, un des meilleurs ministres de l’économie de la Ve République bien que titulaire d’un simple CAP.

La promesse de notre République est que chaque Français a dans son berceau le grand collier de la Légion d’Honneur, l’attribut du chef de l’Etat. Tout le monde ne souhaite pas être président de la République, mais tout le monde peut l’être.

Pour autant, pour faire de la politique à haut niveau, il ne faut pas s’armer uniquement de grands principes, être « fleur bleue ». S’il faut avoir un projet clair et des idéaux, être animé par la soif de servir et le mépris de ceux qui se servent, il faut également être un excellent tacticien. On ne peut espérer arriver au pouvoir et y rester sans manœuvrer habilement. La ligne rouge est de ne jamais vendre son âme, de ne jamais déroger aux intérêts supérieurs de la Nation, de la Patrie et de la République, soit faire des compromis sans jamais verser dans la compromission. La politique politicienne n’a de sens qu’au service d’un grand dessein pour le pays, soit la tactique au service d’une stratégie. La tactique pour la tactique, c’est le macronisme, c’est comme marcher en évitant les obstacles sans savoir où on va…

Enfin, il faut aimer les Français. Il est à la mode aujourd’hui de dire, de façon plus ou moins sincère, qu’on aime la France, qu’on est patriote. En revanche, je n’entends jamais un politique dire qu’il aime ses compatriotes. Pourtant, c’est fondamental ! Un grand Homme politique n’est pas le premier de cordée ou encore moins le premier des Français. C’est avant tout le premier serviteur de la Nation, celui qui va la représenter et la défendre bec et ongles, celui qui va « mouiller le maillot » pour les siens en étant à leur contact et à leur écoute en permanence, suivant en cela cette citation de Montesquieu : « Pour faire de grandes choses, il ne faut pas être un si grand génie ; il ne faut pas être au-dessus des hommes, il faut être avec eux. ».

La tâche est donc éminemment difficile et c’est pour cela que nous avons beaucoup de politiques qui pensent à la prochaine élection et très peu d’hommes ou de femmes d’Etat qui pensent à la prochaine génération. Cela demande des qualités difficilement conciliables en un seul individu : il faut à la fois avoir une vision de long terme au-dessus de la mêlée en étant habité par son pays, être humble, être lucide, être intègre et prendre autant de plaisir à boire une pinte au bar du coin en discutant Tiercé ou Ligue des champions de football qu’à échanger avec les grands de ce monde.

8/ Vous paraît-il intéressant de donner davantage de pouvoir aux régions, notamment dans la libre allocation qu’elles pourraient faire des moyens qui lui sont versés par l’Etat ?

Comme précédemment évoqué, le jacobinisme a eu ses vertus, mais il montre aujourd’hui ses limites. La société est tellement complexe et évolue tellement vite qu’il faut laisser de l’initiative aux acteurs de terrains, dont les conseils régionaux, pour déterminer les voies et moyens d’atteindre les objectifs nationaux déclinés localement, au regard des contraintes de chaque territoire.

Cependant, cela n’est viable qu’à deux conditions :

  • définir clairement les responsabilités du Conseil régional et lui laisser la main sur son budget, soit lever l’impôt pour financer son projet ;
  • revenir sur le découpage de la loi NOTRe de 2015 afin de donner aux Régions une véritable cohérence socioéconomique et historique.
9/ La technologie nous permet aujourd’hui de contrefaire à peu près tout. Comment vous projetez-vous dans un monde où il sera bientôt impossible de distinguer le vrai du faux ?

Je ne suis pas aussi pessimiste. Toutes les innovations ont soulevé par le passé des craintes et peuvent être utilisées pour le meilleur ou pour le pire comme l’énergie nucléaire. A chaque mesure des contre-mesures à l’image de l’obus et de la cuirasse. On pourra développer des moyens pour continuer à distinguer le vrai du faux.

10/ On a l’impression qu’à part Sun Tzu, personne ne cite de stratège dont les enseignements soient applicables à la vie ordinaire du nombre. Nous dépanneriez-vous ?

Il est logique de Sun Tzu soit célèbre aujourd’hui car c’est le grand théoricien de la stratégie indirecte, soit quelque part le théoricien du soft power, de l’influence, de l’intelligence économique, dans une société qui abhorre désormais l’affrontement direct cher à Clausewitz. Mais Sun Tzu n’est pas le seul théoricien de la stratégie indirecte. Vous avez aussi le britannique Basil Liddell Hart, Mao, etc.

Et parmi les théoriciens de la stratégie directe, vous pouvez tirer des enseignements qui sont toujours très actuels comme les trois principes de Foch – liberté d’action, concentration des efforts et économies des moyens – ou cette citation de Napoléon Bonaparte « À la guerre les trois quarts sont des affaires morales ; la balance des forces réelles n’est que pour un autre quart. ».

11/ Connaissez-vous les écoles Espérances Banlieues, où les jeunes gens de toutes origines et parfois en situation d’échec scolaire, sont vouvoyés par leurs professeurs, portent un uniforme et pratiquent chaque matin le lever des couleurs, apprennent à aimer son Histoire ? Serait-ce en germe le retour heureux de ce que fût il n’y a pas si longtemps l’école de la République ?

Tout à fait. Nous connaissons Espérance Banlieues et j’ai visité un de leurs sites. C’est effectivement impressionnant ce qu’ils arrivent à faire. Nous ne pouvons que rêver au déploiement de cette approche pédagogique partout en France.

L’Education nationale est l’institution malade de la République et pourtant si déterminante pour notre avenir. C’est une politique de long terme par excellence. Les résultats sont non seulement très mauvais, voire catastrophiques, mais c’est une véritable casse sociale au détriment des classes populaires qui subissent une double peine : des conditions de vie difficile et une école, du fait de la carte scolaire notamment, qui les enfonce dans la précarité et la reproduction sociale alors qu’elle devrait apparaître comme une planche de salut. Non seulement notre dépense intérieure d’éducation (DIE) est supérieure à la moyenne des pays développés (OCDE) pour des résultats inférieurs, mais les résultats moyens des enfants d’ouvriers, d’employés et de personnes sans emploi en France sont très en-deçà des résultats des enfants de même condition sociale dans les autres pays occidentaux. A l’inverse, les enfants de cadres ont des résultats équivalents à leurs homologues. Face à ce drame humain et social à grande échelle, il est toujours très surprenant de constater la frilosité, le refus de tout changement et le conservatisme du corps enseignant, d’autant plus qu’une majorité de ce dernier a le cœur à gauche et devrait donc se révolter devant une telle injustice.

 




Ceux qui sont les Vrais Souverains

Arnaud Montebourg, avocat, ancien ministre et depuis 2018 entrepreneur, vient de produire un podcast nommé « Les Vrais Souverains », dont deux premiers épisodes sont déjà disponibles. Un entretien conduit par Sébastien Tertrais.

Dans le premier il retourne à la rencontre des anciens salariés d’Alstom à Belfort, entreprise rachetée par Général Electric en 2015 pour un montant de 13 milliards de dollars, dans le cadre de tractations révélatrices de la capacité de prédation de l’économie américaine et de l’importance de la loyauté des dirigeants des grandes entreprises françaises, dans le second il va à la rencontre de Horizom, un producteur de bambous, une plante magique qui pourrait contribuer à la séquestration du carbone et aux objectifs d’augmentation de la biomasse. Plus tôt en mars nous avions suivi avec beaucoup d’intérêt la commission d’enquête parlementaire liée à la perte d’indépendance énergétique de la France et l’audition de l’ancien ministre, dont nous avions d’ailleurs diffusé deux extraits percutants sur la notion de souveraineté. Nous avons naturellement pris attache auprès de ses collaborateurs afin de nous entretenir avec lui autour des enjeux de souveraineté. Nous avons le plaisir de vous partager ci-après l’entièreté de notre conversation, réjouissante et des plus motivantes.

ST : Après votre premier métier d’avocat, vous vous êtes engagé dans une carrière politique de haut rang, puis vous avez quitté votre mandat en 2015. Vous êtes désormais entrepreneur. C’était important pour vous d’entreprendre ?

AM : Oui, parce qu’il y a l’indépendance et la liberté qui sont liées à mon tempérament et à mon histoire. C’était un vieux rêve, que je voulais réaliser depuis que j’étais étudiant, que je n’ai pas pu réaliser avant parce qu’il fallait aller travailler. J’étais juriste, et finalement la meilleure profession qui correspondait à mon tempérament et à ma carte d’identité intellectuelle c’était avocat, pour exercer en artisan solitaire. J’ai exercé ce métier pendant 7 ans, puis l’action politique m’a rattrapé. J’ai été élu à 34 ans et après je suis parti pour 20 ans, avec un parcours qui devait aller au bout, donc je suis allé au bout du parcours. Après, à 53 ans, je me suis dit que je devais pouvoir réaliser mes rêves.

ST : Vous avez quitté le projet de gouvernement avec Manuel Valls à la suite de désaccords sur plusieurs sujets, sont-ce eux qui vous ont motivé à « y aller » ?

AM : J’ai toujours été en désaccord avec les socialistes, mais dans l’exercice du pouvoir les désaccords ne sont  plus théoriques, ils concernent la vie des gens, donc on a envie d’infléchir le cours de la force des choses,  en se battant de l’intérieur, ce que j’ai fait. Mais j’ai compris au bout de nombreux combats perdus que c’est vain. À un moment j’ai su dans ma tête que j’avais déjà fait mes cartons. Pour un ministre de l’économie demander une inflexion majeure de la politique économique c’est quand même assez original. Tout cela a été maquillé derrière la fameuse cuvée du redressement, mais franchement la cuvée du redressement n’était rien à côté du réquisitoire que j’ai prononcé ce jour-là contre la politique économique que j’étais obligé d’appliquer, contre laquelle j’étais en désaccord. Lorsque je suis parti j’ai ressenti un grand soulagement.

ST : Cela vous a permis de sortir d’une situation de tension et de vous engager dans un combat pour lequel vous étiez prêt. Il est de notoriété publique que vous avez un certain attachement à la notion de vérité et qu’elle n’a pas été sans impact sur vos différents engagements.
AM : La politique a un rapport avec la vérité, vous ne pouvez pas traiter les problèmes si vous les déguisez, si vous mentez vous vous mentez à vous-même, vous ne traiterez pas le mal. C’est comme si un médecin faisait un mauvais diagnostic ou le dissimulait, et appliquait des placebos. Ça ne marche pas. Il faut vraiment regarder la vérité et les problèmes en face pour pouvoir les traiter.

Cette relation à la vérité, qui existe chez Pierre Mendes France, et qui m’avait été bien transmise par mon père, jeune militant radical qui s’était engagé derrière cet homme d’Etat, m’a beaucoup marqué. Dans la « République Moderne », qui est un livre qui a mon âge, Mendes France consacre un passage entier à la question de la vérité comme outil  de résolution des problèmes communs. Il est évident que ne pas faire trop de concessions sur la vérité est un point central pour qui veut agir pour son pays. On peut faire de la politique pour d’autres motifs que celui de soutenir son pays, mais moi c’était ce que je cherchais. Le reste ne m’intéressait finalement qu’assez peu, l’essentiel était là.

ST : Un des cadres de la DREETS[1] me disait récemment qu’un homme politique ne parlait jamais aussi bien que lorsqu’il n’avait plus de mandat.

AM : Il est vrai que lorsque nous relisions certains interviews mes attachés de presse me disaient parfois qu’il fallait revoir certains passages, en affirmant que ça ne passerait pas. Je refusais, je ne pouvais pas faire trop de concessions. La manière de les dire pouvait être un peu corrigée, sur la forme il pouvait être fait des choses, mais quand il s’agissait des contenus je ne préférai ne pas trop transiger. J’ai par exemple défendu la filière nucléaire, après Fukushima, dans un gouvernement de coalition avec les écologistes, j’ai lutté contre la bêtise des critères maastrichtiens de Bruxelles, j’ai dit aux dirigeants du CAC 40 qui trahissaient la France qu’ils se comportaient comme des flibustiers, j’ai soutenu le Made in France contre les ricanements de la classe dirigeante, mais ça n’est pas grave, il en reste quelque chose aujourd’hui.

ST : Vous venez de publier deux premiers épisode de votre Podcast « Les Vrais Souverains [2]», et après leur écoute je constate quelque chose de très marquant. Dans le premier, par exemple, vous êtes retourné voir les anciens de Belfort sur le site de General Electric, qui a racheté Alstom en 2015. Il s’agit de syndicalistes qui se sont mis à agir. Ils sont passés d’une logique de contestation et d’une grande déception à celui de l’action. Pensez-vous qu’il y a ici quelque chose à jouer ?

AM : C’est le sens à donner à nos vies. Bien sûr qu’on peut être contre quelque chose dans un monde qu’on n’aime pas, le mieux pour résoudre cette conflictualité dans le monde actuel, c’est de construire l’alternative, montrer qu’elle est viable, pour nous-mêmes, pour ceux qui nous regardent, nos enfants et même tous ceux qui se demandent si un autre monde est possible. Oui, on peut le construire. À chaque fois qu’on montre une alternative, on fait la démonstration que c’est possible. C’est la résolution de la tension. Ces syndicalistes sont devenus entrepreneurs, ils ont eu raison de protester, ils ont raison de construire. Dans toute vie on a des périodes de refus, on peut être à la fois Antigone et ces princes, ces rois de micro-royaumes dans lesquels nous pouvons imposer notre forme de gouvernement, le gouvernement de nos vies. Et des millions de gouvernement de nos vies, tous différents, peuvent ensemble constituer le gouvernement d’un pays.

ST : À condition sans doute d’aider, de soutenir, de fédérer et de tisser des liens entre tous.

AM : C’est l’idée de ce podcast, qui promeut des gens ordinaires qui font des choses extraordinaires. Les honorer et les remercier me paraît indispensable.

ST : Lors de la très remarquée et utile commission d’enquête visant à établir les raisons de la perte de souveraineté et d’indépendance énergétique de la France vous avez parlé de souveraineté et de loyauté, en montrant votre attachement à ces valeurs. En quoi ont-elles à ce point du sens ?

AM : La France, c’est un pays qui a ce désir éperdu de vivre libre et indépendant. C’est d’ailleurs son histoire, c’est pour cette raison qu’elle s’est affranchie des monarques. La souveraineté est une conquête de la Révolution Française, c’est la liberté de choisir. Dans l’histoire et la géographie de la France, la liberté est une base dont nous sommes les inventeurs. C’est un mot qui n’existe pas dans certaines civilisations, comme en Chine par exemple. Ce mot a été inventé par l’Occident, et au cœur de l’Occident il y a la France, qui joue un grand rôle dans le monde. Cela fait partie de notre histoire. Donc évidemment la perte de souveraineté conduit à ce que vous soyez dans la main des autres, d’abord sur le plan économique.

Comme l’ecrivait Adam Smith « On tient un pays soit par l’épée soit par la dette ». Face à l’épée nous avons fait face, il reste à traiter la dette. Qui sont nos créanciers et comment nous tiennent-ils ? Cette question, c’est la question fondamentale pour notre pays. Est-ce que nous avons le droit, dans la mondialisation, d’avoir un modèle social tel que nous l’avons imaginé, généreux ? Est-ce que nous avons le droit d’avoir un modèle environnemental différent, avant-gardiste ? Peut-être pas ? Peut-être qu’on ne le peut pas ? En tous cas cette souveraineté-là, elle se défend, elle se construit, c’est un ouvrage d’art, qui mute avec le temps et les siècles.
Alors évidemment, dans ce cadre-là, pour construite cette liberté, on a besoin d’unité. On a besoin de concilier les contraires. Et donc pour ça la loyauté est nécessaire. Vous ne pouvez pas mettre d’accord des gens qui ne sont pas d’accord sans loyauté, c’est à dire d’accord sur l’intérêt national. Vous ne pouvez pas faire cohabiter des gens qui sont structurellement dans des situations de s’affronter, les faire coopérer, sans cette loyauté. C’est le même sujet en fait, la liberté s’accompagne de loyauté.

ST : On assiste depuis quelques années aux soubresauts d’un pays qui se construit beaucoup contre. Le premier épisode de votre podcast montre l’écart important entre l’impression que les français seraient beaucoup contre, contre les réformes, contre les projets, contre le fait d’agir, et le fait que beaucoup de gens sont actifs et au service de projets utiles, avec des objectifs précis, riche de sens. Pensez-vous qu’il y a une prise de conscience suffisante pour aujourd’hui inverser la tendance et aller collectivement un plus de l’avant ?

AM : Il y a beaucoup de gens, parmi les protestataires, qui sont eux-mêmes des entreprenants. Ils entreprennent beaucoup dans leur vie, dans les associations, dans leur métier. Il n’y a pas d’un côté ceux qui protestent et de l’autre ceux qui font, parce qu’en fait on est contre quelque chose et on est obligé d’être pour autre chose. C’est invivable d’être toujours contre, parce qu’on se détruit. Et de la même manière c’est impossible d’être toujours pour, parce que là il y a un mensonge. C’est une répartition que chacun a en soi, différente bien sûr les uns des autres. Parfois c’est 50/50, parfois c’est 5/95, 70/30, on ne sait pas. Dans chaque être humain il existe une âme bâtisseuse, comme finalement dans l’abeille, il y a l’instinct de construction. Et puisque l’être humain est un individu social, il aime coopérer avec autrui. Et que fait-on de mieux, à plusieurs, que d’essayer de faire ciller, ou de donner un coup d’épaule à l’histoire ? Le rôle des masses, autrefois théorisé par le léninisme, c’est aussi la construction par des communautés de projets qui dépassent l’individu, qui lui permettent de se réaliser. En France il existe de nombreux entreprenants, et dans la grande catégorie des entreprenants vous avez des entrepreneurs, ceux qui montent des entreprises, et ceux qui participent à la vie de ces entreprises, c’est-à-dire des millions et des millions de gens qui tous les jours construisent un outil commun. Donc je ne ferai pas la partition entre ceux qui disent non et ceux qui disent oui.

ST : Nous sommes dans une pleine phase de réindustrialisation, et aujourd’hui se tient le sommet « Chose France[3] ». Que pensez-vous de l’arrivée de capitaux étrangers en France pour notre réindustrialisation ?

AM : D’abord qui pourrait déplorer qu’il y ait des milliards qui viennent s’investir en France ? On ne peut que s’en réjouir. Mais je voudrais dire qu’il s’agit ici d’un symptôme de notre faiblesse. D’abord parce que nous avons 156 milliards de déficit annuel de commerce extérieur, c’est-à-dire que 156 milliards sortent chaque année du pays. Comme on ne produit plus ce qu’on consomme, qu’on produit beaucoup moins que ce qu’on consomme, on achète à l’extérieur, donc on a besoin qu’il y a des flux dans le sens contraire, c’est-à-dire qu’il y ait de l’argent qui rentre pour équilibrer nos impérities économiques.

Nous sommes un pays de plus en plus détenu par nos créanciers, c’est-à-dire nos investisseurs, lesquels viennent faire leur shopping dans nos entreprises, comme nous l’observons depuis maintenant quinze ans, et qui choisissent la France pour y investir. C’est un peu le côté reluisant de notre faiblesse. Et vous avez le côté beaucoup plus sombre, qui fait qu’aujourd’hui le monde entier vient acheter la France en pièces détachées parce qu’ils savent qu’on a besoin d’argent. Au fond tout ces éléments marquent une perte de contrôle de notre économie. Et un état d’urgence absolu face à notre affaissement économique.

ST : Que faudrait-il faire, ou engager, pour que la situation change ?

AM : Il faut se remettre rudement au travail, c’est le sens de la réindustrialisation. Ce n’est pas un slogan, ça ne peut même pas être un politique d’Etat, encore moins une politique d’attraction d’investissements étrangers, il faudrait qu’on soit capable de relocaliser sur le sol national entre 50 et 70 milliards de chiffre d’affaires. Voilà, vous connaissez le tarif. C’est un travail de Titan que même Jupiter ne peut réaliser seul. C’est une mobilisation nationale, une appropriation par tous les secteurs de la société, c’est-à-dire qu’il faut réformer le système bancaire, qui ne finance pas l’économie réelle. Il faut remobiliser l’épargne qui est gaspillée et qui part à l’étranger. Ça veut dire qu’il faut débureaucratiser les règles et les contraintes qui pèsent sur les entreprises, ça veut dire qu’il faut remobiliser la nation autour d’une seule cause, une grande cause nationale, qui s’appelle se remettre à produire en France. Parce que sinon on n’y arrivera pas, et nous nous appauvrirons cruellement.

ST : On a besoin d’acteurs industriels, mais nombre des décisions importantes à ce « produire en France »  dépendent des acteurs politiques. Vous en avez été un de premier rang, vous êtes aujourd’hui un acteur économique, à titre privé. Avez-vous l’intention de jouer encore un rôle politique pour aider à accompagner ces changements ?

AM : Non, j’ai déjà beaucoup donné. Je considère que j’ai fait ce que je pouvais, dans le sens que j’espérais, avec des résultats qui sont contrastés. Je ne peux maintenant m’intéresser au pays qu’au travers de mes entreprises et des combats économiques qui sont les miens. C’est déjà pas si mal.

ST : Vous le savez maintenant de l’intérieur, toutes les entreprises se trouvent confrontées à des contraintes ou des lourdeurs administratives qui ne cessent de se complexifier. Que faudrait-il faire pour ne pas les fragiliser plus encore ?

AM : Je pense qu’il faut d’abord atrophier le système normatif qui vient de l’administration, qui est dépolitisée puisqu’il n’y a pas de contrôle politique sur l’administration en France, elle est en roue libre. C’est le grand problème de notre pays. Si je résume, dans un pays qui a inventé la liberté, quand même, on se retrouve dans une situation entre Kafka et Sacha Guitry, ou Alphonse Allais, qui consiste à découvrir que tout ce qui n’est pas autorisé deviendrait interdit, alors que normalement tout ce qui n’est pas interdit est de droit libre, et donc maintenant plus personne ne fait rien car se croit obligé de demander l’autorisation. Cette grave perversion du système juridique fait qu’il va falloir très rapidement imaginer une manière de se débarrasser d’une quantité considérable de règlementations qui ne sont pas seulement inutiles, mais aussi liberticides. Elle empêchent la société de prendre confiance en elle. Pour moi il faut faire confiance aux acteurs, sinon une société qui organise la défiance, qui imagine le délit derrière n’importe quelle pratique, c’est une société qui se meurt et se dévitalise. Pour ce travail de débureaucratisation il faudrait qu’il y ait au vice-premier ministre qui ne fasse que ça, pendant cinq ans. Il conviendrait de le rendre numéro deux du gouvernement, avec autorité sur tous les autres. Je pense qu’on pourrait y arriver franchement ainsi.

ST : Pouvez-vous nous en dire plus sur la maladie qu’avaient plusieurs de vos anciens collaborateurs, la bruxellose ?

AM : (Rires) Ma grand-mère dans le Morvan se plaignait du fait que ses lapins avait la myxomatose. Lorsque mes collaborateurs revenaient de Bruxelles et qu’ils me disaient qu’on ne pouvait pas faire telle ou telle chose, que la Commission Européenne n’autorisait pas telle ou telle autre chose, je leur ai répondu un jour « Vous, il faut vous soigner d’urgence, vous avez la bruxellose. Vous êtes contaminés par une maladie qui est celle de la croyance que Bruxelles va décider à notre place. »

ST : Aujourd’hui vous êtes associé dans dix entreprises, dans l’industrie et l’agriculture, deux piliers de notre pays. Que pensez-vous du fait qu’ils soient attaqués par des activistes et des militants qui, ne connaissent pas grand-chose, sont pourtant très sûrs d’eux et n’hésitent pas à conduire des actions qui fragilisent ces activités ?

AM : Les écologistes de la punition -et non de la construction- sont les conservateurs de la mondialisation actuelle, parce que le principal obstacle à l’écologie est que le lieu de production est très éloigné du lieu de consommation, il n’y a pas de lien entre le producteur et le consommateur. La première des écologies est celle qui produit sur place ce dont on a besoin. C’est la politique souverainiste. Il s’agit de réconcilier les circuits courts, par seulement dans l’alimentation mais dans tous les domaines. Faire coïncider les besoins des producteurs avec celui des consommateurs. Les écologistes qui empêchent la production sur place sont des révolutionnaires du statu quo, et les pires conservateurs de la mondialisation libérale. Finalement ils ne veulent pas qu’on extrait des mines des matériaux de la transition écologique, donc ils préfèrent faire de l’écologie sans en voir les conséquences. Ils ne veulent pas que l’agriculture, telle qu’elle est, fonctionne à un prix accessible, alors ils la rendent impraticable sur le sol national et leurs actions conduisent à l’importation. Ils empêchent tout investissement dont ils croient qu’ils porteraient atteinte à leurs principes alors qu’en vérité il sont des moyens de recréer des capacités de production sur place. On voit bien que cette écologie-là est l’écologie du statu quo, celle qui fait reculer le monde, alors qu’on a besoin de faire grandement progresser l’écologie.

Par ailleurs je regrette une chose, qu’il n’y ait pas de débat sur tous les sujets techniques et scientifiques, parce que la science est totalement instrumentalisée et manipulée. J’ai cherché des médias qui traitent les problèmes et les dossiers sur le fond, mais il n’y en a pas dans les grands médias. Nous avons un soucis de débat public. Je ne suis pas contre qu’on débatte des bassines, et on va découvrir que 70% des bassines sont indispensables, et que peut-être 30% d’entre elles sont indésirables.

ST : Dans les deux premiers épisodes de votre podcast chacun partage son expertise, tous les aspects d’un sujet sont abordés, politiques, techniques, scientifiques, emploi, … Il répond donc à ce que vous attendiez.

AM : J’ai voulu donner la parole à des gens extraordinaires qui n’ont aucune chance d’être entendus dans le système médiatique actuel. C’est une espèce de contre-société de faiseurs, ou plutôt de faiseux, des gens qui travaillent, qui construisent, selon des principes et des valeurs qui sont parfaitement identifiables, et qui concrétisent des projets. Évidemment cela suppose de croiser tous les domaines, écologie, sciences économiques, sociétal, les besoins de la société, les choix politiques, ce sont des démonstrateurs qu’il est possible de faire des tas de choses dans notre pays qui est peuplé de gens formidables, c’est tout ce que j’aime.

ST : Vous dites faiseux plus que faiseurs ?

AM : Oui, parce que faiseur c’est négatif. Le faiseux c’est celui qui fait, car dans mon pays natal on disait : « il y a les faiseux et les diseux ».

ST : Et alors, Monsieur Montebourg, qui sont donc les Vrais Souverains ?

AM : Les Vrais Souverains, ce sont ceux qu’on n’entend pas, mais qui font beaucoup pour reconstruire la France. C’est une société qui est liée par des liens invisibles, des liens de solidarité et d’entraide, composée de gens qui ne se connaissent pas. J’ai décidé qu’ils se donnent la main dans un lieu où ils pourront se découvrir les uns les autres. C’est ma contribution au débat public, une mise en valeur de nos efforts extraordinaires.

[1] Direction régionale de l’économie, de l’emploi, du travail et des solidarités

[2] Arnaud Montebourg part à la rencontre des Vrais Souverains, ceux qui se lèvent pour construire une France libre et souveraine, indépendante car elle prend son destin entre ses mains.

[3] Sommet instauré par le président Emmanuel Macron qui vise à présenter et expliquer aux grandes entreprises internationales les réformes menées pour favoriser l’activité économique de notre territoire. https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/choose-france




La commande publique est un véritable levier pour le développement des entreprises.

Aurélien Lopez-Liguori est Député Rassemblement National (Hérault 7e) et Président du Groupe d’études : Économie, sécurité et souveraineté numériques à l’Assemblée nationale 

1/ Quel vous semble être le degré de maturité de la représentation nationale pour une adoption «transpartisane » des objectifs de souveraineté numérique ?

L’Assemblée Nationale a besoin d’évoluer sur ces sujets ; malgré le rajeunissement des députés, le numérique reste une question secondaire alors qu’il devrait constituer une préoccupation majeure. De nombreux députés se soucient peu des applications qu’ils utilisent pour communiquer et utilisent Whatsapp ou Telegram, pour leurs échanges professionnels, alors qu’il existe des solutions françaises et souveraines de messagerie instantanée. Ils n’y font pas attention parce que le thème de la souveraineté numérique ne s’est pas encore imposé dans le débat public comme un sujet stratégique. Comme pour le thème de l’énergie, ce sera lors d’une crise que nous nous rendrons compte que nous sommes en retard, que nous n’avons rien prévu et que nous sommes démunis face à un phénomène que nous avions sous-estimé.

Le nœud du problème est le manque d’anticipation des pouvoirs publics. Gouverner, c’est prévoir. Prévoir, c’est ce que le RN fait depuis des années en prônant la souveraineté et l’indépendance de notre pays dans tous les domaines, dont celui du numérique.

C’est aussi le but du groupe d’études Economie, sécurité et souveraineté numériques que je préside depuis janvier. Construire des propositions transpartisanes pour rattraper le retard que notre pays a pris dans ce domaine. Le but est de rassembler des députés de tous les groupes politiques pour élaborer des propositions à travers des auditions, des évènements ou des initiatives communes. Nous réfléchissons sur des sujets qui peuvent rassembler tels que la ré-industrialisation numérique, l’éducation cyber dans les écoles, la commande publique…

Avec ce groupe d’études, nous avons connu une première victoire législative pour notre souveraineté. Un des amendements que nous avons proposé, cosigné par des députés de la majorité, et Liot a été adopté lors de l’examen du projet de loi Jeux Olympiques. Le but était de favoriser dans la commande publique une entreprise française ou européenne pour développer la solution d’intelligence artificielle utilisée dans la conception des caméras intelligentes. La gauche a poussé des cris d’orfraie mais j’espère qu’avec le temps, nous parviendrons à travailler avec eux et proposer des amendements qu’ils cosigneront aussi. Nous avons besoin de toutes les forces disponibles pour atteindre nos objectifs de souveraineté numérique !

2/ Nous reprochons beaucoup aux Américains. Leur reprocherait-on surtout de défendre leurs intérêts comme nous aimerions que le fasse notre pays ?

Les Etats-Unis sont soucieux de leur souveraineté et de leur indépendance, et ils ont bien raison. Nous parlons d’un pays chantre du libéralisme et de la libre concurrence qui, pourtant, n’applique pas à lui-même les règles qu’il souhaite imposer au reste du monde. Ils assument sans problème le fait de favoriser leurs entreprises dans la commande publique. Regardez le Buy american act ou le Small business act ! Inspirons-nous de la liberté qu’ils ont dans leurs prises de décisions. Leur seule boussole est l’intérêt de leur pays.

Ajoutez à cela des dispositifs de protection contre les investissements étrangers très performants. Encore en 2022, les compétences du Comité pour l’investissement étranger aux Etats-Unis ont été renforcées pour vérifier « les conséquences pour le leadership technologique américain [des investissements] dans les secteurs qui touchent à la sécurité nationale américaine ».

Leurs services secrets sont particulièrement vigilants sur ces sujets, même sur des investissements qui pourrait paraitre banals, voire triviaux. L’année dernière, Huawei voulait construire un jardin chinois à Washington. Les services secrets ont compris que ce projet était à quelques kilomètres du Capitole et qu’une antenne allait être construite. Ils ont fini par faire annuler le projet.

La commande publique et les financements étatiques sont des instruments que les américains n’hésitent pas à activer pour développer leurs entreprises. Les liens entre l’Etat et les entreprises du numérique sont vertueux ; la commande publique est un véritable levier pour le développement des entreprises. Les exemples sont nombreux : les technologies de l’Iphone ont été développées grâce à des crédits fédéraux américains. Le Small Business Innovation Research permet à des agences de recherche fédérales de financer la R&D de petites entreprises. Encore un exemple : au total, ce sont 4,9 milliards de dollars d’argent public qui ont été versés à trois des sociétés fondées par Elon Musk – Tesla, SolarCity et SpaceX. On voit où elles en sont aujourd’hui.

De notre côté, nous sommes sous-dotés, nous respectons des règles de concurrence que personne ne respecte ; bref, par inconscience, naïveté ou indifférence, nous choisissons de nous saborder alors qu’il s’agit d’une question de volonté politique. Je suis profondément convaincu que tout n’est pas perdu, qu’il est possible de mener une véritable politique numérique ambitieuse et souveraine pour notre pays et pour l’Europe. Encore faut-il avoir un plan défini et se donner les moyens de le réaliser.

3/ Sur la question de la souveraineté numérique, quelle différence faites-vous entre notre relation avec la Chine et notre relation avec les Etats-Unis ?

Je ne fais aucune différence entre ces deux relations en matière de souveraineté. Certes, ce sont deux pays bien distincts avec qui nous avons des relations différentes ; la Chine est un régime autocratique et les Etats-Unis un régime libéral et démocratique culturellement plus proche de nous. Cela n’empêche pas que sur la question de la souveraineté, une seule vision m’anime : il faut que la France et l’Europe trouvent leur propre voie, et qu’elle soit cohérente, peu importe l’interlocuteur. Que ce soit dans nos relations avec la Chine ou les Etats-Unis, nous devons défendre notre indépendance.

Deux éléments sont à prendre en compte dans notre relation avec ces pays. D’un côté, il ne faut pas oublier la nécessité absolue de faire émerger nos propres géants du numérique. L’industrialisation doit être une priorité, alors même que pour notre pays en 2020 elle ne représentait que 13% du PIB. L’Europe ne doit pas être une colonie numérique des GAFAM ou des BATX.

D’un autre côté, il faut se débarrasser des entreprises étrangères qui nous parasitent, qui rachètent nos entreprises, et filtrer au maximum les investissements de pays étrangers. Quand on sait que depuis 2000, 60% des investissements chinois en Europe viennent de groupes étatiques contrôlés par Pékin, on se rend compte de l’ampleur de la tâche.

4/ On a pu croire avec l’Europe qu’un marché se créait sur le terreau d’un héritage commun, mais que vous inspire l’alliance des BRICS, qui semble surtout reposer sur une envie commune d’agir hors de l’influence des habituels maitres du jeu ?

L’Europe a vocation à être autre chose qu’une association économique d’états comme peuvent l’être les BRICS. L’Europe est une civilisation plurimillénaire. Que nous soyons à Naples, Varsovie ou Berlin, nous avons le même référentiel historique, culturel, artistique. L’union des pays européens est naturelle parce qu’ils partagent une histoire et une identité.

Sur le thème du numérique, cette nécessité d’une union entre nations européennes est d’autant plus d’actualité que l’UE est le premier marché numérique au monde. En 2022, 92,5% des ménages ont accès à internet ; le volume de données disponibles est énorme. La prise de conscience de la nécessité de réguler au niveau européen est progressive, mais avec le Data act, le DSA et le DMA, le Cyber-resilience act, on peut observer une vraie volonté de s’atteler à ce chantier crucial en protégeant les données des Européens et des entreprises européennes face aux GAFAM et aux ingérences étrangères.

Malgré cette volonté de reprendre la main sur son futur, l’Europe est toujours prise dans un étau règlementaire qui ne lui permet pas de s’émanciper des GAFAM : le droit de la concurrence est beaucoup trop restrictif. Nous nous retrouvons pieds et poings liés sans pouvoir favoriser nos entreprises pour créer des géants du numérique.

5/ Que dit selon vous le retour en grâce et sans doute aussi en force de l’idée de souveraineté, particulièrement à l’échelon national ? Repli sur soit ou ancrage historique et subsidiarité ?

La vision du Rassemblement national sur la souveraineté est simple : être souverain, c’est être maître chez soi. C’est pouvoir contrôler et planifier l’avenir de son pays en toute indépendance. La souveraineté dans le domaine du numérique, c’est pouvoir prévoir, détecter les technologies qui feront monter notre nation en puissance et investir dans des innovations de rupture. La souveraineté est intrinsèquement liée à la sécurité. Un pays souverain peut offrir à ses citoyens une sécurité économique, technologique…

Aujourd’hui, nos gouvernants ne font plus de politique dans le sens noble du terme. Ce manque de souveraineté que je décris les empêche d’imaginer, de prévoir, d’innover pour créer un monde meilleur pour les Français et leurs descendants. Nos gouvernants ne sont plus des politiques mais des gestionnaires de pénuries : pénurie de masques, énergétique, alimentaire, pénurie de main-d’œuvre…

Nous avons donc besoin de revenir à cette notion de souveraineté qui doit être notre boussole. Elle n’est pas un repli sur nous-même mais illustre bien un besoin de revenir aux fondamentaux en temps de crise. Nous pouvons réaffirmer notre souveraineté aujourd’hui en reprenant le contrôle des évènements, en pensant sur le temps long et, surtout, en nous affranchissant de dogmes tels que l’idéologie de la concurrence libre et non faussée qui, aujourd’hui, nous enferment et nous étouffent.

6/ Est-ce que vos consoeurs et confrères continuent de recevoir des petits cadeaux de Huawei pour leurs permanences en région ?

Effectivement, des routeurs Huawei ont été envoyés à des députés dans leur permanence. Des députés qui n’étaient pas sensibilisés ont reçu ce routeur et l’ont peut-être encore. J’ai moi-même reçu ce routeur fin 2022 pour ma permanence de Sète, et cela juste après avoir rendu mon rapport pour avis sur les télécommunications et la souveraineté numérique très offensif à l’égard de Huawei. C’est dire l’ironie de la situation !

Depuis, le routeur a été enlevé et remplacé sur ma demande.

Après avoir rendu ce rapport, j’ai commencé à réfléchir à l’extension de la loi « anti Huawei » de 2019 à tout le territoire. Ce texte était une bonne initiative, malheureusement trop restreinte puisque Huawei n’est banni que sur certaines zones sensibles du territoire. Toutes les données des Français sont importantes et doivent être protégées contre les risques d’ingérence étrangère. La solution est simple : expulsons de notre pays les entreprises qui présentent un danger et qui ne respectent pas notre souveraineté.

Outre cette question des routeurs, c’est tout le rapport de la France à la commande publique qui doit changer. J’en veux pour preuve les lacunes de l’Assemblée nationale sur les questions cyber. C’est seulement cette année que nous avons reçu un mail des questeurs sur l’utilisation de Tiktok, Telegram et Whatsapp, nous avertissant des risques que présentent l’utilisation d’applications développées par des entreprises soumises à des droits extra européens à portée extraterritoriale. Pour la messagerie instantanée nous avons à notre disposition en France des entreprises qui proposent des solutions souveraines et sécurisées comme Olvid, dont je recommande l’utilisation au sein du Palais Bourbon.

Plus largement, nous avons eu des exemples désastreux de la naïveté de nos institutions. Entre la DGSI qui utilise Palantir, un logiciel américain, et l’établissement du Health Data Hub avec Microsoft, on a du mal à faire confiance à l’Etat pour favoriser la commande publique souveraine.

7/ Qu’est-ce qui vous semble caractériser, et même distinguer, une technologie française ?

La France est un pays d’innovation. Marie Curie, les frères Lumière, Louis Braille sont autant d’exemples de cette culture de curiosité scientifique, d’exploration, de conquête et de recherche. Aujourd’hui, ce même esprit d’innovation anime des milliers d’entreprises françaises. La question est : comment encourager leur développement ? comment réindustrialiser notre pays en favorisant cette innovation souveraine ?

La philosophie qui doit nous guider est une philosophie européenne, basée sur la liberté individuelle, sur l’éthique, sur la recherche de la juste conciliation des libertés individuelles et des nécessités économiques.

Une technologie européenne est une technologie audacieuse mais consciente de ses limites. L’Homme ne doit pas se laisser aveugler par l’hubris, il ne doit pas se prendre pour un dieu. La philosophie dont nous sommes les héritiers donne à l’homme une place déterminée dans le cosmos et la Création. A l’inverse des chinois qui manipulent le génome et des américains qui créent des technologies transhumanistes, la voie européenne connait la juste place de l’Homme dans le monde sans pour autant étouffer sa soif de connaissance et son ambition.

Cette vision doit donc être à mi-chemin entre tradition et modernité. Elle reconnait sa destinée prométhéenne mais a conscience qu’il y a des limites éthiques à ne pas dépasser. Depuis l’Antiquité grecque, le flambeau de la création brûle en elle mais elle connait l’exemple d’Icare : à voler trop près du soleil, on finit par chuter.

8/ L’Union européenne qui a soufflé 30 bougies communique à foison sur des grands projets à dix ou vingt ans. On songe notamment à la carte bancaire européenne qui se fait attendre. Comment expliquez-vous cette pesanteur ?

Le constat de lenteur catastrophique que l’on peut faire est évident, et il est ancien. L’Union européenne est rongée par cette lourdeur administrative qui l’empêche de se projeter avec efficacité et qui entrave les projets. Elle devient un monstre de lenteur déconnecté du réel et qui n’a pas la capacité de mettre en place des projets avec rapidité quand des pays tels que les Etats Unis ou la Chine ne s’embarrassent pas autant. La situation est désolante : les financements dans le cadre des projets importants d’intérêt européen tardent à venir, les intérêts des états divergent sur le numérique, le droit de la concurrence abîme chaque projet que l’Europe lance. Par exemple, le projet de cloud souverain européen Gaia X, qui partait d’une intention louable, a fini par être infiltré par Google, Huawei et Alibaba à cause de nos propres règles de concurrence…

9/ Quelle doit être la position française sur le développement de l’intelligence artificielle ? Méfiance ou enthousiasme ?

L’Intelligence artificielle va changer le monde. Elle bouleverse toutes les certitudes que nous avions sur le cosmos et nous oblige à repenser notre relation à nous-même, au travail, à l’éducation… Elle s’impose à nous, elle est là, elle se développe à une vitesse fulgurante et la France et l’Europe ne peuvent pas se permettre de passer à côté. Ne pas réfléchir à une stratégie face à cette technologie, c’est se condamner à disparaître.

Au XVIème siècle, les Chinois disposaient d’une flotte immense et très avancée technologiquement qui leur aurait probablement permis de conquérir l’Océan indien et d’asseoir leur puissance aux quatre coins du globe. Pourtant, un siècle plus tard, ils ont brûlé toute leur magnifique flotte de « bateau trésors » pour des raisons éthiques et philosophiques.

Suivirent alors la domination européenne sur la Chine, les guerres de l’opium, le sac du palais d’été… si les Chinois n’avaient pas brûlé leur flotte, ils auraient peut-être pu résister.

Rater ce rendez-vous technologique ou le refuser pour des raisons éthiques, c’est accepter de devenir demain une colonie numérique américaine ou chinoise.

Nous sommes à un point crucial de notre histoire : allons-nous manquer de vision et rater le coche ou allons-nous nous adapter et développer notre propre voie face à l’intelligence artificielle ?

En dehors des questions de libération de l’innovation que nous avons déjà abordées, deux éléments me semblent cruciaux pour appréhender dès aujourd’hui l’intelligence artificielle.

Le premier est la lutte contre la crétinisation. Aujourd’hui, on observe un effondrement du temps de concentration, de nos connaissances, de notre QI, bref, de ce qui fait nos particularités en tant qu’humains et qui nous rend concurrentiels par rapport à l’IA. Nous devons placer l’éducation à la machine au centre de nos préoccupations et nous discipliner à une hygiène mentale vis-à-vis du numérique.

Le deuxième point porte sur notre système d’éducation. Puisque l’intelligence artificielle nous concurrence sur un aspect rationnel, scientifique et mathématique, nous devrions chercher à concentrer l’éducation sur les aspects liés à la sensibilité de notre nature humaine. L’art, la philosophie, l’histoire, plus largement les sciences humaines doivent être au cœur de notre système éducatif, afin de former des citoyens qui auront l’esprit critique nécessaire pour agir dans un monde qui change si rapidement.

Les questions que les politiques se posent aujourd’hui sur l’IA sont des questions techniques : encadrement de la technologie, investissement, innovation etc… Mais aucun ne se demande comment l’homme doit se former en parallèle du développement de l’Intelligence artificielle, quelle est sa place, quel sera l’impact concret du développement de cette technologie sur son existence. Exemple parfait de cette somnolence : le débat qui paralyse la France aujourd’hui depuis quatre mois sur les retraites porte sur deux années en plus à travailler, alors qu’on sait que dans moins de 20 ans on aura 40% à 50% d’actifs sur le carreau qui ne participeront plus au système de répartition.

10/ Vous êtes prié de remplacer Jean-Noël Barrot pendant une semaine : Comment profitez-vous de cette aubaine pour agir au service de la souveraineté numérique. Vous pouvez prendre 3 mesures et vous avez carte bleue / blanche !

Preuve que gouvernement actuel ne prend pas pleinement conscience du défi numérique : Monsieur Barrot n’est que ministre délégué. Il ne peut signer aucun décret. Concrètement, cela signifie que même avec la meilleure volonté du monde, monsieur Barrot n’a que peu de marge de manœuvre au sein de son gouvernement.

La première mesure que devra prendre le Rassemblement national c’est nommer un ministre de plein exercice.

Ensuite, c’est de prendre des mesures de contournement du droit européen de la concurrence comme le font nos voisins allemands, en attendant des négociations au conseil pour en modifier certains principes.

La première mesure que je prendrais serait, vous l’aurez compris, une mesure de libération de la commande publique, cela en facilitant la possibilité pour les pouvoirs publics de privilégier des entreprises européennes au détriment d’entreprises extra européennes. Nos entreprises doivent évidemment être favorisées ; c’est un moyen capital pour faire émerger des géants européens et échapper au monopole des GAFAM.

La seconde mesure est tout aussi importante puisqu’elle tend à la protection de nos entreprises contre les investissements étrangers. Elle porte toujours sur le droit de la concurrence. Je ne peux supporter de voir des entreprises comme Exxelia passer sous pavillon étranger (en l’occurrence américain). Il faut étendre le décret Montebourg en sortant de la logique de liste ; nous devons nous inspirer des Etats-Unis qui n’ont aucune honte à faire passer leur souveraineté en priorité.

Enfin, je sanctionnerais durement les entreprises étrangères qui ne respectent pas nos lois. L’extraterritorialité de droits extra européens est un problème de taille et met en péril les données des Français hébergées chez ces entreprises, d’autant plus quand on constate la porosité entre certaines entreprises en situation monopolistique et les gouvernements de leurs pays. 

Il faut absolument exclure de notre territoire les entreprises soupçonnées d’ingérence étrangère : exit Tiktok ou Huawei, comme le font de nombreux pays et d’un autre côté, bienvenue à nos champions nationaux et européens ! L’Etat doit toujours avoir la main pour pouvoir refouler les entreprises qui sont un danger pour notre souveraineté nationale.

NB : Chaque membre du Groupe d’études : Économie, sécurité, et souveraineté numériques est cordialement invité à venir exprimer ici-même la position du mouvement politique qu’il représente dans ce cadre transpartisan. Manifestez-vous ! (contact arobase souveraine point tech)




La France se définit par une restriction et un oxymore, comme une 'puissance d’équilibres'.

Matthieu Hug, qui est PDG et fondateur de TILKAL

 

1/ Pourquoi entend-on si peu parler de « souveraineté logistique » alors que le sujet réside au cœur même de la chaîne de valeur ? Comment la définiriez-vous ?

Dans un monde d’échanges, la supply chain est le flux même de ces échanges : par nature la plupart des supply chains traversent les frontières et donc plusieurs souverainetés. Du coup, si on devait définir une « souveraineté logistique » j’imagine qu’on parlerait en fait d’un « contrôle stratégique des approvisionnements », c’est-à-dire d’une maitrise de ce qu’il se passe, des origines, des implications, des impacts, de la résilience et des risques.

Les chaines d’approvisionnement constituent littéralement le moteur de l’économie, c’est-à-dire ce qui se passe sous le capot. Or la plupart des gens préfèrent regarder la carrosserie sans trop se soucier du fonctionnement du moteur. De fait, ce sujet n’apparait dans le débat public que lorsqu’il y a un dysfonctionnement : stock stratégique de masques introuvable au début de la crise covid, porte-conteneur Ever Given bloquant le canal de Suez, ou émergence de questions sur l’approvisionnement du Doliprane. On en parle aussi à l’occasion des crises sanitaires liées à des rappels produit, sur du lait pour enfant, des pizzas ou des œufs en chocolat. Au quotidien c’est un sujet industriel. Dans un pays comme la France qui a perdu son ancrage industriel, ce genre de sujet est devenu un peu lointain : peu propice à la communication et donc vite mis de côté. Paradoxalement de ce fait même notre dépendance au bon fonctionnement des chaines d’approvisionnement s’est accrue…

Sans surprise c’est un sujet clé pour la Chine, usine du monde : son programme de Nouvelles Routes de la Soie complète une politique engagée il y a plus de 40 ans. D’une part elle s’assure une maitrise des matières premières : on sait que la Chine contrôle plus de 50% des réserves et 95% de la production des « métaux rares » nécessaires à la transition énergétique, on sait moins que c’est le premier exportateur mondial de coton ou de miel. D’autre part elle a développé les principaux transporteurs mondiaux et achète des infrastructures critiques comme des grands ports européens ou des mines en Afrique. Enfin elle tente de consolider et de contrôler la donnée industrielle relative aux chaines d’approvisionnement.

Ainsi, pour penser une « souveraineté logistique » ou un « contrôle stratégique des approvisionnements », il faut considérer au moins quatre éléments : l’accès aux matières premières, la maitrise des infrastructures et des mouvements, la capacité industrielle de fabrication, et enfin la donnée relative à l’ensemble et qui en assure le pilotage. La tendance est à la raréfaction des ressources : on peut donc aisément anticiper que tous les pays mettent en place une « souveraineté logistique », ce qui entrainera de nouvelles alliances voire de nouvelles conflictualités autour de l’accès aux ressources (pétrole, eau douce, minerais, uranium, blé, etc). Que maitrisons-nous, en France, en Europe, dans cette chaine de valeur qui nous permette de fonctionner en bonne intelligence avec le reste du monde et d’assurer notre sécurité et notre résilience ?

Je crois qu’une des clés, c’est la donnée : en 2020, le World Economic Forum parlait de « dangerously opaque supply chains ». Cela résume assez bien la complexité de la situation, et le rôle absolument clé que va jouer la donnée relative à la chaine d’approvisionnement, ce que j’appelle la « traçabilité », pour dés-opacifier.

2/ Comment expliquez-vous que les deux grandes puissances qui font face à l’Europe puissent braconner presque dans le calme les données si précieuses des Européens ?

Jusqu’à présent, l’Europe n’est pas une puissance et ne s’est pas pensée comme telle : donc la relation avec les Etats-Unis et la Chine n’est pas une relation de puissance à puissance. L’Europe s’est construite comme un marché, et sur un marché les autres viennent faire leurs courses. Il me semble que nous avons fait une erreur en créant un marché et une monnaie unique avant de nous penser et de nous constituer politiquement.

En outre, au sein de l’Europe peu de pays se pensent comme des puissances, sans doute à cause du traumatisme de la seconde guerre mondiale. La France essaie, mais se définit par une restriction et un oxymore, comme une « puissance d’équilibres ». Or une puissance impose son terrain, autour duquel les autres s’organisent : être « d’équilibres », c’est être intermédiaire entre plusieurs terrains, c’est être un complément, pas une puissance.

Cette absence de puissance se traduit dans beaucoup de domaines : au sens le plus brutal lorsque l’Ukraine est victime d’une invasion et que l’Europe seule ne peut l’aider ; au sens plus figuré lorsqu’on regarde un secteur comme le numérique par exemple. Ainsi la part de marché des 3 principaux cloud providers américains en France est de 71% ; un seul des MAGAM représente une capitalisation boursière comparable à l’ensemble du CAC-40 ; plus de 90% des données européennes sont stockées aux US… le différentiel de « puissance numérique » avec les US est colossal. Avec la Chine c’est moins flagrant, mais il suffit de se souvenir que TikTok revendique 15 millions d’utilisateurs actifs en France pour voir que le sujet devient primordial.

Le puissant définit ce qu’est le braconnage : donc il ne braconne pas, il prend et donne à cela les attributs de sa légalité. Les révélations de Edward Snowden ont été assez limpides de ce point de vue : concrètement, en dehors des arrêts Schrems I et II de la CJUE, nous n’avons pas tellement réagit, ni en Europe ni en France. Alors les Etats-Unis continuent à utiliser leur « complexe militaro-technologique » comme outil de puissance. Il n’y a strictement aucun doute que la Chine fasse pareil sur nos données avec TikTok. C’est un outil formidable pour opérer le profiling psychologique de nos enfants et pour influencer les informations qu’ils reçoivent : il est inimaginable que la Chine s’en prive. Si nos données sont « si précieuses » comme vous le mentionnez, si elles conditionnent notre avenir politique comme je le crois, alors il nous revient de nous battre pour les protéger.

Pour cela la clé c’est la maitrise technologique. L’évolution du numérique montre que la technologie crée l’usage qui crée le droit, et ce d’autant plus que le temps technologique s’est extraordinairement accéléré. C’est un vrai problème de création du droit et donc un problème démocratique, mais c’est la règle du jeu. Donc l’Europe ne peut pas se contenter de réguler : c’est un pis-aller utile à court terme, mais ce n’est qu’un pis-aller. Il faut faire émerger un numérique européen, comme la Chine l’a fait depuis 20 ans au demeurant. Pour cela il faut utiliser les mêmes outils que les US, la Chine, ou l’Inde : favoriser les entreprises européennes dans les achats publics européens. Parce que l’Europe a voulu se construire comme un marché ouvert, elle a toujours refusé toute forme de préférence : mais personne d’autre n’a de tels scrupules idéologiques. Si l’on veut définir ce qu’est le braconnage et l’arrêter, il nous faut donc littéralement changer de logiciel.

3/ Pouvez-vous définir la notion de « données opérationnelles » et parcourir les enjeux majeurs auxquels elles sont exposées ?

Aux questions relatives aux données personnelles des Européens, s’ajoute en effet le sujet des données industrielles ou « données opérationnelles ». Ce sont toutes les données relatives à l’ensemble de la chaine d’approvisionnement, à l’ensemble d’une filière. Elles permettent à un industriel d’avoir une visibilité à 360° sur ses opérations, sa qualité, sa résilience et son impact social ou environnemental. Ces données sont une des conditions de la « souveraineté logistique » que l’on évoquait auparavant. Elles sont surtout la condition sine qua non pour lever la « dangereuse opacité » sur des chaines d’approvisionnement que pointe le WEF : or les évolutions réglementaires en Europe et aux US établissent la transparence comme la base d’une forme de « licence to operate », de droit d’accéder à des marchés.

Il y a en effet deux tendances profondes dans les nouvelles réglementations en lien avec les chaines d’approvisionnement : l’extension du devoir de vigilance et l’inversion de la charge de la preuve. Ainsi, aux US, le ‘Forced Labor Prevention Act’ mis en œuvre à l’été 2022 établit que si vos produits importés aux US sont liés à des matières premières en provenance du Xinjiang en Chine, vous êtes a priori coupable de complicité de travail forcé… sauf si vous apportez la preuve du contraire. En Europe, les réglementations sur la déforestation ou le travail forcé prennent le même chemin. Progressivement tout industriel devra fournir une traçabilité fine et probante de ses opérations bout en bout, fournir un « digital product passport » pour tous ses produits. Les « données opérationnelles » vont devenir critiques, leur valeur de preuve va devenir indispensable, et leur fiabilité définira la fiabilité du reporting extra-financier.

Début 2020, dans une interview au journal Les Echos, Thierry Breton résumait clairement l’enjeu : « La guerre des données industrielles débute maintenant et l’Europe sera son principal champ de bataille ». Il faut être prudent avec le terme « guerre », mais cette image traduit assez bien que les données industrielles sont devenues un nouveau champ de conflictualité. Comme pour les données personnelles, se pose donc la question des plateformes qui vont collecter et analyser ces données. Cela a une conséquence directe sur les lois auxquelles elles seront soumises, européennes ou non, extraterritoriales ou non, protectrices des intérêts des industriels européens ou non, respectueuses ou non de leur confidentialité.

Quand on parle de données opérationnelles bout en bout, à l’échelle d’une filière, on voit que l’impact peut concerner toute la société. On voit aussi qu’investir ce champ naissant du numérique industriel est un levier puissant à la fois pour soutenir la ré-industrialisation et pour construire la puissance numérique qui nous fait défaut.

4/ Imaginez que la forme d’une nation, ce soit son tempérament, et le fonds, ses valeurs morales actuelles : comment décririez-vous la France dans son rapport à la technologie…En pleine guerre technologique ?

L’image qui me vient c’est celle d’un avion sans pilote. Beaucoup de technologie, de potentiel de voyage, beaucoup de monde à bord, de bonnes volontés… mais pas de pilote. Ça me semble assez général, mais en tous cas c’est flagrant dans l’(absence d’)approche politique, économique et industrielle du numérique. Or le numérique est devenu le substrat de la société : c’est le poste de pilotage de l’avion.

On parle des nombreux ingénieurs français au cœur de la Silicon Valley : formidable, mais l’enjeu c’est aussi qu’ils aient envie de construire des champions numériques en France. On se gargarise de licornes : formidable, mais l’enjeu c’est aussi qu’elles restent européennes plutôt que devenir des sociétés US à l’occasion d’un financement en série C ou D ou d’une cotation au Nasdaq. Je ne veux pas être mal compris : il faut de la fluidité et des échanges, je serais mal placé pour dire le contraire. Mais si les champions qui émergent en Europe en sortent massivement in fine, nous remplissons juste le tonneau des Danaïdes.

Nous avons besoin de jouer en équipe, c’est-à-dire d’utiliser tous les leviers pour développer nos entreprises, et en particulier ce levier essentiel qu’est la commande, publique comme privée. Le minimum c’est d’orienter la commande publique vers les entreprises européennes pour les développer. A propos du développement du numérique, les deux mêmes objections sont répétées ad nauseam depuis 15 ans : d’abord, c’est contre les règles de l’OMC, ensuite on attend que les offres européennes soient au niveau des offres US. Or les règles de l’OMC n’empêchent ni la Chine ni les US, donc c’est soit un problème de volonté soit un problème de compétence à utiliser ces règles dans notre intérêt. Et sur le niveau, c’est une objection idiote : outre qu’elle n’est que partiellement vraie, si on veut développer des offres européennes et françaises de meilleur niveau, il faut en financer le développement avec la commande publique. Les US et la Chine le font pour leurs entreprises, mais j’ai une révélation : ils ne le feront pas pour les nôtres, surtout sur un segment aussi prépondérant et stratégique que le numérique.

Bref personne ne doute qu’une politique industrielle et numérique soit compliquée. Mais le pilote n’est pas celui qui explique sans cesse que ce n’est pas possible, il est celui qui trouve la solution pour faire.

5/ L’esprit humain déçoit par sa disposition à la réplication de ce qu’il est, dans l’idée de « donner vie » à plus que ce qu’il se croit (robotique, IA, anthropomorphisme etc.) Quelle autre direction un pays pionnier pourrait-il prendre en la matière ?

J’aime beaucoup la métaphore de Bernard de Chartres, reprise par Pascal : « nous sommes des nains sur les épaules de géants ». La créativité sous toutes ses formes se fait par petits pas, par cercles concentriques. Bien sûr, après coup, on construit des légendes, qui parlent de génies, d’innovation de rupture, de création-destructrice ou de révolution. Mais toute création commence par répliquer, par imiter : le mimétisme permet de comprendre, de s’approprier une connaissance, un geste ou un comportement, et à partir de là de progresser, de dépasser ou de transgresser. Donc la disposition à la réplication que vous décrivez ne me semble pas décevante : elle me parait normale.

En fait c’est plutôt à la tentation du renoncement qu’il faut échapper. A un extrême, il y le risque de courber l’échine face à la technologie toute-puissante : parce qu’elle nous remplace, parce qu’elle va plus vite ou parce qu’elle nous surveille, peu importe. A l’autre extrême, il y a le délire transhumaniste : fusionner l’Homme (enfin, quelques hommes en fait) avec la technologie est plus une manière une manière de renoncer à l’humanité que de la répliquer.

Pour cela, il est nécessaire s’ancrer dans le concret, de faire plutôt que de consommer, de comprendre plutôt que de juste utiliser. Vis-à-vis de la technologie cela veut dire développer la formation scientifique et philosophique afin de la dominer plutôt que d’être dans la fascination. Ensuite cela rejoint l’idée d’ « infrastructure nation » que développe Tariq Krim : puisque la technologie numérique est le substrat de la société au XXIè siècle, il faut en construire les briques essentielles.

6/ Parlons téléologie. Quelles vous semblent être les fins que poursuit la technique ? A part tout optimiser et affranchir l’Homme de la pénibilité du travail, du raisonnement et de l’imagination ?

D’un côté dans une vision prométhéenne la technique libère l’Homme, de la maladie comme de la gravité terrestre, de l’ignorance comme de la superstition. D’un autre côté la technique asservit : c’est la surveillance totale, les fake news et la manipulation. Avec la technologie numérique qui innerve toute la société, cette tension entre Prométhée et Big Brother est éminemment « politique » : elle définit le fonctionnement de la Cité.

Le cofondateur de OpenAI, Ilya Sutskever, expliquait récemment pourquoi les modèles d’IA de ChatGPT, conçus initialement pour contribuer à une science ouverte et collaborative, sont désormais fermés et opaques : selon lui une IA générative comme GPT-4 a trop de puissance, trop de dérives possibles, trop d’usages potentiellement dangereux, pour être accessible à n’importe qui. De fait, quand une technologie promet de transformer radicalement le travail de millions de personnes cela mérite, si ce n’est de la frayeur, au moins de l’attention et une compréhension détaillée… Mais du coup qui doit avoir la maitrise et assurer la gouvernance d’une telle technologie pour que le bien commun soit assuré ? Alors que OpenAI a payé des gens sous le seuil de pauvreté au Kenya pour entrainer son modèle, est-il raisonnable pour le bien commun de laisser ses dirigeants maitres des usages d’une technologie qu’ils estiment potentiellement dangereuse ?

Autre exemple avec la loi récente sur Paris 2024 et l’autorisation de la vidéo-surveillance algorithmique. De nombreuses études (notamment de la fondation Mozilla) ont montré qu’un historique d’une centaine de sites web visités anonymement est suffisant la plupart du temps pour dés-anonymiser et identifier les internautes. L’analogie entre nos visites sur le Web et nos déplacements physiques est assez évidente : quelques centaines de déplacements ou comportements anonymes captés par de la vidéo surveillance algorithmique vont rapidement devenir suffisants pour désanonymiser les citoyens évoluant dans l’espace public, sans besoin de reconnaissance faciale. Est-ce que l’on veut que demain des IA nous suivent en permanence via l’équivalent comportemental d’une trace ADN ? Quel serait l’espace restant pour la démocratie ?

Ainsi la technique ne poursuit aucune fin, mais ceux qui la conçoivent si. Dit autrement, la technique sert les fins de ceux qui la maitrisent : avec le numérique « code is law » alertait Lawrence Lessig dès 2000. Il est donc urgent de politiser la technologie, d’en faire un objet central du débat. Sinon toute la fabrique de la société sera confisquée par quelques « techno-papes », ouvrant une voie qui n’a aucune chance d’être démocratique. En dehors du bouleversement climatique, je ne sais pas quel sujet politique plus important nous pourrions avoir à débattre.

7/ Vous avez recours à la blockchain dans le cadre de l’activité de Tilkal. Qu’est-ce qui manque aux Français pour se départir d’une forme de distance incrédule ou amusée par rapport au sujet ?

Nous utilisons la technologie blockchain en effet, dans un cadre très éloigné des usages habituels que sont les crypto-actifs ou les NFT. Plus que la technologie elle-même, je pense que ce sont ces deux usages qui suscitent la distance ou l’incrédulité que vous mentionnez. Ces usages véhiculent des imaginaires puissants, libertariens et anti-état, aussi bien que des intérêts financiers importants : cela génère souvent des discussions biaisées et peu rationnelles.

Néanmoins, si on veut bien mettre cela de côté, blockchain est une technologie qui apporte une capacité intéressante. Si on regarde la couche technologique la plus élémentaire, c’est une base de données distribuée un peu particulière, qui permet de créer un réseau de partage d’information, dans lequel l’information ne peut pas être modifiée a posteriori, et dans lequel chacun des membres de ce réseau peut auditer indépendamment « qui a partagé quoi et quand ».

Le cas d’usage qui m’intéresse ce sont les chaines d’approvisionnement. Ce sont des environnements très distribués, où la fraude peut être massive (50% du miel importé dans l’Union Européenne est frauduleux, et je pourrais décliner les exemples), et où le constat est que les mécanismes de traçabilité et de certification existant sont de plus en plus insuffisants.

En regard, les réglementations qui émergent dans l’UE et aux US demandent aux industriels une vigilance étendue sur toute leur chaine d’approvisionnement, un suivi des origines et la fourniture des preuves étayant leurs assertions. Pour cela, il faut mettre en place une traçabilité bout en bout des flux, et donc un partage de données sur l’ensemble de la chaine d’approvisionnement. En gros, vous voulez partager des données dans un environnement distribué, en ayant une trace auditable de ce que chacun a déclaré : ce sont exactement les caractéristiques d’un réseau blockchain partagé entre les acteurs de la chaine d’approvisionnement. En tous cas, vu l’état d’opacité des supply chains, il est évident que personne n’a su apporter de meilleure idée jusqu’à présent… Bien sûr ce n’est pas parce qu’on a dit « blockchain » qu’on a résolu le problème de la traçabilité : c’est une brique indispensable, mais qui s’inscrit au sein d’une plateforme plus globale permettant de comprendre et d’analyser les opérations de la chaine d’approvisionnement.

Concrètement chez Tilkal, nous déployons un réseau B2B spécialisé sur les chaines d’approvisionnement, avec plus de 80 nœuds distribués chez des industriels très variés, sans consommation énergétique absurde, ni crypto, ni NFT. L’analyse des données ainsi collectées permet de traiter des sujets de traçabilité et de transparence dans des industries variées, du lait pour enfants au cuir, au textile, à différents minerais, au cacao au recyclage plastique.

Bref, il n’y a pas lieu d’être incrédule en général : si on dépasse les postures et les buzz marketing, il existe des cas d’usage concrets, utiles, et qui plus est sans spéculation.

8/ Selon vous, qu’est-ce que l’éthique appliquée à la supply chain ?

Il y a environ 45 millions d’esclaves modernes, soit 3 fois plus de personnes que durant l’ensemble de la traite transatlantique. A cela il faut ajouter 150 millions d’enfants en travail forcé dans le monde. L’immense majorité sont à l’origine de nos chaines d’approvisionnement (coton, laine, cacao, café, noisettes, huile de palme, cobalt et autres produits de la mine…) ou dans des ateliers de transformation comme le Rana Plaza. On pourrait faire le même genre de constat sur l’impact environnemental.

Pour prendre un exemple concret, la Chine représente grosso modo 25% des exportations mondiales de coton, et les liens entre cette matière et le travail forcé des Ouigours est très documenté, notamment après le rapport de juillet 2022 de l’ONU. Face à cela, il y a deux attitudes. D’un côté, H&M décide de cesser son sourcing de coton en Chine, et en assume les conséquences sur sa présence en Chine. De l’autre, Zara fait l’objet d’une enquête du Parquet National Antiterroriste pour « recel de crimes contre l’humanité », et une enquête de Bloomberg fin 2022 laisse peu de doutes sur Shein…

Tout cela procède de deux choses : les choix des entreprises et des gens qui y travaillent d’une part ; les choix des clients à chaque étage de la chaine de valeur jusqu’aux consommateurs d’autre part. Être lucide et regarder en face nos choix, c’est la base du libre arbitre et de la raison. Cette lucidité requiert de la transparence. C’est pourquoi les différentes législations européennes (CSRD, SFDC, déforestation, passeport produit, etc.) sont des tendances de fond très positives. Elles insufflent une transparence bienvenue, notamment pour les nombreux industriels qui font beaucoup d’efforts pour opérer avec un haut niveau d’éthique, en leur offrant des outils puissants de différentiation.

9/ Vous avez été financé par l’Union européenne. La considérez-vous comme un marché ou comme une forme politique que l’Europe a revêtue ?

En effet nous sommes financés par l’Union Européenne depuis fin 2022, dans le cadre du programme EIC Accelerator (European Innovation Council), qui est le principal outil de financement « deep tech » en Europe. C’est le fruit d’un processus de sélection long et exigeant, mais cela offre un éclairage intéressant à votre question. En effet, dans son évaluation finale le jury de EIC parle, à propos de la question de traçabilité des supply chains, d’un enjeu d’importance stratégique pour l’Europe.

Bien sûr l’Union Européenne s’est historiquement constituée comme un marché, mais je crois que cela évolue. Lorsque l’Union met en place des programmes importants de financement de la technologie, et y réfléchit en termes d’importance stratégique, c’est qu’il y a une réflexion politique qui émerge. Il me semble que c’est une bonne nouvelle car il n’y a aucun avenir à n’être qu’un marché, à ne penser qu’en termes de consommateurs. On le constate actuellement alors qu’il est flagrant que l’Europe ne peut pas assumer sa propre protection, ni sur le plan économique, ni sur le plan militaire. Si l’on ne veut pas que la Chine et les US viennent faire leurs courses de nos données, ports, entreprises, forêts ou temps de cerveau de nos enfants, il faut dépasser le stade de marché, (re)constituer une entité politique qui définisse une vision stratégique commune. Ça peut se faire sous la forme d’un isolement de chacun en mode Brexit, ou en constituant l’Europe comme une nouvelle entité politique.

Toute la question, bien sûr, est de savoir si on peut faire cette évolution à 27 et à l’unanimité : au minimum il faut constituer une entité politique comparable en taille (notamment de population) aux géants du XXIème siècle, Chine, US, Inde, Nigeria, Brésil. En tous cas, c’est un nouveau chemin, une nouvelle forme politique à inventer.

10/ Comment voyez-vous l’avenir de votre métier à l’heure où des pizzas sont sur le point d’être livrées par drone directement chez le client ?

La traçabilité est d’autant plus critique que les flux d’approvisionnement sont rapides, individualisés et complexes. Outre les questions d’éthique évoquées auparavant, il y a des conséquences sanitaires.

Ainsi, fin 2021, la DGCCRF publiait une étude sur les 10 principales places de marché e-commerce en France : elle évaluait à 63% le taux de produits frauduleux, 28% le taux de produits dangereux… voire plus de 90% de fraudes sur Wish. Les flux sont tels que les contrôles par les autorités sont impossibles : les reconstitutions de boutiques sont trop rapides et les enjeux financiers pour les fraudeurs sont bien plus importants que les moyens des autorités. En fait, plus on désintermédie, plus on désincarne, plus le risque augmente : or la pizza livrée par drone ajoute encore une couche de désincarnation… La solution est double : responsabilisation réglementaire et réincarnation du lien.

Le DSA répond au premier point, avec la responsabilisation totale des plateformes sous la forme d’une obligation de résultat. La mise en vente d’un produit frauduleux doit engager la responsabilité directe des plateformes, avec des sanctions sévères. Idem pour la distribution, idem pour la pizza livrée chez vous : qui sait réagir si la mozzarella contient un e-coli ? Cette question n’est pas totalement conceptuelle quand on se souvient des rappels Picot, Buitoni ou Kinder.

Réincarner le lien aux produits, c’est la traçabilité et la transparence : des marques comme Cœur de Lion, Provamel ou IKKS se sont engagées là-dessus avec nous, et les niveaux d’engagement montrent l’attente de véritables consom’acteurs. Chez IKKS, on parle de plus de 100,000 consultations par mois sur la traçabilité des vêtements.

Finalement, je crois que le numérique qui réincarne, qui crée du lien, a beaucoup d’avenir. Au metavers et à l’humain téléchargé dans un cyberespace de grande consommation, je préfère un numérique qui nous aide à tisser l’avenir en fil de faire.

 




"L’extraterritorialité du droit américain est devenue une arme économique redoutable."

Geoffroy Roux de Bézieux est Président du MEDEF.

1/ Le monde s’est couché en rêvant de marché global, et réveillé en pensant nations souveraines ? S’agit-il là d’une gueule de bois ou d’une soudaine et heureuse révélation ?

Si à ce stade on ne constate pas de démondialisation, avec une croissance du commerce international à 2,7 %, le découplage économique en cours entre la Chine et les Etats-Unis signe l’accélération d’une guerre commerciale et technologique sur fond de tensions géopolitiques. Ce schisme des blocs régionaux, accompagné d’un rejet du multilatéralisme par certains pays, s’est creusé avec la guerre en Ukraine et a favorisé l’émergence de nouvelles alliances géopolitiques. Notre dépendance aux pays tiers révélée pendant la crise sanitaire a été un sursaut pour l’Europe et nous a fait réaliser qu’il fallait cesser d’être béat. Nous avons réalisé que la « mondialisation heureuse » était illusoire, et que tous les pays n’étaient pas nos alliés comme l’avait résumé Charles de Gaulle, « les Etats n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts ». Aujourd’hui, il s’agit surtout de s’adapter à un nouvel environnement mondial marqué par une profonde redistribution des cartes et de développer des modèles économiques qui nous permettent de rester compétitifs en gérant à la fois les interdépendances, les enjeux climatiques et les mutations numériques.

2/ Les entrepreneurs américains fonctionnent au patriotisme économique. À quoi fonctionnent donc les patrons français ?

Le patriotisme économique américain a été récemment réaffirmé avec l’Inflation Reduction Act (IRA). Le plan de subventions massif favorisant les industriels américains, sonne le glas des règles d’un libre-échange à des conditions équitables. Nous avons en France de belles entreprises, des start-ups aux grands groupes, qui ont pleinement intégré les enjeux de souveraineté mis en exergue par les crises à répétition, et s’investissent notamment dans les plans de réindustrialisation, relocalisation et d’innovation mis en place dans le cadre du plan de relance et de France 2030. L’enjeu aujourd’hui est d’aider nos entreprises à sécuriser leurs chaines d’approvisionnement, notamment en matières premières et rester dans la course technologique mondiale. C’est la voie à suivre pour retrouver une partie de notre souveraineté.  

3/ Quelle lecture faites-vous de cette récente déclaration du ministre Jean-Noël Barrot ? « Oui, la priorité doit être donnée aux entreprises françaises mais les entreprises étrangères sont bienvenues si elles respectent nos principes. » 6 mars 2023 #iDFRightsLive

Rappelons que la France est, avec les autres pays de l’UE, un marché ouvert aux investissements étrangers, sous réserve du respect des réglementations applicables et des accords passés avec certains pays ou zones géographiques.

Le développement d’une souveraineté numérique passe par une réflexion sur nos dépendances et les moyens de mieux les maitriser. Nous n’avons pas toujours pris la mesure de l’enjeu stratégique de certains maillons technologiques, et il faut y remédier. Cela passe par le soutien à l’innovation et au développement d’acteurs européens compétitifs. Ce développement doit aussi passer par la commande publique pour que certains marchés puissent aussi bénéficier à nos entreprises.

4/ Est-ce que les pouvoirs publics peuvent se contenter de créer de l’emploi en France en y attirant des capitaux étrangers ? 

Si l’attraction de capitaux étrangers participe de notre compétitivité, cela ne suffit pas pour créer de l’emploi en France. Le contexte actuel, marqué par l’entrée en vigueur de l’Inflation Reduction Act américain et l’impact de la crise énergétique sur la rentabilité des entreprises, montre qu’il faut plus que jamais privilégier la poursuite de la politique de l’offre déjà engagée par l’Etat lors du précédent quinquennat.

Les puissantes politiques de soutien à la réindustrialisation et à l’accompagnement des transitions écologique et numérique, produisent en effet depuis plusieurs années des résultats concrets et une dynamique économique positive : d’un point de vue macroéconomique, la masse salariale globale en France a augmenté de 10 % depuis 2017 ; et d’un point de vue plus microéconomique : 150 sites industriels de plus de 10 salariés ont ouvert leurs portes dans l’Hexagone, permettant de créer davantage d’emplois industriels en 2022 (41.500) qu’en 2021 (33.700).

Pour renforcer la compétitivité des entreprises et favoriser la création d’emplois en France, il reste quelques combats à mener.

Tout d’abord poursuivre la baisse de la fiscalité, sur les facteurs de production. En 2024, après la suppression totale de la CVAE, le poids des impôts sur les facteurs de production payés par les entreprises françaises sera toujours supérieur à celui supporté par les entreprises européennes.

Ensuite, il faut simplifier la réglementation, notamment à destination des TPE-PME. Les crises à répétition depuis quatre ans ne nous ont pas permis de s’attacher à défendre la simplification et à dénoncer la montée en puissance des normes européennes. Les entreprises ne sont plus en capacité d’assumer tout cela. Les chiffres sont éloquents : En France, 2021 a été une année record pour l’inflation normative avec 67 lois, 91 ordonnances, 1843 décrets et 83 570 pages publiés au journal officiel ! Mais l’inflation vient désormais davantage de Bruxelles que de Paris. 850 obligations nouvelles et 5 422 pages de textes supplémentaires ont été adoptées sur les entreprises entre 2017 et 2022 ! La complexité administrative est source d’importants surcoûts pour les entreprises. Entre 3 % et 4 % du PIB chaque année. Les dirigeants de PME y consacrent jusqu’à un tiers de leur temps. Une réduction de la charge de 25 % permettrait d’économiser de l’ordre de 15 milliards d’euros aux entreprises. La France a pourtant montré durant la Covid qu’elle était capable de fonctionner avec des régimes d’exception. C’est donc possible !

Enfin, il faut assurer le déploiement rapide des mesures de soutien (ex : France 2030) pour renforcer la capacité d’investissement des entreprises. Ce d’autant que de récentes études ont estimé que France 2030 ne permettrait pas, à lui seul, de combler le retard français en matière d’industrialisation par rapport à la moyenne européenne. Fin 2022, 8,4 milliards d’euros (sur les 54 Milliards du plan d’investissement) ont été investis (source : SGPI). Il est notamment important de bien coordonner les échelons national et européen pour faciliter des investissements trop importants pour être assumés par un seul pays (ex : 40 Md€ par an de surinvestissement des entreprises pour se décarboner selon Rexecode).

5/ Pouvez-vous nous dire ce que vous inspire cette longue litanie de cessions et autres passages de champions français sous pavillon américain ou chinois ?

Les acquisitions de fleurons Français par des investisseurs étrangers posent clairement la question de la protection de notre souveraineté, même s’il est important de maintenir un écosystème attractif pour les investisseurs étrangers. Quand il s’agit d’entreprises ayant un poids stratégique dans l’économie française au sens de la technologie, d’actifs souverains, il faut s’interroger sur les conditions et impacts de reprise. En effet, si elles ne répondent pas aux impératifs de protection de la souveraineté économique et industrielle française, voire européenne, nos intérêts fondamentaux pourraient en être impactés. Je pense aux risques de transferts de technologies, notamment aux technologies à double usage, ayant une composante militaire, susceptible de porter atteinte aux intérêts de la nation. La stratégie d’acquisition d’entreprises qui développent des technologies ou gèrent des infrastructures essentielles correspondent à l’application de la feuille de route de certains Etats. Ces fleurons ne peuvent être cédés à n’importe qui. Dans ce cadre, notre intérêt et de créer davantage de partenariats au niveau européen.

La France, comme de nombreux pays européens, a renforcé sa réglementation sur le contrôle des investissements étrangers, notamment dans le cadre de la Loi Pacte, puis plus récemment pendant la crise sanitaire. Notre écosystème de fonds d’investissement en Europe, qui a un rôle à jouer dans le maintien de fleurons technologiques sur notre territoire, a encore besoin de se développer pour être compétitifs face notamment aux acteurs anglo-saxons.

6/ Êtes-vous inquiet à l’idée que des données sensibles puissent être confiées à des opérateurs régis par des lois extraterritoriales ? Le meilleur exemple : nos données de santé hébergées sur des serveurs Microsoft Azure

Depuis plusieurs années, l’extraterritorialité du droit américain est devenue une arme économique redoutable. On parle même de guerre par le droit. Ces lois « permettent à leurs autorités d’enquêter, de poursuivre et de condamner les pratiques commerciales d’entreprises et d’individus du monde entier ». Un nombre important de fleurons industriels français –- ont été sanctionnés par la justice américaine de manière disproportionnée.

La France a renforcé son dispositif de loi de blocage l’an dernier pour aider les entreprises à lutter contre l’impact des lois extraterritoriales étrangères, qui ne sont pas uniquement d’origine américaine. Le MEDEF, en partenariat avec l’AFEP et le Service de l’Information Stratégique et de la Sécurité Economique (SISSE) de Bercy, a accompagné la mise en œuvre de cette réforme par un guide d’aide aux entreprises pour identifier leurs données sensibles au sens de la loi de blocage. La réflexion menée par les entreprises dans ce cadre peut les aider à sélectionner les solutions d’hébergement de leurs données les plus sécurisées.

Aujourd’hui, nos données sont principalement hébergées par des serveurs non européens. C’est un talon d’Achille. L’investissement pour faire émerger des solutions françaises et européennes alternatives de confiance a été initié et fait clairement partie des priorités.

7/ L’Union européenne semble sidérée par la hardiesse économique des Etats-Unis et de la Chine, et semble se contenter de réglementer le marché communautaire. Comment pourrait-elle assumer enfin sa vocation de puissance et « entrer franchement dans la mêlée » ?

Le contexte de crises successives et d’agressivité commerciale dans différentes zones du monde (qu’il s’agisse de l’Indo-Pacifique ou de l’Afrique par exemple) auquel s’ajoute la prise de mesures protectionnistes comme l’Inflation Reduction Act américain nous montre que les valeurs démocratiques partagées avec nos alliés ne doivent pas nous faire oublier qu’aux plans commercial et économique, nous sommes rivaux.

Dans un contexte d’intensification des rapports de force depuis la guerre en Ukraine, le « business as usual » n’a plus lieu d’être. Si l’on a pu constater la difficulté de se mettre d’accord à 27, avec le renforcement de la position atlantiste de certains pays, l’Europe a clairement renforcé son agenda de souveraineté ces dernières années et ses prises de position en faveur de l’autonomie stratégique de l’Union Européenne. Et le consensus trouvé pour faire adopter les paquets de sanctions à l’encontre de la Russie montre que l’Europe sait réagir. Entrer franchement dans la mêlée passe également, au-delà d’une réglementation par des textes comme le DMA ou le MACF, par une politique industrielle et d’innovation plus offensive. Et il ne faut pas oublier que l’Union Européenne à 27 est la 2ème puissance économique mondiale. Nous devons capitaliser sur cette puissance économique !




Le contrat de défense doit être vu comme un outil de puissance et de souveraineté

Joshua Henry est Délégué général de Défense Angels et Hubert Raymond, Responsable de l’innovation et de l’accélérateur « GENERATE » du GICAT

 

1/ Pouvez-vous décrire le marché de la défense français (acteurs, tendances, chiffres clés)

HR: Ce marché spécifique, régalien par essence, est un marché oligopolistique, où de grands maîtres d’œuvres industriels tels que Arquus ou Nexter, ou encore Thales, fédèrent une chaîne de valeur industrielle autour de centaines de programmes d’armement. Avec ces entreprises, parfois héritières en ligne directe des arsenaux d’État, on trouve beaucoup de PME, et de plus en plus de start-ups. Les entreprises de Défense sont pour certaines regroupées localement en cluster (exemple : le cluster Primus, le pôle SAFE) et aussi fédérées nationalement par divers groupement d’entreprises : le GIFAS (Groupement des Industriels Français de l’Aéronautique), le GICAN (Groupement des Industries de Construction et Activités Navales), et le GICAT (Groupement des Industriels de Défense et de Sécurité terrestre et aéroterrestre), ainsi que le Comité Richelieu.

Également, les industriels côtoient dans un triptyque atypique les forces armées, exprimant le besoin, et les services de la Direction Générale de l’Armement, chargée de contractualiser l’acquisition du besoin. En ce qui concerne la tendance de ces entreprises, ces dernières connaissent actuellement une croissance, avec un chiffre d’affaires de plus de 30 milliards d’euros tous domaines confondus (terre, air, mer, spatial), et une augmentation progressive du chiffre d’affaires à l’export se situant à près de 40 % du montant global.

Toutefois des difficultés se font ressentir, notamment dans la question du recrutement de la main d’œuvre qualifiée, capable de mener à bien la création de systèmes complexes. Tel que l’a rappelé le Délégué Général pour l’Armement Emmanuel CHIVA, quelques milliers de postes sont en tension. Sur un autre plan, la question de l’accès aux financements et aux assurances, ou encore l’incertitude des mesures qui seront prises pour les commandes futures de nos armées sont aussi des facteurs qui pèsent sur nos industries.

JH: Le marché de la défense est caractérisé par une forte atomicité avec une dominance de grandes sociétés (9 grands groupes), entourés de 4 000 petites et moyennes entreprises. En termes d’emplois, il est considéré que la base industrielle et technologique de défense (BITD) emploie plus de 200 000 personnes sur des postes considérés comme stratégiques. C’est un secteur irrigué par les technologies civiles, avec un grand nombre d’entreprises qui sont duales (à la fois civiles et militaires) comme c’est le cas pour Dassault, qui fabrique des avions de chasse mais aussi des jets privés. Aux côtés de Dassault, l’on peut notamment retrouver Thales (spécialisé dans les systèmes de défense, les équipements électroniques et les services de sécurité), Safran (spécialisé dans l’aéronautique, la défense et la sécurité), Nexter (spécialisé dans la production de systèmes d’armes, de véhicules militaires et de munitions), Airbus Defence and Space (filiale d’Airbus spécialisée dans les systèmes aérospatiaux, la défense et les services de sécurité).

La BITD est confrontée à de nombreux challenges, le principal étant désormais d’être en capacité d’augmenter le volume de production dans le cadre d’une “économie de guerre” (sujet que nous aborderons infra), mais aussi la numérisation des armées et des équipements, le développement de drones, et les enjeux spatiaux.

2/ Où en sommes-nous au regard des impératifs de la « taxonomie » européenne ?

JH: Bien qu’elle n’ait pas été entérinée, la mise en place d’une taxonomie européenne excluant la défense des investissements favorisés envoie déjà un très mauvais message aux investisseurs (banques ou fonds de pension) ce qui a tendance à dévaloriser les actifs servant à financer les activités de défense. A long terme, ces messages répétés de la part des institutions n’incitent ni à l’investissement, ni à l’innovation, et favorisent le rachat de ces entreprises par des pays étrangers. Il est nécessaire d’agir, pour empêcher une fuite des cerveaux mais aussi de ces technologies stratégiques.

Fin septembre 2022, Patrice CAINE, PDG de Thalès, dénonçait déjà la “schizophrénie” d’une Union Européenne qui renforce ses capacités de Défense tout en envoyant des messages désastreux aux investisseurs. Il note au sein de son entreprise une chute nette des investisseurs européens, ainsi qu’une difficulté croissante à recruter de jeunes talents. Le PDG de Dassault exprimera par ailleurs des problématiques similaires en novembre 2022. Voici ce que rencontrent des “mastodontes”, qui ont pourtant une certaine stabilité. Imaginez pour nos start-ups…

HR : A la suite de Joshua, je rappellerai également que la conformité, d’où découle la taxonomie, se définit comme le respect d’un corpus de règles, fixées en interne à l’entreprise pour atteindre des critères internes de durabilité environnementale et sociable. Elle fut au début implémentée au Etats-Unis pour lutter contre la corruption interne. Par suite son utilisation a évolué vers une application internationale, notamment dans les établissements bancaires avec les accords de Bâle, et son éventail d’applications s’est considérablement élargi.

Les établissements financiers sont en effet désormais plus regardants sur l’allocation réelle de leurs investissements, et établissent en interne des règles plus exigeantes que le minimum exigé par la législation nationale ou internationale en matière de contrôle des origines des investissements, de la nature de ses derniers, leurs finalités… Dans ce cadre, l’Union Européenne a décidé de mettre en avant un projet de classification des activités de développement durable, mettant en avant la transparence et permettant de réorienter les capitaux. Les objectifs de conformité en matière de durabilité environnementale prennent donc de plus en plus de place (ce qui en soit n’est pas un obstacle tant que ces derniers ne sont pas dans l’excès) et les liens entre des informations extra-financières et des informations financières sont de plus en plus pregnants, faisant fi de la finalité de l’entreprise et / ou du caractère sensible ou stratégique de sa technologie. Par conséquent, des activités identifiées comme concourant à la survie de la Nation peuvent être identifiées comme non durables par une classification réalisée par l’UE, et donc dissuader des investissements dans le secteur visé.

Mais il ne faut pas s’y méprendre : bien que l’objectif visé soit louable (et nécessaire), c’est à dire le développement durable, le but est parfois détourné afin de faire une arme idéologique, brandie par les adversaires farouches de l’industrie de Défense, qui ne reconnaissent pas en cette dernière une industrie durable. S’il est nécessaire de décarboner notre industrie, il est aussi indispensable d’accompagner sa transition et de favoriser les investissements de ces industriels, conscient des grandes problématiques de demain. Sans perdre de vue la raison première de l’industrie de défense : permettre de répondre à un besoin opérationnel.

3/ La réalité de l’idée de souveraineté connaît un retour en grâce. Cela pave-t-il la voie pour une prise en considération plus raisonnable de la nécessité d’investir dans nos entreprises de défense ?

HR : La fonction de défendre la population et les frontières du territoire qu’elle occupe appartient à la puissance publique par principe. Par conséquent, la Défense est une des caractéristiques essentielles de la durabilité de la Nation, et un de ses attributs les plus marquants. Afin d’exercer la Défense du pays, l’Etat a besoin d’outils à mettre à la disposition de ses Armées, devant être parmi les plus performants. Rien d’étonnant alors à ce que ce soit d’abord l’Etat, par le biais de ses arsenaux royaux, qui prenne en main la conception et la production des armes de guerre. Le soutien de l’Etat à l’industrie de défense, et par conséquent l’assurance des bons outils de défense de sa population, est une nécessité pour garantir l’efficacité et la pérennité du bras armé de la Nation. La guerre en Ukraine a réveillé les mentalités sur les exigences fortes d’un appareil de Défense souverain et conséquent, et sur l’impératif de résultat auquel une action militaire est soumise.

Le retour en grâce de l’idée de la souveraineté entraîne donc une reprise de conscience du caractère stratégique de nos entreprises dans la Défense (aussi active dans le domaine de la sécurité pour certaines). Au-delà, il s’agit aussi de témoigner de l’apport de ces entreprises composant la BITD, partant du constat que la technologie est souvent duale. Au lieu d’aborder une entreprise de défense en fonction de sa finalité (dotation aux forces armées ou non), il est plus pertinent et nécessaire de l’aborder par sa technologie et les solutions qu’elle propose. D’où la question de voir les technologies de défense et de sécurité comme faisant partie de la Souveraine Tech, ensemble de technologies critiques et stratégiques pour la France. Beaucoup de start-ups, ayant pourtant de belles technologies se retrouvent sans d’autres possibilités de financement ou investissement car trop peu de mécanismes existent encore.

JH: Le COVID a contribué à poser la question de la souveraineté de certains éléments (par exemple la fabrication de Doliprane), et la guerre en Ukraine a légèrement remis sur la table les questions d’autonomie stratégique. Pour autant, les cas d’entreprises telles qu’Exxelia, ou plus récemment Segault, montrent un certain retard sur ces aspects. Des propositions visant à mobiliser l’épargne afin d’investir dans les entreprises de défense ont été formulées, le plus récemment par Christophe PLASSARD, député, mais cela doit encore se traduire par des mesures concrètes qui sont nécessaires.

La souveraineté en termes d’industrie de défense est nécessaire, notamment si l’on veut que la France reste indépendante dans ses choix. En 2003, la décision de ne pas suivre les Etats-Unis en Iraq a engendré le blocage de leur part de nos importations de catapultes pour le porte-avions Charles de Gaulle, ce qui aurait pu l’incapaciter. Dans le cas d’un manque d’indépendance de notre production de matériel de défense, il est donc totalement concevable que nos partenaires fassent ce genre de “chantage” pour lier nos mains sur des décisions géopolitiques d’envergure.

4/ Nous disons « notre défense » mais avez-vous une idée du montant de notre production exportée et des pays clients ?

HR: Le modèle de notre industrie de défense est dépendant des exportations réalisées par ces mêmes entreprises, nos armées ne pouvant seule absorber le besoin de réalisation de commande de l’industrie. Au-delà, le contrat de défense doit être vu comme un outil de puissance et de souveraineté, ainsi qu’un outil de diplomatie. En outre, le contrat de défense assure une présence et un partenariat dans le long terme avec le pays acheteur. Dans ces opérations, la France a une grande volonté de transparence sur ses exportations et sur les pays clients, tel qu’en témoigne la mission récente d’information parlementaire sur le contrôle des exportations d’armement de 2021. Chaque année le Gouvernement produit le “Rapport sur les exportations d’armement de la France”, listant les matériels pour lesquels une autorisation d’exportation a été accordée. Pour l’année 2021, le montant global des commandes s’élève à 11,7 milliards d’euros avec 5 principaux pays acheteurs : l’Egypte, la Grèce, la Croatie, l’Inde et l’Arabie Saoudite. En tout sur la période 2012 – 2021, les principaux acheteurs sont l’Egypte, l’Inde, le Qatar, l’Arabie Saoudite et les Emirats Arabes Unis. Dans cette optique, il faut rappeler que ces commandes à l’export pèsent pour beaucoup dans la balance française des exportations.

https://www.defense.gouv.fr/rapport-au-parlement-2022-exportations-darmement-france

JH: En complément de ce que dit Hubert, je me permets d’insister sur la nécessité d’exporter du matériel de défense:

  1. La recherche et développement : cela permet de financer la recherche et développement dans l’industrie de défense française (coûts qui ne sont donc pas/peu supportés par l’armée française). Les ventes à l’étranger génèrent des revenus supplémentaires pour l’industrie, qui peuvent être réinvestis dans la recherche et développement pour développer de nouveaux produits et technologies.
  2. La diversification des clients : En exportant du matériel de défense, la France peut diversifier ses clients et ne pas dépendre uniquement du marché intérieur. Cela peut aider à maintenir une production suffisante pour répondre aux besoins de l’industrie de défense française.
  3. La création d’emplois : l’exportation contribue à créer et maintenir ces emplois en France.
5/ Que perd-on en France à ne pas mieux articuler la R&D mais aussi l’investissement entre les entreprises civiles et l’environnement militaire ?

JH: Nous avons beaucoup d’intérêt à faire travailler les deux, l’exemple le plus connu étant Internet. Aujourd’hui, les frontières entre les domaines civil et militaire sont de moins en moins étanches, ce qui a des répercussions sur la structure des entreprises. Les entreprises qui sont appréciées par les marchés sont celles qui ont une approche duale, c’est-à-dire qui développent à la fois des produits pour le marché civil et pour le marché militaire. Cette approche duale présente de nombreux avantages. Elle permet de développer des produits potentiellement éprouvés dans le civil avant d’être utilisés en opération militaire, ce qui est un gage de qualité et de fiabilité. De plus, cela permet aux entreprises de diversifier leurs sources de revenus, ce qui les rend plus stables financièrement. Cependant, cette approche peut également avoir des conséquences négatives. Elle peut par exemple dissuader les entreprises de développer des applications de défense, ce qui peut être problématique pour les États qui ont besoin de technologies de pointe pour assurer leur sécurité.

HR: Plus haut, Joshua et moi mettions en avant la question de l’importance d’entreprises souveraines et stratégiques, qui concourent de par leurs technologies à la souveraineté de la France. De fait, ce soutien est à considérer au-delà des seules finalités opérationnelles que l’on obtient par la création et la mise en service de tel ou tel équipement, même si ces dernières doivent être considérées dans un premier temps.

Les entreprises dans la Défense (et aussi la Sécurité) ont tout à gagner à se développer également dans le civil, puisque l’ensemble des technologies développées sont loin d’avoir seulement pour objectif la létalité. On voit aujourd’hui en Ukraine une adaptation très rapide de biens civils pour une finalité militaire. Sans avoir pour but de le faire pour les même buts, la même chose est également possible dans l’autre sens, singulièrement dans le domaine de la santé, de la localisation, de la gestion de crise, de l’imagerie par drones … Enfin il y a surtout un fort impératif pour les entreprises civiles de mieux être imprégnées de l’environnement militaire, et inversement pour l’environnement militaire, à être plus curieux dans ce domaine.

La connaissance des faiblesses et des capacités mutuelles est un élément de lancement et de réussite d’éventuelles coopérations. Pour l’illustrer par un exemple, les entreprises du monde de la finance ont beaucoup plus les moyens de financer leurs propres R&D et l’achat de solution innovantes et efficaces en termes de cyber sécurité et de traitement de la data. Toutefois, ce sont les solutions qui témoignent d’une grande crédibilité qui sont choisies, et c’est alors souvent sur des solutions ayant fait leurs preuves avec la Défense et/ou la Sécurité, ou sur des entreprises ayant des liens ténus avec ces domaines, que se porte le choix. Il existe donc une porosité entre des écosystèmes principalement sur les solutions employées, le tout étant par suite de pouvoir faire valoir des solutions dans le monde civil. Néanmoins il ne faut pas oublier que la dualisation est un “problème de riche”, ne se posant qu’à des acteurs ayant déjà réussi à percer le monde de la Défense et de la Sécurité. Il est en effet difficile pour une start-up, ayant une technologie innovante pour la Défense, de partir simultanément dans le domaine du marché civil classique… Sans accompagnement, cette dernière est condamnée à devenir captive du marché public de Défense et de Sécurité, ce qui ne peut pas assurer sa pérennité.

6/ Avez-vous présents à l’esprit quelques leviers de bon sens qui serviraient rapidement les intérêts de notre économie de la défense ?

JH: Pour moi, il serait nécessaire de valoriser à nouveau l’investissement et le développement d’entreprises de défense, à la fois de manière symbolique (ce sont tout de même des produits qui servent à défendre notre liberté) mais aussi financière (par exemple par le biais de la défiscalisation de l’investissement dans une start-up comme le veut la loi Madelin). Attirer les investisseurs et les talents résoudrait la plupart des problèmes que peuvent rencontrer les entreprises de la BITD, dont les carnets de commandes sont déjà relativement remplis, mais qui peinent à séduire ces deux types d’acteurs à cause d’un manque de connaissance du secteur et de ses enjeux souverains.

HR: De manière complémentaire avec Joshua, je parlerai de la présentation qui a été faite de l’Économie de guerre. Cette dernière se veut forte et annonciatrice de changements. Le terme même sous-entend une dualité dans l’ordre économique. On a ainsi le temps de paix où l’économie est normale, et celui où l’économie doit être urgemment tournée vers la remontée des cadences de production, vers l’inflation des matériels livrés à l’Etat. Toutefois cette Economie de Guerre ne peut être envisageable, à la manière d’une économie de paix, si tous les maillons de la chaîne sont simultanément et instantanément réversibles, avec des procédures prévues, dérogatoires du droit commun.

Beaucoup de travaux sont actuellement en cours pour prévoir cet état d’Economie de Guerre, mais sans un changement de regard sur ces activités, qui sont par essence stratégiques et durables, il existera un plafond de verre… qui ne peut qu’à nous mener à un plafond de guerre, synonyme d’une incapacité à faire face à n’importe quelle situation de manière souveraine, dès lors que celle-ci dépasse nos capacités.

Il faut donc préparer l’entièreté du système, et continuer ce qui est déjà entrepris. Eurenco est un bon exemple de relocalisation de la production, bénéfique à notre économie nationale. Les initiatives des accélérateurs des groupements et de quelques organisations faisant en sorte de sensibiliser au plus tôt les acteurs crédibles souhaitant se diversifier dans ce milieu. La mise en valeur de la Souveraine Tech, regroupant les start-ups d’avenir et mettant en oeuvre des technologies stratégiques, apparaît comme une priorité, afin de mieux parler et mettre en avant ces pépites. L’ossature des relations entre l’industrie de défense et l’Etat, soit la commande publique, doit elle aussi, être revue. Si le code de la commande publique contient les éléments nécessaires pour nous doter des matériels adéquats, la question de l’exécution contractuelle pourrait être à revoir, étant souvent trop lourde et difficile. Une plus grande connaissance des écosystèmes de par et d’autre du contrat serait aussi un beau chantier à mener.

7/ Le marché de la défense vous semble-t-il lui aussi atteint d’Atlantisme aiguë ?

HR: Le marché de la Défense est un marché encore très difficile à pénétrer pour une entreprise. Sans connaissances dans le domaine, sans relation avec des opérationnels ou les institutions, il est très difficile de pouvoir obtenir des informations sur sa solution (est-elle pertinente ? doit-on modifier certaines choses ? a-t-on tort d’avoir raison trop tôt ? est-ce trop tard ?…). A ce constat se rajoute la difficulté actuelle de pouvoir financer rapidement l’étape de pré-seed (jusqu’à quelques centaines de milliers d’euros) ou de seed (quelques centaines de milliers à 1 millions), mais également ensuite de pouvoir lever des fonds lors d’une série A (1-10 millions). C’est donc à la fois un constat “dual” de difficulté de relation à l’acheteur et à l’investisseur. Il faut donc accompagner davantage les entrepreneurs dans le monde de la Défense, en proposant rapidement des expertises de technologie et des voies de dualisation accessibles, afin de sanctuariser la technologie et conforter le développement des entreprises. Ces initiatives doivent être soutenues et regardées avec bienveillance par la personne publique, qui peut faciliter ces voies de diversifications, au service de la pérennisation des technologies critiques et de leurs instigateurs.

JH: Il est vrai que pour certains entrepreneurs en France, les États-Unis peuvent sembler être un choix incontournable. Non pas parce qu’ils sont nécessairement meilleurs que les options locales, mais plutôt parce qu’ils ont les ressources et les moyens nécessaires pour financer et innover à grande échelle. Lorsqu’un entrepreneur a tout misé sur son entreprise, il peut être tentant de se tourner vers les États-Unis pour trouver les financements et les investisseurs nécessaires pour faire grandir son entreprise. Bien que cela puisse sembler être la seule option viable, il est important de rappeler qu’il y a également des opportunités en France, mais qui doivent être approfondies. Le gouvernement français doit prendre des mesures pour soutenir les entrepreneurs dans la défense en facilitant l’accès aux financements et en créant un environnement favorable à la création d’entreprises. Si nous proposons des solutions plus attractives pour les entrepreneurs, nous pourrons attirer et retenir les talents locaux et étrangers, ce qui sera bénéfique pour notre souveraineté et notre économie dans son ensemble.

8/ Quelles sont les dominantes / grandes lignes de l’industrie : des activités liées à la dissuasion, la défense ou l’agression ?

HR: Je me permettrai de préciser que dans un environnement où l’image compte pour beaucoup, ce que l’on aurait nommé la propagande, on peut considérer la dissuasion dans un appareil militaire conventionnel. En effet le principe de la dissuasion veut qu’un adversaire potentiel renonce à une agression parce qu’il pense que le gain escomptable est inférieur au risque de destruction qu’il encourt. Dans l’acception de la dissuasion pour une arme conventionnelle, défense et agression sont en relation dans le principe de dissuasion qui se veut dynamique, ce qui peut nous permettre de dire qu’une arme, qu’elle soit élaborée en vue d’un but défensif (Défense anti-aérienne par exemple) ou dans un but offensif (capacité de frappe dans la profondeur), portera toujours en elle la capacité d’être déployée dans un but dissuasif. Ainsi va le déploiement de chars dans un territoire donné qui a souvent comme objectif immédiat une démonstration de force à but dissuasif. Ou encore le déploiement de capacités anti-missiles autour d’une ville ou aux frontières d’un pays. Partant, il est également possible d’affirmer que si la conception d’équipements est destinée soit à l’attaque soit à la défense, l’emploi de ces équipements déterminera toujours leurs destination in fine, et peut être d’une manière différente suivant les différentes phases de l’opération. Le cyber est ainsi un élément tout à fait réversible, entre la lutte informatique défensive et la lutte informatique offensive. Concernant la production au sein de l’industrie de défense, il est clair qu’il ressort aujourd’hui de l’état de nos équipements que l’accent a été mis sur l’attaque et non sur la défensive. En témoigne la revalorisation de nos capacités de combat d’infanterie à travers le programme Scorpion, et l’amenuisement considérable de la défense sol-air en France, qui explique un retour aujourd’hui d’un plaidoyer pour des canons antiaériens.

JH: Le développement de la politique de défense française veut que la dissuasion, qui sert principalement à notre défense, soit l’élément clé de notre développement industriel. En se basant sur la présence de la dissuasion nucléaire, il a donc progressivement été décidé de réduire les budgets sur nos capacités défensives et offensives. Nous avons maintenu des savoir-faire de manière échantillonnaire sur beaucoup d’équipements, en considérant qu’il était plus complexe de passer de 0 à 1 (création d’une ligne de production) que de 1 à 5 (augmentation de la cadence). Désormais, l’accent est mis sur l’augmentation de la cadence, tout en maintenant une dissuasion crédible et stable. L’arbitrage entre ces trois axes est complexe, même si la suprématie géostratégique (et le coût) de la dissuasion n’empêche pas le développement de la défense et l’attaque.

9/ Est-ce juste un « sentiment d’insécurité » (sic) ou vivons-nous dans un monde de plus en plus hostile ?

JH: Le monde dans lequel nous vivons ne devient pas nécessairement plus hostile, mais il est vrai que de nouveaux espaces de conflictualité émergent et que les formes de conflits évoluent. Il est important de prendre en compte ces nouvelles dimensions pour comprendre les enjeux de la sécurité internationale. De nos jours, les attaques cyber représentent un véritable défi pour les gouvernements et les entreprises. Nous avons vu récemment l’exemple d’une attaque sur le site de l’Assemblée nationale, qui a mis en lumière la vulnérabilité de nos infrastructures face à ces nouveaux types d’attaques. Les conflits spatiaux sont également un domaine en évolution, où la rivalité entre les grandes puissances mondiales s’intensifie. Les enjeux de la sécurité spatiale sont de plus en plus importants, avec la militarisation de l’espace et la mise en place de nouveaux systèmes de surveillance et de communication. Enfin, les conflits d’information prennent de plus en plus d’importance. Les réseaux sociaux et les nouvelles technologies ont permis une diffusion rapide de l’information, mais également de la désinformation, qui peut avoir des conséquences importantes sur la sécurité et la stabilité de notre monde. En somme, les conflits ne sont plus seulement une question de fantassins et d’épées dans un champ. Les nouveaux espaces de conflictualité, qui nous donnent cette impression d’un monde plus hostile, nécessitent des réponses innovantes et adaptées pour garantir la sécurité et la stabilité de notre monde.

HR: A la manière de mon camarade, je ne parlerais pas d’une hyper inflation de la conflictualité mais plus d’une multiplication de ses champs et de sa visibilité. Aux conflits sur terre, mer et dans les airs, il faut rajouter les conflits dans le cyberespace, et sur le champ de la lutte d’influence. Ainsi si la guerre du Golfe était la première fois que la guerre se suivait à la télé, la guerre en Ukraine se suit en temps réel sur les boucles Telegram. L’hypermondialisation a également comme effet de conflictualiser certains espaces (on peut penser à l’économie avec l’exemple de l’enjeu que représente les fonds marins, ou nos possessions outre-mer). L’inflation des espaces de partages, matériels comme immatériels, créent de même autant d’interfaces, – de hub -, sujettes à de potentielles déstabilisations.

10/ Quel besoin d’attaquer un ennemi quand on peut le manipuler ? L’armée américaine entend recourir aux deepfakes pour déstabiliser des régimes. Cela redessine-t-il les contours de votre secteur d’activité ?

HR: Vous parlez de l’armée américaine à très juste titre. L’action dans les champs immatériels que nous avons déjà cité plus haut, consiste aussi dans la lutte dans le domaine de l’influence. Récemment, ces derniers ont mis au pied une unité complètement hybride, dotée de spécialistes opérationnels d’attaque cyber et d’action dans le domaine de l’influence. Les actions d’influence sont connues dans le domaine militaire, et généralement confiées à des spécialistes lors de la phase de règlement des conflits, notamment pour garantir de bonnes relations avec les populations du théâtre d’opération. Toutefois l’action américaine amène les opérations d’influence à un tout autre niveau, dépassant le seul champ stratégique, et venant s’immiscer dans le champ de bataille. Si ces actions ne redéfinissent pas notre activité, je dirai qu’elles doivent être prises en compte dans la manière de concevoir les équipements. Je pense notamment ici la protection de l’information et de sa transmission, dans le cadre d’une numérisation toujours plus croissante du champ de bataille.

JH: Le développement de tels conflits dans le champ informationnel a forcément un impact sur les stratégies d’influences, mais n’impacte pas grandement (pour l’instant) le champ de l’industrie de défense. En effet, la préparation au conflit armé reste une nécessité incontournable pour assurer la protection de nos citoyens et de nos intérêts. Les actions cinétiques, qui impliquent l’utilisation de la force physique, ne peuvent être menées à bien uniquement depuis un ordinateur, que cela soit via des drones ou des réseaux sociaux. A nous, et aux forces, de s’emparer des sujets, développer des expertises et ne pas laisser les autres acteurs (notamment extra-européens) définir les lignes directrices.